Si l'Ordre cistercien
connut une période de
renouveau au cours du 19e siècle, c'est qu'il lui fallait renaître de ses ruines ou
guérir
ses plaies... La période, en ce sens, diffère profondément du 12e siècle.
Certaines communautés traversèrent
plus ou moins bien la bourrasque dont
l'origine se situe, mais pas exclusivement, dans la Révolution française;
beaucoup
d'autres périrent.
Quelle était la situation de l'Ordre après la chute de Napoléon
Ier en 1815? Faisons
rapidement un petit tour de l'Europe, en espérant que cette
énumération de dates et de lieux ne sera pas trop
aride. Je ne peux pas me porter
garant de toutes les dates que je donnerai, mes recherches ayant été limitées à
quelques sources imprimées, pas toujours concordantes entre elles.
1. APERÇU SUR LA SITUATION DES CISTERCIENS AU DÉBUT
DU 19e
SIECLE ET SUR LEUR DÉVELOPPEMENT ULTÉRIEUR
1/1. SITUATION A L'EPOQUE DU CONGRES DE VIENNE
(1814-1815)
En France, c'est simple: les quelque 230 monastères de
moines cisterciens et la bonne
centaine, sinon plus, de moniales , sans parler des
Bernardines de la Mère de Ballon, une bonne trentaine de
maisons, ont été vidés
de leurs derniers occupants à l'automne 1792 et vendus comme biens nationaux,
ce qu'ils
étaient devenus depuis la fameuse proposition de Talleyrand du 2
novembre 1789. Beaucoup ont servi de
carrières de pierres et ont été plus ou
moins détruits. Quelques communautés surtout féminines ont survécu
plus ou
moins clandestinement. Je parlerai de quelques-unes, en seconde partie. A vrai
dire, les communautés
n'étaient guère brillantes, du moins celles des moines,
quand les vœux de religion furent supprimés en
février 1790. Les rapporteurs de
l'enquête réalisée par la Commission des Réguliers mise sur pied par le
Conseil
d'État en 1766, bien avant la Révolution, avait constaté que "les cisterciens sont
profondément décadents
à l'exception des deux réformes de la Trappe et de Sept-Fons et de
quelques rares maisons". Plus des deux
tiers des monastères de moines
rassemblaient moins de neuf religieux. La Trappe, elle, comptait, en janvier 1790,
103 profès, dont 40 convers, 6 novices et 7 donnés.
C'est précisément de La Trappe, on le sait, que partit le
groupe des moines qui seront au
point de départ du renouveau en France en 1815.
Un foyer monastique se constitua en exil, à la Valsainte, derrière
dom Augustin de
Lestrange, maître des novices de La Trappe qui obtint, difficilement d'ailleurs, de
partir en 1791
avec une vingtaine de moines, dont les novices. Il ne voulait pas
seulement fuir la Révolution et continuer
d'exister. Son projet était de parfaire la
Réforme de Rancé que La Trappe n'avait cessé de suivre.
D'autres moines de France, fuyant individuellement la
persécution, se rallièrent plus ou
moins rapidement au groupe des trappistes
exilés. Des prêtres émigrés en firent autant. Il fallut bientôt essaimer.
Nous
trouvons des "trappistes" en Espagne en 1796, en Flandre, à Westmalle en 1794,
qui durent se replier sur
Darfeld en Westphalie, en Angleterre, en Italie dans le
Piémont. D'autres fondations avortèrent; il faut dire
qu'elles s'entreprenaient
parfois dans une grande impréparation. Des moniales s'installèrent, près de la
Valsainte, à Sembrancher en 1796. Dom Augustin, reconnu par le Saint-Siège en
1794 comme abbé de la
Valsainte "de l'Ordre de Cîteaux et de la Congrégation de
la Trappe", dit le texte pontifical, considéra que son
autorité s'étendait sur toutes
ses fondations, puis, en 1796, sur les moniales...
La Congrégation de La Trappe était pratiquement née ... Elle
traversa des périodes difficiles
puisque, en 1798, il fallut fuir les armées
napoléoniennes jusqu'en Russie en une odyssée épuisante, devenue
célèbre, qui
dura quatre ans, mais qu'il n'est pas nécessaire de rappeler ici. En 1815, bien que
constitués en plusieurs communautés, ou dispersés depuis 1811 et en train de se
regrouper, moines et moniales
sont à pied d'oeuvre pour se réimplanter en France.
