THOMAS MERTON

MOINE, ECRIVAIN ET PROPHETE

par Fr. Bernard de Clairvaux


Merton est l’une des figures spirituelles les plus humaines et les plus attachantes de son siècle. Homme de paradoxe, vivant à la fois de solitude et d’engagements au sein des combats de ce monde, il est en fait l’homme d’un seul but: l’union à Dieu et la communion aux hommes.

‘Je naquis le 31 janvier 1915, à l’ombre des Pyrénées, libre à l’image de Dieu et prisonnier de ma nature violente et égoïste, à l’image du monde. (…) C’était l’époque où, à quelques centaines de kilomètres de la maison, au fond de tranchées boueuses, des hommes pourrissaient parmi les chevaux morts et les canons brisés.’

Ainsi commence 'La nuit privée d’étoiles'. L’autobiographie de Thomas Merton eut un retentissement mondial dans les années 50 et n’a pas cessé d’être rééditée depuis. Ce qui fait la grande valeur de La nuit privée d’étoiles, c’est sa sincérité qu’on a pu comparer à celle des Confessions de St Augustin. Merton a quitté les hommes mais il les rejoint par ses très nombreux ouvrages et leur dit: ‘Je voudrais vous parler comme un autre vous-même…’


REPERES BIOGRAPHIQUES

    - 31 Janvier 1915 : naît à Prades (Pyrénées-Orientales).
    - 1916 - 1934 : multiples allers-retours entre l’Europe et les Etats-Unis.
    - 1935: s’installe définitivement aux Etats-Unis.
    - 16 Novembre 1938 : Baptême, sacrement de Réconciliation et première Communion, en l’église du Corpus Christi (N.Y.C.).
    - 10 Décembre 1941 : entre à la trappe de N.D. de Gethsémani (Kentucky) et deviendra le Père Louis.
    - 1948 : publication de son autobiographie La nuit privée d’étoiles.
    - 10 Décembre 1968 : meurt à Bangkok à l’âge de 53 ans.


Pour Merton, la contemplation est par elle-même un apostolat
portant de nombreux fruits pour le monde.


LES VOYAGES DE TOM

Thomas Merton avait un père artiste peintre néo-zélandais et une mère américaine. ‘Mon père peignait à la manière de Cézanne et comprenait comme lui les paysages du Midi. ‘A sa naissance, la famille vivait à Prades, dans les Pyrénées-Orientales. Il fit ses études au lycée Ingres de Montauban. Ecoutons-le: ‘Il est très important pour moi d’avoir connu les rues étroites de Cordes, d’avoir levé les yeux, dans la bruine d’un dimanche soir, pour regarder la tour de briques de St Jacques près du pont du Tarn, à Montauban, en se hâtant pour aller au lycée. ‘Notre Tom déroule ainsi avec beaucoup de poésie la liste des lieux de son enfance qui lui sont chers: St Antonin, Cahors, Toulouse, Narbonne, Carcassonne… De nationalité américaine, Tom affirmera pourtant: ‘Il y a des moments où j’ai un terrible mal du pays en pensant au sud de la France où je suis né. ‘Ce grand spirituel voyagera beaucoup, mais il sait qu’il est de quelque part, d’une certaine terre, d’une certaine culture, qu’il en est à jamais marqué. Ces germes déposés en lui, se lèveront à l’heure des appels et des choix décisifs…

‘La véritable paix n’est pas l’absence de contradictions mais l’harmonie secrète des tensions contraires.’ Il va perdre sa mère à l’âge de six ans. Son père l’emmène avec lui au cours de ses pérégrinations entre la France, l’Angleterre et les Etats-Unis. Quand son père meurt à son tour, Tom n’a que seize ans et c’est le grand-père maternel qui poursuivra son éducation. Riche et touché par le sort de l’enfant, il le gâte sans doute un peu trop. ‘1930: année où mon grand-père me remit ma part d’héritage avec la liberté de suivre la voie du prodigue…’ Thomas passe alors le plus clair de son temps entre l’Europe et les Etats-Unis et traversera une dizaine de fois l’Atlantique avant même ses vingt ans ! Il découvre les grandes capitales et surtout Paris où il se sent chez lui. En Angleterre, il étudie à Cambridge où son parrain espère pour lui une carrière diplomatique. Mais Thomas se perd dans une vie désordonnée et décevante: ‘Je crus être libre ; ce n’est que quatre ou cinq ans plus tard que je découvris mon horrible captivité. ‘Durant ces années-là, ‘je mûris tout à coup comme une mauvaise graine… ‘Dans un de ses nombreux accès d’indépendance, il entreprend en février 1932 de parcourir l’Italie dont les églises seront pour lui un premier contact avec le sacré. Les fresques, les mosaïques byzantines ‘exercèrent sur moi une véritable fascination ; je me mis à hanter les églises où elles se trouvaient. Pour la première fois de ma vie, je commençais à découvrir Celui que les hommes appellent Christ. ‘Parmi toutes ces figures bibliques, il découvre ‘l’Agneau debout comme immolé.‘ Il veut en savoir davantage et s’achète une Bible qu’il dévore. Il se surprend à s’agenouiller dans l’église dominicaine Sainte Sabine pour y réciter un Notre Père, prière que sa grand-mère lui avait apprise et qu’il n’oubliera jamais. Mais à son retour en Angleterre, sa ‘ferveur religieuse, sincère mais temporelle, se refroidit et disparaît. ‘Fin Novembre 1934, il quitte une Europe ‘triste et troublée, pleine de mauvais présages...’


