
Abdij Pontigny
L'ARCHITECTURE CISTERCIENNE
Harmonie remarquable et grande homogénéité des
parties essentielles caractérisent les constructions cisterciennes,
conçues dans un esprit éminemment pragmatique.
Les abbayes cisterciennes sont, en général, des
fondations et non des installations dans des bâtiments monastiques
déjà existants. C'est ce qui explique ‘l'air de famille' qu'on peut
leur trouver. Les bâtiments romans, puis gothiques reflètent
clairement l'esprit de simplicité traduit par saint Bernard en
préceptes pour la construction comme pour le dépouillement du décor.
L'application de certaines techniques de l'art roman a répandu à
travers l'Europe entière des modèles de construction issus du
répertoire roman bourguignon. L'art roman atteint son apogée au XIIe
siècle et son dépouillement le plus pur dans les monastères
cisterciens.
Comme dans le plan bénédictin, les monastères
cisterciens regroupent bien tous les bâtiments conventuels autour du
cloître, réalisant ainsi l'aspiration à une vie retirée du monde,
dans un univers clos ouvert seulement vers le ciel. Ils ont en
commun une grande homogénéité de l'exécution des parties
essentielles: l'église, le cloître, le dortoir, le réfectoire, qui
montrent une harmonie proche de la perfection.

Abdij Fontenay
Que reste-t-il en France de cette architecture
cistercienne à l'apogée de l'Ordre? On peut citer Fontenay, abbaye
fondée en 1118 comme fille de Clairvaux, dont l'église a été
consacrée en 1147 et qui a été inscrite au patrimoine mondial de
l'Unesco, Pontigny qui donne une bonne idée de ce que fut l'abbaye
de Clairvaux, Soligny-la-Trappe en Normandie, et les abbayes du sud
comme Sénanque, Le Thoronet, Lérins dans les Alpes Maritimes,
Fontfroide dans les Pyrénées-Orientales, proche de la frontière
espagnole...
A l'étranger, Fountains Abbey en Angleterre, Poblet
en Espagne, Alcobaça au Portugal et Maulbronn en Allemagne sont
également classées parmi le patrimoine mondial. De nombreuses
abbayes en Europe centrale reflètent, de par leur mobilier baroque,
l'adaptation de l'Ordre au goût d'autres époques.
A Cîteaux même, des bâtiments anciens subsistent:
la bibliothèque du XVe siècle avec le cloître des copistes, le
‘définitoire' du XVIIe qui accueillait les chapitres généraux, et le
bâtiment du XVIIIe de l'architecte Lenoir où vit la communauté
actuelle.

Abdij
Sénanque
LE CHANT GREGORIEN CISTERCIEN
Le chant grégorien, partie essentielle de l'office
monastique, ne pouvait échapper à la recherche cistercienne
d'authenticité de la tradition bénédictine et de dépouillement des
formes.
Les pères fondateurs de Cîteaux apportèrent avec
eux les livres liturgiques en usage à l'abbaye de Molesme (chant
grégorien de la tradition bénédictine). De même qu'il recherchait le
texte le plus authentique possible de la Bible, étienne Harding,
devenu abbé de Cîteaux, envoya ses copistes à Metz (siège de la
tradition du chant carolingien) et à Milan afin de recopier les
sources connues les plus anciennes pour les hymnes de saint
Ambroise.
C'est ainsi que vers 1110 Etienne Harding précise à
la préface de l'hymnaire (recueil de toutes les hymnes adoptées par
les cisterciens): 'Nous faisons connaître aux fils de la sainte
église que ces hymnes, certainement composées par le bienheureux
archevêque Ambroise, nous les avons fait rapporter de l'église de
Milan où elles sont chantées, en ce lieu qui est le nôtre, à savoir
le Nouveau Monastère. D'un commun accord avec nos frères, nous avons
décidé qu'elles seules, et nulle autre, seraient désormais chantées
par nous, et par tous ceux qui viendront après nous. Car ce sont ces
hymnes ambrosiennes, que notre bienheureux père et maître Benoît
nous invite à chanter dans sa règle, que nous avons décidé
d'observer en ce lieu avec le plus grand soin'.