A vrai dire, ils s'y essayaient depuis le Concordat de 1801,
notamment en s'installant,
avec l'autorisation de Napoléon, au refuge du Mont-Genèvre en
1805 ou autour de Paris. Mais toutes les
tentatives échouèrent à la
suite des prises de position de l'abbé de la Valsainte, quand Pie VII fut arrêté
et
emmené à Savone. Dom Augustin demanda aux moines du Piémont de rétracter
leur serment de fidélité à
l'empereur. La démarche était dangereuse et, de fait, la
colère de Napoléon s'exprima, en juillet 1811, par la
suppression de tous les
couvents de la Trappe sur le territoire de l'empire. Il ne resta en France que
quelques
moines et moniales vivant clandestinement. Les moines et moniales de
Darfeld trouvèrent refuge dans les
environs de leurs monastères. Casamari même,
comme la Valsainte, fut touché par la mesure impériale. A la
chute de l'empereur,
tout était donc à reconstruire.
HORS DE FRANCE
Qu'en était-il hors de France? Depuis les 15e et 16e siècles,
la plupart des monastères
de l'Ordre étaient regroupés en diverses Congrégations
nationales ou régionales, plus ou moins autonomes par
rapport au Chapitre
Général de Cîteaux. Étrangers aux querelles françaises du 17e siècle, autour de
l'Étroite Observance, sauf exceptions, les moines se rattachent à ce qu'on a appelé
la "Commune" Observance.
Du fait des Congrégations, la disparition de Cîteaux en
1791, l'abbaye mère, "tête de l'Ordre", ne supprima
pas tout lien et tout rapport
entre abbayes d'une même région. Mais peu échappèrent aux événements
politiques qui bouleversèrent l'Europe à la charnière du 18e et du 19e siècle et
les Congrégations
elles-mêmes en furent parfois disloquées.
Commençons notre tour d'Europe en prenant le sens contraire
des aiguilles d'une
montre.
En 1815, la péninsule ibérique comptait encore trois
Congrégations: celle d'Alcobaça
au Portugal, très fervente encore durant le 18e
siècle (une trentaine de monastères, dont 13 de moniales), la
Congrégation de
Castille, la plus ancienne et la plus autonome, que le Chapitre Général de Cîteaux
eut toujours du mal à accepter, mais qui comptait mille moines en 1793 en 47
monastères, même si on n'y
observait plus l'abstinence, et celle de Corona
d'Aragon, peut-être davantage relâchée, mais comprenant
18 maisons. La
Valsainte avait fondé Sainte-Suzanne en 1796, non sans résistance de la part des
cisterciens autochtones qui finalement l'intégrèrent plus ou moins: dom Gérasime
fit serment d'obéissance
au vicaire général de la Congrégation d'Aragon, tout en
conservant sa spécificité. L'Ordre militaire de
Calatrava, comptait encore une
cinquantaine de commanderies, si tant est qu'elles peuvent être considérées
comme cisterciennes.
Les monastères de moines avaient essuyé quelques
dommages à la suite de l'occupation
française et certains connurent un temps
d'abandon, victimes du décret de suppression porté en Espagne par
Joseph-Bonaparte en 1809
(Sainte-Suzanne émigra à Majorque jusqu'en 1813), mais la
plupart survivaient
en 1815, sous Ferdinand VII. Cependant ce ne devait plus être
pour longtemps, car victimes des politiques
anticléricales des régimes libéraux qui
prirent la relève en 1820, mises à part quelques maisons de Calatrava, ils
furent
tous supprimés définitivement: en 1834 au Portugal, et en 1835-1836 en Espagne.