"Il faut apprendre à vivre dans la solitude
pour être au cœur du monde."

Devant l’extrême mobilité des cultures, Merton pressent le choc inéluctable des grandes religions (Islam, Bouddhisme, Hindouisme) avec le Christianisme et la possibilité d’une inculturation réelle du Christianisme. Le dialogue est une forme authentique du témoignage chrétien et un formidable défi théologique. Merton s’y engage en ‘défricheur’, montrant combien nous sommes amenés à comprendre l’autre, sa culture, une autre perception d’une faim de l’Absolu et en même temps, par contre-jour, à découvrir plus profondément la foi chrétienne et le rôle éminent du Christ, ‘unique médiateur entre Dieu et les hommes ‘(1Tm 2,5).

ITINERAIRE D’UNE CONVERSION

A New-York, il s’inscrit à l’Université de Colombia et en devient l’une des figures légendaires. Passionné par le mouvement des idées, il partage les débats et les illusions de l’entre-deux guerres. En 1936, écoeuré par le matérialisme de ‘la société capitaliste qui poussait la frivolité jusqu’à ses limites extrêmes’, il participe aux propagandes communistes. Curieux de tout, il lit beaucoup, particulièrement la littérature française ; il dirige un magazine littéraire ; il écrit lui-même poèmes et romans tout en préparant, sérieusement cette fois-ci, un doctorat ès lettres sur William Blake, poète anglais du XIXe converti au catholicisme à la fin de sa vie. Merton, comme beaucoup, subit l’influence de deux professeurs français catholiques, Jacques Maritain et Etienne Gilson. Saturé de confort, gorgé de lectures, constatant l’impuissance de la science à résoudre les problèmes humains les plus fondamentaux et des techniques modernes à satisfaire les besoins réels de la nature humaine, souffrant d’un individualisme dont il ne parvient pas à sortir, il est de moins en moins satisfait. Sa vie déborde d’activités mais ne le comble pas… Un jour de Février 1937, à New-York, il remarque à la devanture d’une librairie de la 5e avenue, L’Esprit de la philosophie médiévale de Gilson. Sa lecture le bouleverse profondément: ‘Cela devait révolutionner toute ma vie. ‘Il comprend tout à coup que la foi catholique n’est pas le reste vague et superstitieux d’un âge d’obscur. ‘Il y avait là une notion de Dieu à la fois profonde, précise, simple et juste. ‘N’oublions pas l’influence du milieu protestant dans lequel il évolua et le mépris que son grand-père affichait violemment à l’égard des catholiques. Lors de ses nombreuses rencontres, il fait la connaissance d’un petit moine hindou, Bramachari, qui lui dira curieusement cette phrase déterminante: ‘Les chrétiens ont écrit de nombreux livres mystiques admirables ! Lisez Les confessions de St Augustin et L’Imitation de Jésus-Christ… ‘Grâce à ces balises qui jalonnent sa quête laborieuse, Tom ‘découvre petit à petit le Mystère du Salut par le Christ et l’Eglise. ‘Mais à son plus grand tourment, si son intelligence se laisse éclairer, sa vie pourtant ne change pas encore… ‘Je suis complètement enchaîné et esclave de mes péchés et de mes liens.’


"Merton a su éveiller l’homme moderne
à sa dimension d’intériorité."