Toujours ce souci d'authenticité, souci de la Règle
et au-delà souci de postérité et d'unité de l'Ordre cistercien
naissant.
Au Chapitre III de la Charte de Charité (promulguée
par étienne Harding) il est précisé: "Tous auront les mêmes livres
liturgiques et les mêmes coutumes. Et puisque nous accueillons dans
notre cloître tous les moines qui viennent à nous, et qu'eux mêmes,
de la même manière, accueillent les nôtres dans leurs cloîtres, il
nous semble opportun, et c'est aussi notre volonté, qu'ils aient le
mode de vie, le chant et tous les livres nécessaires aux heures
diurnes et nocturnes ainsi qu'aux messes, conformes au mode de vie
et aux livres du Nouveau Monastère, de sorte qu'il n'y ait aucune
discordance dans nos actes."
Cependant, dans les faits, ces directives d'étienne
Harding ne rencontrent pas l'adhésion des moines et particulièrement
des moines de choeur (les chanteurs). En effet, les versions
mélodiques de ces sources anciennes (entre saint Ambroise et
Charlemagne) paraissent archaïques à ces moines chanteurs, érudits
du début du XIIe siècle.
C'est pourquoi dès la mort d'étienne Harding en
1134, il est demandé à Bernard de Clairvaux de prendre en main la
réforme du chant.
Bernard s'entoure alors de plusieurs moines et
chantres pour simplement faire rentrer dans les canons et dans la
théorie de la musique de leur temps (plein XIIe siècle) tout le
répertoire préexistant.
Dans l'esprit de dépouillement, les formules
psalmodiques, chantées tout au long des sept offices de la journée
et de la nuit, sont ramenées aux formules les plus simples sans
intonation ornée.
Mais pour les nouveaux offices et les nouvelles
fêtes, les pièces composées sont très ornées et très proches du
langage poétique et fleuri de saint Bernard ou d'Hildegard von
Bingen, exacte contemporaine de cette première aventure
cistercienne.
Ainsi saint Bernard (1090-1153) insiste-t-il dans
ses écrits sur l'importance du chant: ‘Le chant devrait être
empreint de sérieux, et ne pas se ressentir de sensualité ou de
rusticité. Il devrait attirer sans être léger. Il devrait charmer
les oreilles pour émouvoir les coeurs. Il devrait éclairer la
tristesse, et apaiser la colère. Il ne devrait pas évacuer le sens
du texte, mais le rendre fécond' (lettre 398).
Tout ce répertoire repris ou composé au XIIe
siècle, du fait même de la Charte de Charité et de la forte
structuration de l'Ordre, existe dans de nombreux manuscrits
disséminés dans l'Europe entière et d'une lecture qui ne pose aucune
difficulté. C'est pourquoi les travaux de réédition de l'abbaye de
Westmalle (fin XIXe et début XXe siècles) sont très fidèles aux
sources manuscrites. C'est donc ce répertoire ‘cistercien' que l'on
peut aujourd'hui entendre dans les abbayes qui ont conservé la
tradition grégorienne du chant, l'abbaye d'Hauterive (Suisse) par
exemple.
ECRITS ET ENLUMINURES A CITEAUX
L'abbaye de Cîteaux a légué à l'histoire un
ensemble de manuscrits ornés d'enluminures de tout premier ordre,
auquel s'ajoutent les manuscrits provenant d'autres abbayes
cisterciennes et une oeuvre majeure bien que beaucoup plus récente,
l'Atlas de Cîteaux du XVIIIe siècle.