Seules demeurèrent,
tant bien que mal, les moniales, du moins en Espagne, car au
Portugal il leur fut défendu de se recruter: la
dernière moniale mourut cinquante
ans plus tard. Cela explique le nombre encore important de nos jours
de
monastères de moniales cisterciennes espagnoles, une soixantaine, qui n'ont pas
connu de rupture dans
leur histoire. Treize font partie de la Stricte Observance et
vingt-six sont regroupés, autour de Las Huelgas, dans
une Congrégation unie aux
cisterciens de cette Stricte Observance. Ceux-ci rétablirent le monachisme
masculin en Espagne, tout à la fin du 19e siècle. Poblet, qui n'est pas trappiste, ne
fut réoccupé qu'en 1940,
ressuscitant, avec quatre monastères de moniales, la
Congrégation d'Aragon. Quant à la Congrégation de
Castille elle ne revit le jour
qu'en 1994 après la fondation de Valdediós; treize monastères de moniales s'y
rattachent. Au Portugal, le monachisme cistercien n'est pas encore réapparu.
L'Italie comptait la Congrégation de Saint-Bernard, qui
regroupait les deux provinces de
Toscane et de Lombardie, rassemblant une
cinquantaine de monastères, peut-être davantage, et les neuf
lieux d'implantation
de la province romaine. Les monastères lombards furent supprimés en 1798 avec
l'occupation française; les toscans l'étaient déjà depuis 1783, victimes du
joséphisme du grand duc
Pierre-Léopold, sauf ceux qui se trouvaient dans les États
Pontificaux. Ces derniers ne succombèrent
qu'après l'arrestation de Pie VII en
1809. Tre Fontane fut fermé en 1812. Le duché de Parme était touché à son
tour
en 1810 et 1811. Toutefois sept monastères de moniales parvinrent à survivre à
ces mouvements de
sécularisation qui frappait surtout les hommes. Casamari,
réformée par l'Étroite Observance en 1717, était
indépendante: elle fut mise à sac
par les troupes françaises en 1799 (trois moines et trois convers qui voulurent
protéger le St-Sacrement furent tués) et les moines durent se mettre à l'abri; ils
quittèrent leur abbaye, à la
suite des décrets de Napoléon de 1811 contre les
trappistes, et ne revinrent qu'en 1814, après la chute de
Napoléon. Il n'y a donc
plus grand monde en 1915 et c'étaient surtout des moniales...
Passons aux territoires du Saint Empire romain germanique.
Dans la partie de l'empire
plus directement soumise aux Habsbourg, restée
catholique, l'Autriche-Hongrie et la Bavière, les nombreux
monastères, qui ne
formaient que des provinces et non des Congrégations, subirent de plein fouet la
politique laïque de l'empereur-sacristain Joseph II. Celui-ci en 1782 et 1783
supprima d'un trait de plume tous
les monastères de vie contemplative. Ceux qui
voulurent échapper à cette volonté impériale, durent prendre
en charge des
paroisses et des écoles... En Bohême-Moravie deux monastères subsistaient en
1815; sept
en Autriche étaient parvenus à se maintenir grâce à l'apostolat qu'ils
assumèrent et Stams fut restauré
quand le Tyrol revint à l'Autriche en 1814. En
Hongrie Zirc seul demeurait, mais en adoptant deux collèges
tenus jusqu'alors par
des jésuites, fusionnant du même coup avec deux autres abbayes, Pilis et
Paszto.
Quelque 35 prêtres assuraient des tâches pastorales ou d'enseignement. Ne
demeuraient à Zirc que
les novices et le personnel nécessaire pour l'administration.
Seules les heures diurnes de l'Office divin
étaient assurées. Les dix autres
monastères de Bohême ou d'Autriche vivaient à peu près la même chose, avec
un
bon nombre de prêtres, mais pratiquement sans convers.
La politique de Joseph II s'étendit aux monastères des Pays-Bas
autrichiens, qui durent
se résigner, par volonté impériale qui voulait couper
tout lien avec l'étranger, à former une Congrégation
indépendante en 1781, jamais
érigée canoniquement. Cette concession aux volontés impériales n'empêcha
pas la
fermeture de plusieurs communautés, mais épargna, à cause de la mort de
l'empereur en 1790, les 14
monastères de moines et les 39 de moniales du
territoire belge. L'envahisseur français sapa tout ce qui restait
en 1793-1795.