Un dimanche de Septembre 1938, mû par une force qui lui est inconnue, il entre dans l’église du ‘Corpus Christi’, à New-York. On y célèbre la Messe. Il est saisi et il lui semble que le sermon du jeune prêtre de 33 ans, sur la divinité et l’humanité de Jésus, s’adresse à lui tout particulièrement. Il décide de s’instruire et reçoit le baptême, la confession puis la première communion, en cette même église, le 16 Novembre 1938. Il a 23 ans. ‘J’arrachais comme des dents tous ces péchés par leurs racines. ‘Attiré par François d’Assise, il fréquente les franciscains et enseigne en 1939 au collège St Bonaventure. Il est travaillé par la vocation religieuse, le sacerdoce… Sa vie s’organise de plus en plus. Il se libère ‘de toutes les habitudes de luxe dont croient avoir besoin les gens du monde. ‘Sa prière se fait de plus en plus persistante. ‘Je lisais beaucoup de livres spirituels, de vies de saints. ‘Il s’achète un bréviaire et participe à la messe quotidienne des franciscains. Il est attiré par plus de radicalité et par le charisme extraordinaire de la baronne de Hueck d’origine russe, fondatrice de ‘La Maison de l’Amitié à Harlem. Elle avait vu fusiller la moitié de sa famille à la révolution d’Octobre et avait fui son pays. Tom s’en va la rejoindre pour se dévouer auprès de ses frères noirs. Mais il garde en mémoire une semaine de retraite qu’il a vécue chez les trappistes de N.D de Gethsémani, dans le Kentucky. Son cœur se laisse labourer… Il oscille entre les doutes et le profond désir qui l’habite, jusqu’à ce que l’appel du silence devienne irrésistible. Il se décide alors pour retourner à N.D. de Gethsémani, cette fois-ci définitivement, le 10 Décembre 1941. Tom a 26 ans. En 1942, il prononce ses premiers vœux. Le 19 mars 1947, en la fête de Saint Joseph, il fait sa profession solennelle. Tom se laisse revêtir de la robe blanche et du scapulaire noir des fils de St Bernard et devient frère Louis. Il se fait ordonner prêtre en la solennité de l’Ascension, le 26 Mai 1949. Mais tout cet itinéraire ne marque qu’un début: ‘Comme il faut aller loin pour Te trouver, Toi en qui je demeure déjà… ‘

Dans Le Signe de Jonas , notes et méditations recueillies pendant ses premières années à Gethsémani, Merton précise dans quelle ‘période de ferveur ‘il se trouve plongé. L’abbaye a été fondée en 1848 par des cisterciens réformés français de l’abbaye de Melleray et durant près d’un siècle, on pouvait douter de l’avenir des fils de Cîteaux aux Etats-Unis. Mais l’on assiste à un véritable renouveau: Dom Frédéric Dunne, premier abbé trappiste de nationalité américaine, élu en 1934, doit désormais s’occuper d’une communauté qui est passée, en quatre ou cinq ans, de soixante-dix moines à deux cent soixante-dix ! Dom James Fox confie à Thomas Merton la charge de maître des novices et lui demande non seulement d’enseigner mais d’écrire ! Thomas, incliné à suivre la voie du ‘tout ou rien’, aurait voulu tout quitter de ses activités antérieures pour ‘n’être qu’à Dieu seul. ‘Mais il devient celui qui ‘vogue vers (son) destin dans le ventre d’un paradoxe ‘: il doit être à la fois le moine et l’écrivain, le contemplatif assoiffé de solitude et l’homme de Dieu sillonnant le monde, devant faire face à une très vaste correspondance, engagé dans les débats de son temps, à l’image de St Bernard… C’est à travers cette voie-là que Dieu permet à la personnalité complexe de Tom de se laisser unifier. ‘L’homme naît multiple; il a réalisé sa vie s’il meurt un, pense Paul Valéry. La vie et la vocation de Merton porteront avant tout ce témoignage-là.


"Quel est mon nouveau désert ? Son nom est compassion.
Il n’en est pas d’aussi terrible, d’aussi beau,
d’aussi aride et d’aussi fécond."