Les livres jouaient un rôle primordial dans la vie
monastique en général et dans la vie monastique cistercienne en
particulier, en raison de l'importance accordée à la lectio divina,
la lecture méditative des Saintes écritures. C'est ainsi que les
moines de Cîteaux se préoccupaient, dès les premières années du
Nouveau Monastère, de s'équiper des écrits nécessaires, formant
ainsi la base de l'ensemble extraordinaire des 244 manuscrits
enluminés que possède la Bibliothèque municipale de Dijon et qui
constitue, de surcroît, le principal témoignage des débuts de
Cîteaux.
Trois styles ont pu être distingués dans les
enluminures de Cîteaux au XIIe siècle. Le premier, le plus connu, se
distingue par l'extraordinaire vitalité de ses sujets. Qu'il
s'agisse d'êtres humains, d'animaux ou d'entrelacs végétaux ornant
les lettrines ou de lettres composées elles-même de plusieurs
personnages, l'inspiration que les moines peintres tiraient de leur
environnement quotidien alliée à la qualité artistique de
l'exécution font des oeuvres de cette série l'un des sommets de
l'enluminure, et ceci malgré certaines restrictions imposées par
l'exigence de simplicité propre à Cîteaux, comme le nombre réduit
des couleurs employées ou encore l'utilisation du parchemin lui-même
comme fond.
Le deuxième style, qui s'épanouit à partir des
années 1120, est dit ‘byzantin' en raison des influences orientales
qu'il révèle. Celles-ci se manifestent dans le caractère hiératique
de compositions pouvant occuper une pleine page, mais aussi dans
certains détails décoratifs, grecques ou arabesques.
C'est aux exhortations de saint Bernard en faveur
du dépouillement que l'on attribue le troisième style, caractérisé
pas des lettres monochromes, ce qui n'empêche pas la polychromie au
sein d'un même mot par juxtaposition de lettres de couleurs
différentes. étant donné les contraintes imposées, la créativité
artistique se réfugie dans la finesse du trait et la richesse des
filigranes qui atteignent alors des sommets, tandis que la palette
utilisée s'enrichit de nouveaux coloris. Ce style apparaît à une
période de définition des règles de fonctionnement de l'Ordre en
pleine expansion qui est, par conséquent également, un moment de
grande production de livres.
Car chaque abbaye cistercienne est tenue d'équiper
ses filles à leur fondation des livres nécessaires à leur bon
fonctionnement. C'est ainsi que se propagent, à l'instar des formes
architecturales, les modèles d'écriture et d'enluminure et tout
particulièrement le troisième style. Les moines de Clairvaux,
bientôt présents dans l'Europe entière, le font connaître comme le
style cistercien tout court. Il faudra environ un siècle après la
mort de saint Bernard pour que les manuscrits redeviennent moins
strictes.
Au fil des siècles, la production livresque de
Cîteaux reflétera la faculté d'adaptation de l'Ordre à de nouvelles
conditions. Ainsi est-ce l'abbé Jean de Cirey qui fera, vers 1500,
non seulement construire la nouvelle bibliothèque de l'abbaye
(aujourd'hui le bâtiment le plus ancien, restauré à l'occasion du
900ème anniversaire) mais aussi venir le premier imprimeur en
Bourgogne.
Au XVIIIe siècle, c'est l'effort de remise en ordre
des seigneuries de l'abbaye qui donnera naissance à un document
exceptionnel : l'Atlas de Cîteaux, représentation fidèle du
patrimoine foncier de l'abbaye, basé sur un arpentage précis et orné
de vignettes peintes à sujets champêtres. Ce travail admirable,
conservé aux Archives départementales de la Côte-d'Or, dont la
beauté de l'exécution ne cède en rien à la solidité de ses bases
techniques, a été édité pour la première fois cette
année.
LES CISTERCIENS ET L'ECONOMIE
L'économie cistercienne a laissé des monuments,
tantôt prestigieux, tantôt humbles, et de nombreuses traces dans le
paysage rural en Bourgogne, comme dans l'Europe entière. Elle était
assez révolutionnaire. Les moines blancs, en généralisant les
techniques les plus avancées de leur époque, ont fait une oeuvre de
pionniers qui se lit encore en maints endroits.