Aucun couvent ne trouva grâce. En 1815 il ne restait sur tout le territoire que
Westmalle, réoccupé
par les trappistes en 1814, ainsi que, pour les moniales,
Soleilmont et la Byloque repris en 1802, et les
Bernardines d'Audenaerde, réduites
au rang d'humbles servantes dans leur hôpital.
La partie occidentale et septentrionale de l'empire,
correspondant à peu près à ce qui
devint l'Allemagne actuelle, échappait
pratiquement à la Maison d'Autriche. Les nombreux monastères de ces
régions
étaient regroupés depuis le début du 17e siècle en Congrégation dite de Haute-Allemagne,
dont les
statuts furent approuvés par le Chapitre Général de 1623. La
réforme luthérienne avait déjà occasionné
d'importants dégâts en ces régions.
Beaucoup d'abbayes avaient été incendiées, confisquées, abandonnées.
D'autres
étaient passées à la Réforme, d'autres enfin s'éteignirent faute de vocations. Mais
la contre-Réforme
partit de quelques abbayes comme Reitenhaslach, Ebrach,
Salem. A sa naissance au 17e siècle, la
Congrégation comptait une bonne
vingtaine d'abbayes, réparties en quatre provinces: Souabe, Franconie,
Bavière,
Alsace-Suisse-Brisgau. Elle en comptait 46 d'hommes et 83 de femmes avant la
paix de Lunéville en
1801. Les alsaciennes périrent en 1790 et le mouvement de
sécularisation de 1803, qui s'ensuivit, aboutit à la
disparition des autres, cédées
aux princes en dédommagement des acquisitions françaises sur la rive gauche
du
Rhin. La Congrégation disparut en 1806 quand les trois abbayes suisses restantes
de moines, elles-mêmes
rescapées de la Réforme protestante du 16e sur les
quatorze existantes alors, furent érigées en
Congrégation indépendante:
Wettingen, St-Urbain et Hauterive. Elles seules subsistaient en 1815, pour
trois
décennies encore. La Valsainte ne comptait plus en 1814 que quelques moines qui
n'allaient pas tarder
à rentrer en France, à La Trappe et à Aiguebelle, en 1815 et
1816.
Les moniales eurent plus de chance, en Suisse du moins: sept
monastères traversèrent
sans trop coup férir toute cette période troublée:
Frauenthal, Magdenau, Wurmsbach, La Maigrauge, La Fille-Dieu,
Eschenbach et les
Bernardines de Collombey (la seule rescapée des Bernardines de la Mère de
Vallon). Dans
les régions allemandes, par contre, seuls quatre monastères de
moniales devaient encore exister en 1815.
Une quarantaine, au moins, avaient
disparu.
Au Nord-Est, certains monastères de Prusse, Pologne,
Lituanie, qui formaient une
province particulière, ont échappé aux destructions de
l'époque napoléonienne: la Pologne autrichienne sauva
ses deux monastères, Mogi
a et Szczyrzyc, mais ceux de la partie annexée par les Russes, comme les
quatre
de Lituanie (dont un de moniales), disparaîtront au moment de l'insurrection de
1830-1831 ou
quelques années plus tard.
Quant aux pays nordiques, la Grande-Bretagne et l'Irlande, le
paysage est nu: toute vie
cistercienne avait cessé à la suite de la Réforme du
16e siècle. Ne subsistaient alors, en Grande Bretagne,
que les fondations récentes de
la Valsainte: Stapehill en 1801 par les moniales (qui en 1824 se sépara
de l'Ordre,
avant d'y revenir en 1915), Lulworth en 1794 par les moines qui arrêtèrent là leur
expédition décidée en principe pour le Canada. Ces moines réoccupèrent Melleray
en août 1817.
Notre tour d'horizon en Europe se termine. L'Ordre, en 1815,
n'a pas encore connu
toutes ses épreuves - certains monastères, nous l'avons vu,
ne seront supprimés que dans les années
30 ou 40 - mais, mises à part les
moniales, il est bien menacé (en Espagne et Portugal, en Suisse, en
Europe
orientale) ou exsangue (en Italie, en pays germaniques). Le rameau trappiste, qui
s'apprête à se
réimplanter en France, se distingue peut-être par sa vigueur,
entretenue par les épreuves de l'exil et par le
propos réformateur de dom
Augustin. Cependant quelle est l'unité de l'Ordre?