Moine et écrivain, Tom a le charisme de parler de la vie intérieure, de la contemplation et de leur retentissement sur le monde, avec un ton très personnel et très simple. Il étudie aussi les différentes formes de vie monastique: celle des bénédictins, cisterciens, chartreux… Il en relève le dénominateur commun: la solitude pour Dieu. Toute sa vie, il aura d’ailleurs la tentation d’une vocation chez les chartreux. Il montre que la solitude bien ordonnée permet de revenir à la source qui habite notre être profond. ‘Ce moi intérieur est toujours seul, est toujours universel. Seul ce moi profond et solitaire aime véritablement de l’amour et de l’esprit du Christ. ‘Dans les débuts de sa vie monastique, Tom a écrit quelques vies de saints, pensant que cette littérature lui permettrait à la fois de concilier sa vocation d’écrivain et sa vocation de moine. Mais ‘il faut bien reconnaître que le meilleur Merton ne se trouve pas là. ‘(Dom Gozier). Au contact des saints, il en profite cependant pour nous présenter les points essentiels de l’histoire ou de la spiritualité cistercienne. Grand admirateur de St Bernard, Merton contribue fortement à sa re-découverte. La nuit privée d’étoiles se terminait par cette phrase: ‘Ici finit le livre, mais non la quête. ‘Cette quête, Merton la vit bien sûr à l’école des auteurs cisterciens dont il retient le mot de Guillaume de Saint-Thierry: ’Croire dans le Christ, c’est aller à Lui en L’aimant. ‘Voilà bien le résumé de sa vie ! Dans une immense et inlassable curiosité concernant les cheminements qui conduisent à Dieu, Merton vit aussi à l’école de St Jean de la Croix. Il retrace, dans La Montée vers la lumière, l’itinéraire de l’ascension du carmel. Merton poursuit également sa quête dans et par les psaumes: quête de Dieu, quête des hommes. La Manne dans le désert est une des meilleures introductions à la récitation du psautier par un chrétien d’aujourd’hui. En Maître spirituel incontesté, le père Louis n’a pas enseigné autre chose que ce qu’il a essayé de vivre en tant que moine. La lecture amoureuse de la Bible, l’année liturgique, ont pour lui une très grande importance. Il aime la liturgie et il se modèle sur les fêtes pour célébrer les mystères qui l’unissent au Christ et le transforment en Lui. ‘Notre union au Christ dans l’Eucharistie nous permet de trouver notre vrai moi. ‘Il dit encore dans Le Nouvel homme: ‘Découvrir notre vrai moi dans le Christ: cette découverte nous fait participer spirituellement au mystère de la Résurrection. ‘C’est dans ce livre qu’il pose le problème de l’espérance, si nécessaire à retrouver de nos jours. ‘Sans cette espérance en la Résurrection, le christianisme ne serait pas autre chose qu’un système moral parmi d’autres. Il perd son caractère distinctif et la justification de son apostolat missionnaire. Il tend à être purement et simplement destiné à promouvoir le progrès culturel et économique, non une véritable prédication de l’Evangile. ‘


"La vraie vocation du moine: la recherche de Dieu seul
et la solidarité avec le monde."


…ET UN AMOUR POUR LES HOMMES

Merton devenu moine n’est pas indifférent au monde. Il n’a pas l’illusion de croire qu’il a cessé d’en faire partie. Il montre que la vie contemplative n’est pas une fuite devant la réalité mais une manière de se charger des angoisses spirituelles et des problèmes sociaux de ses frères humains. ‘Solitaire et solidaire’, Merton est soucieux de travailler à l’évolution spirituelle de l’humanité, dénonçant toutes les formes d’aliénation et de totalitarisme . On le voit audacieusement prendre parti pour la paix, la non-violence, entrer dans le débat sur la question noire, sur le marxisme, sur la guerre au Vietnam, sur les conséquences internationales des armements atomiques, sur la conduite des catholiques américains… Au risque d’aller aux limites de ce qu’un moine peut se permettre dans ses engagements publics, il a du moins le mérite de rappeler qu’il n’y a pas de vraie civilisation - même technique - sans que les valeurs d’intériorité de la personne soient respectées et cultivées. Durant ses dernières années, Merton alterne entre ermitage et colloques, tout en continuant à recevoir la visite d’innombrables intellectuels et artistes (dont J. Maritain). Il sera aussi l’un des pionniers du dialogue interreligieux. Les spécialistes et les différents monachismes doivent préparer la voie à ce dialogue. Dès avant Vatican II, Merton s’y engage courageusement, amorçant le dialogue intermonastique entre bouddhisme et christianisme. Son Journal d’Asie retrace tous ses contacts. Invité à Bangkok par les organisateurs du dialogue interreligieux et l’A.I.M. (Aide à l’implantation monastique), il y meurt le 10 Décembre 1968, à 53 ans, probablement électrocuté par un ventilateur défectueux, peu après sa conférence. C’est le jour anniversaire de son entrée à Gethsémani.


[Feu et Lumière, Mensuel de la vie spirituelle, no 214 – Février 2003]

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