Les tout premiers Cisterciens ont voulu rompre tout
lien économique avec la société de leur temps en refusant la
possession de seigneuries rurales. Mais soucieux de produire
eux-mêmes tout leur nécessaire, ils sont devenus rapidement
propriétaires d'un énorme domaine foncier par des dons et par des
acquisitions systématiques. Cette propriété a été particulièrement
concentrée et bien administrée, à l'aide des frères convers,
présents constamment dans les ‘granges' (domaines agricoles) et les
‘celliers' (domaines viticoles). Dès les débuts de l'Ordre, les
cisterciens remodelèrent ainsi les paysages, en défrichant et en
canalisant les rivières. La Cent-Fons par exemple est dérivée
jusqu'à Cîteaux, dès le XIIIe siècle, à l'aide notamment du
pont-canal des Arvaux. Ce canal est sans doute l'une des principales
réalisations hydrauliques de l'Europe médiévale.
Conduits à vendre le surplus de la production - la
laine de leurs moutons, le fer de leurs forges, le vin de leurs
vignes ou la bière de leurs brasseries, selon leur région
d'implantation - ils furent bientôt fortement impliqués dans
l'économie marchande naissante.
La forge de Fontenay, le château du Clos de
Vougeot, la brasserie de Villers-la-Ville en Belgique, la grange de
Vaulerent en Ile-de-France, l'adduction d'eau de Royaumont ou la
citerne de Fontfroide près de Narbonne sont des exemples prestigieux
de leur maîtrise technique.
LES CISTERCIENS ET LE VIN
Dans le domaine du vin comme dans tant d'autres,
les Cisterciens ont porté la civilisation existant à l'époque de
leur fondation à un niveau inégalé auparavant.
Les besoins de la liturgie comme ceux de son
approvisionnement quotidien poussèrent très tôt la communauté de
Cîteaux à accepter la possession de vignes. Ensuite, l'orientation
de l'économie de l'Ordre vers la commercialisation des surplus
l'incitait à étendre davantage sa propriété en vignes, le rôle
privilégié du vin comme présent aux grands de l'église et du Monde
renforçant encore cette tendance.
Agrandi de génération en génération, sans subir les
partages successoraux qui affectaient les grands domaines laïcs, le
vignoble cistercien était aussi constamment amélioré. Il
bénéficiait, en effet, des possibilités matérielles d'une abbaye et
de tout le pragmatisme cistercien qui trouvait, dans le travail de
la vigne comme dans les soins apportés au vin, un terrain de
prédilection. L'organisation cistercienne distinguant moines de
choeur et frères convers seuls autorisés à résider hors de l'abbaye,
offrait à ces derniers le beau rôle de créer, par le travail de
leurs mains, partie intégrante de toute vraie vie monastique, le
plus noble des produits de la terre. C'est ainsi que l'on trouve des
abbayes cisterciennes à l'origine de maintes appellations
aujourd'hui célèbres. En Bourgogne, certains clos (vignes closes de
murs) parmi les plus réputés en perpétuent le souvenir, comme le
clos de Vougeot ou encore le clos de Tart à Morey-Saint-Denis.
Les acquis techniques concernant la vigne et le vin
faisaient partie des savoirs et des savoir-faire que les Cisterciens
répandirent en Europe par la formidable expansion de l'Ordre aux
XIIe et XIIIe siècles, tout particulièrement en Europe centrale.
Ainsi, les Cisterciens furent-ils les promoteurs de l'implantation
de la vigne dans des contrées comme la Saxe, où elle était inconnue
avant le XIIe siècle. Et ce n'est pas un hasard si le célèbre
domaine viticole de l'état allemand, implanté dans le Rheingau
réputé la meilleure terre à vin de l'Allemagne, a pour siège
l'ancienne abbaye cistercienne d'Eberbach fondée en 1136, dans la
filiation de Clairvaux.
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