1/2. LA RESTAURATION DANS L'EUROPE DU 19E SIECLE
Pie VII, rentré à Rome, veilla personnellement au retour des
moines à Casamari; il
introduisit également la vie monastique, en 1817, à Rome,
près de la basilique Sainte-Croix-de-Jérusalem,
Santa Croce, et à Saint-Bernard-des-Termes.
C'est à partir de ces trois maisons que la vie cistercienne se
développa en Italie en 1815, en assumant une certaine charge pastorale, comme
cela était traditionnel en ce
pays depuis le 19e siècle. Mais Casamari demeura
indépendant de la Congrégation italienne recréée en 1820
qui, en 1831, réunissait
une quinzaine de monastères, dont Hautecombe dans la Savoie piémontaise,
réoccupé
en 1828. Les événements politiques qui troublèrent la péninsule avant
d'aboutir à l'unification de l'Italie ne
favorisèrent pas le développement du
monachisme durant le 19e siècle. Plusieurs communautés
succombèrent en 1848-1849 ou, dans
le Piémont, à la suite des décrets anticléricaux de Cavour de 1855.
Casamari comme d'autres connurent de tristes jours en 1861 et 1867 du fait de
violences de militaires
indisciplinés. Les abbayes furent atteintes par les lois de
sécularisation en 1871: onze disparurent; souvent les
églises étaient épargnées,
pour le service paroissial. Les deux monastères de Rome furent confisqués
et
transformés en caserne quand les États Pontificaux furent occupés. Notons qu'à la
demande du Pape,
en 1873, un trappiste français fut nommé abbé de Casamari,
après la mort du précédent qui était un
camaldule, ce qui indique l'état précaire de
la communauté. Mais c'est toute la Congrégation italienne qui était
précaire, aux
dires de son Président général, au point "qu'elle parut presque ne plus pouvoir
désormais se relever".
Un noviciat commun fut institué en 1875 à Cortona. En
1868, les trappistes repeuplèrent avec bien du mal, à
cause de la malaria, Tre
Fontane: malgré les décrets de dissolution et la confiscation des biens, en 1871,
les
moines ont pu se maintenir, grâce à l'appui de quelques hommes haut placés,
mais les difficultés internes ne
manqueront pas. L'abbé italien a été contraint de
démissionner en 1886. Pie IX avait fait venir les trappistes aux
Catacombes en
1883, tandis que les trappistines prenaient pied sur la colline de San Vito près de
Turin
en 1875. Elles se trouvent actuellement à Vitorchiano, près de Viterbe.
En 1891, les statistiques indiquent six maisons pour la
Congrégation de Saint-Bernard,
rassemblant une cinquantaine de moines, dont la
moitié à Sant'Antonio de Cortona, la seule abbaye du groupe;
trois maisons pour
Casamari, totalisant 45 moines; et 56 trappistes dans les deux monastères de Tre
Fontane et
des Catacombes. La fédération des moniales cisterciennes comptait 14
maisons pour 190 personnes. 15
trappistines vivaient à San Vito.
Les trois abbayes masculines de la Congrégation suisse de
1806, héritières de l'ancienne
Congrégation de la Haute-Allemagne, disparaîtront à
leur tour en 1841 et 1848. Toutefois les moines de
Wettingen purent acquérir en
1854 l'ancienne abbaye de Mehrerau, en Autriche. Il fallut attendre 1888 pour
qu'elle
puisse reprendre un monastère allemand, Marienstatt, ce qui permit, en
1891, l'érection canonique de la
Congrégation germano-suisse dite de Mehrerau,
forte de 77 moines (sept ans plus tard ils seront 124). Hauterive
ne fut réoccupé
qu'en 1939. L'abbé de Mehrerau continue d'être le Père Immédiat des monastères
féminins
suisses qui furent agrégés à sa Congrégation après 1891. Mais dès 1862,
l'Allemagne renouait avec la présence
cistercienne, grâce à la fondation par les
trappistes de Mariawald.
Par contre le projet de créer une Congrégation autrichienne
était dans l'air depuis 1852. Le
contexte politique avait empêché quelque peu,
jusqu'alors, la collaboration entre les abbayes, et surtout les
rapports avec le
président général de l'Ordre, en Italie. Le Concordat signé en 1855, après la
révolution de
1848-49, mit fin au joséphisme et changea la situation, ce qui permit
l'érection de la Congrégation au chapitre
qui put enfin se tenir en 1859 à Prague.
Au départ la Congrégation austro-hongroise compta les 13 abbayes
d'hommes
subsistantes et celle de Mehrerau réoccupée par les rescapés de Wettingen, soit
516 moines, et
deux monastères de moniales. Elle incluait les deux monastères
subsistants de Bohême, ainsi que les deux
rescapés de la Pologne autrichienne.
Des constitutions furent rédigées, les "Statuts de Prague", après une
visite
apostolique dans tous les monastères, par le cardinal Schwarzenberg qui avait
constaté que "l'austérité
de la discipline qui caractérisait autrefois l'Ordre de saint
Bernard, et qui était encore suivie de nos jours par la
Stricte Observance de s
trappistes, ne se rencontrait plus dans les monastères autrichiens et ne pouvait
plus être rétablie, compte tenu des moines et des circonstances d'aujourd'hui".
Toutes ces maisons, en effet,
devaient continuer de prouver leur utilité sociale en
se chargeant d'œuvres pastorales. Stams, par exemple, avait
la charge de 18
paroisses qui presque toutes comptaient des écoles élémentaires. Cinq abbayes
géraient des
écoles secondaires, d'autres avaient un hospice. Cette situation avait
ses répercussions sur l'observance. En
cinq monastères seulement, avant 1859,
l'Office divin était récité en commun dans son intégralité. Le concordat
de 1855 fut
remplacé en 1874 par une loi inspirée des nouvelles idées libérales, qui faillit tout
remettre en
question. Heureusement l'empereur ne la confirma pas, sauvant ainsi
plusieurs abbayes. Notons enfin que les
statistiques de 1891 indiquent 12 abbayes
masculines (Mehrerau formait sa propre Congrégation et Neukloster
s'est uni à
Heiligenkreuz) soit 573 moines, dont 134 pour Zirc. La Congrégation ne s'est donc
guère développée durant le 19e siècle, à part Mehrerau et Zirc.
Signalons encore, pour être complet, les deux monastère s
trappistes de Bosnie et de
Slovénie, en 1869 et 1881, tandis qu'en cette dernière
contrée Mehrerau faisait revivre Stina en 1898.
Dans la Belgique devenue indépendante, deux anciennes
abbayes, sur les 18
supprimées, reprirent vie: Lieu-St-Bernard, installé à Bornhem
en 1836, à partir d'une dizaine de jeunes
formés à Sainte-Croix de Jérusalem à
Rome, et Le Val-Dieu en 1844, rachetée en 1840 par le dernier moine
survivant de
la communauté supprimée. Ces deux abbayes desservent quelques paroisses et
furent reconnues
comme Vicariat ou Congrégation en 1846. Les moniales de Colen
fondées en 1822 y furent rattachées. Nous
reparlerons dans la troisième partie des
trappistes et trappistines qui se développèrent en Belgique et en
Hollande, formant
même en cette même année 1846 une des trois Congrégations qui composèrent
l'Ordre de
la Stricte Observance en 1892.
Nous en arrivons à la France: je m'y arrêterai dans un
instant, mais je tiens à relever tout
de suite que, vers le milieu du siècle, un prêtre
d'Avignon se retira dans la solitude avec quelques compagnons.
Le groupe
s'installa à Sénanque en 1854, se rattacha à la Congrégation italienne, puis obtint
son indépendance,
comme Congrégation de Sénanque en 1867. Lérins, réoccupé
en 1869, devint le siège principal de la
Congrégation en 1872. Des moniales s'y
rattachent depuis 1865. Elles se situent actuellement à Castagniers.
Sénanque,
Fontfroide et Pont-Colbert (fondation de 1892), furent victimes des lois de 1901 et
disparurent alors, provisoirement pour la première, puisqu'actuellement un petit
groupe de moines de Lérins
l'occupe heureusement.
1/3. L'ORDRE RESTAURE SA STRUCTURE
L'autorité suprême de l'Ordre, jusqu'à la Révolution Française,
résidait dans le Chapitre
Général, qui se tenait à Cîteaux, sous la présidence de
l'abbé de cette abbaye mère de l'Ordre. A la mort de
dom François Trouvé, chez
son neveu en 1797, personne ne lui avait succédé, et pour cause: la communauté
n'existait plus. Dom François avait entre temps délégué ses pouvoirs pour
certaines régions, mais le Saint-Siège,
le 15 septembre 1797, concéda
temporairement ses facultés à chacun des présidents des Congrégations et
des
vicaires des diverses provinces. Ces Congrégations ou provinces se retrouvaient
donc comme des
membres disloqués de l'antique Ordre, sans rapports juridiques
entre elles.
Pie VII, dès 1814, avait décidé de restaurer les liens défaits
et donna un Président
général à l'Ordre qu'il essayait, pour sa part, de remettre
sur pied en Italie. Il nomma à cette fonction, nous le
savons, l'abbé de Santa
Croce, à Rome. Mais il ne lui donna pas de juridiction particulière, sinon le droit de
confirmer les élections abbatiales dans l'Ordre .
Ce n'est que peu à peu, tout au long du 19e siècle, que les
structures juridiques
s'affermirent, je n'y reviens pas puisqu'une autre conférence
en a traité. Ce fut, nous le savons, dans une
séparation ou une division entre deux
Ordres autonomes ayant chacun son propre Abbé Général. Je vais
développer dans
un instant le parcours interne que prit la stricte Observance dite trappiste. Mais,
avant de
restreindre mon horizon à celle-ci, je voudrais me permettre une
appréciation toute personnelle.
La situation, vis-à-vis de cette division, ne pourrait-elle pas
être envisagée de deux
façons? L'on peut dire, certes, qu'en 1892 les trappistes se
séparèrent de l'Ordre unique qui avait repris vie
en 1814 et créèrent un nouvel
Ordre. En tant que trappiste, je suis prêt à reconnaître, s'il le faut, que je suis
schismatique, quoique non hérétique. Cependant les choses ne peuvent-elles pas
être considérées
autrement? Car, dans les années qui suivirent la mort de dom
François Trouvé en 1797 et la suppression de
Cîteaux, l'Ordre étant éclaté sans
autorité suprême centralisée (le Chapitre Général), on peut dire qu'il
n'existait plus
en tant que tel. Seules demeuraient des Congrégations ou des provinces
indépendantes. Dom
Quatember, qui fut abbé général du Saint Ordre de 1950 à
1953, reconnaissait en 1933 que la suppression
de Cîteaux avait entraîné "un
changement substantiel du droit constitutionnel de l'Ordre ancien", qui devrait être
approuvé explicitement par les Congrégations, même celles qui avaient été érigées
avant 1792. La nomination
d'un Président général en 1814 par le Pape fut l'amorce
d'une structure nouvelle. Mais les diverses congrégations
restaient indépendantes.
L'unité ne pouvait être rétablie tant qu'un Chapitre Général pour tout l'Ordre et
qu'un nouveau droit constitutionnel n'étaient pas établis. Cela est si vrai que seul
le Saint-Siège a pu convoquer
une assemblée réunissant plusieurs Congrégations,
comme en 1869, par exemple. La reconstruction de la
structure de l'Ordre ne se
réalisa pleinement que dans la dernière décennie du siècle alors que, presque
simultanément, prirent forme canonique les deux Ordres cisterciens, dont l'un
s'appela "réformé de N.-D. de
La Trappe", puis "de la Stricte Observance", et
l'autre "Saint Ordre de Cîteaux", dit aussi "de la Commune
Observance". C'est en
se reconstituant canoniquement, avec de nouvelles Constitutions, que l'Ordre, pour
ainsi dire, se scinda en deux... Ne peut-on pas parler alors de la naissance de
jumeaux? Le P. Gaillemin,
qui aspirait à l'union, comparait, en juin 1896, les deux
Abbés Généraux à deux généraux de division. Il manque
le général d'armée. Ne
peut-on pas dire que les deux Ordres assurent conjointement l'héritage ancien? Il
est vrai que les Constitutions du premier furent rédigées et approuvées par Rome
en 1894 avant celles du
second, approuvées en 1900. On peut donc, certes,
rendre le premier responsable de la scission: il a voulu
faire bande à part. Mais y
avait-il tellement désir et possibilité d'union de la part de l'autre côté?
Sans doute, aujourd'hui, la question est-elle oiseuse. Une
autre question est plus
importante: jusqu'à quand durera cette dualité? Dieu seul
le sait, mais disons que nous nous rencontrons de
plus en plus, même si nos
pratiques divergent... Une charte d'unanimité dans la pluriformité canonique
existera-t-elle un jour, prenant peut-être la forme d'une confédération?
2. NAISSANCE D'UN NOUVEL ORDRE DE MONIALES CISTERCIENNES:
LES
BERNARDINES D'ESQUERMES
Plusieurs communautés de moniales françaises, après leur
expulsion, vécurent
clandestinement en petits groupes rapprochés, sans perdre le
contact entre elles. On retiendra l'aventure des
moniales de Port-Royal de Paris,
demeurées fidèles à la hiérarchie et rescapées, pour cette raison, de la
suppression
de Port-Royal-des-Champs en 1708. Dispersées par la Révolution , elles restèrent
dans la
capitale, par petits groupes, en relation les uns avec les autres. Le
monastère fut transformé en prison et les
trente survivantes reprirent la vie
religieuse à un autre endroit de Paris dès 1807, dans une grande pauvreté.
En
1841 elles s'installent à Besançon, comme Bernardines, avant de réintégrer l'Ordre
cistercien en 1921 .
Une autre histoire, celle de trois moniales issues pourtant de
communautés diverses, mais
unies par des liens de fondation, mérite d'être
mentionnée, car leur entreprise est à la base de l'Ordre
cistercien des Bernardines
d'Esquermes, encore bien vivant. Deux d'entre elles étaient sœurs de sang, mère
Hippolyte Le Couvreur, de N.D.-des-Prés, à Douai et Dame Humbeline d'Annay-sous-Lens.
La troisième,
Dame Hyacinthe venait de la communauté de Woestine,
près de Saint-Omer. Leurs trois monastères avaient
la coutume d'élever des
pensionnaires. D'abord exilées à l'étranger, chacune de leur côté, seules ou avec
d'autres moniales de leur communauté, deux d'entre elles qui s'étaient retrouvées
dans un monastère de
Westphalie décidèrent de rentrer en France en 1796. La
Terreur est passée et l'on va vers un apaisement au
niveau religieux. Elles firent
signe à la troisième et s'installèrent d'abord à Douai, puis dans un faubourg
de
Lille, Esquermes, en ouvrant un pensionnat qui leur donnait une couverture sociale.
Le nonce leur accorda
une reconnaissance canonique en 1805, des travaux
d'agrandissement purent se réaliser après la Restauration,
puis, grâce à l'influence
d'un ancien moine de Signy et de la Valleroy, elles reprirent l'habit cistercien en
1827
avec deux autres moniales de leurs anciennes abbayes et elles ouvrirent un
noviciat, tout en restant de droit
diocésain. Le développement de la communauté
est marquée par les quarante années de supériorat de
Dame Gérarde, élue à cette
charge à 28 ans en 1840. Une fondation se fit en 1846 à Cambrai, puis, devant la
nouvelle menace politique des années 1880, deux refuges furent préparés en
Belgique et en Angleterre et
l'on chercha à se rapprocher des trappistes, mais les
coutumes et les structures étaient trop dissemblables pour
que l'union se fasse.
Des constitutions propres furent approuvées en 1903, précédant de peu le départ
en exil, à la suite des lois de 1904; cet exil dura jusqu'après la première guerre
mondiale. Quand le P. Gaillemin
les recense en 1891, elles sont alors, en France,
200 moniales.
De leur côté, quelques moniales de Flines ont réussi en 1818
à restaurer leur ancienne
abbaye et sont à l'origine des Bernardines de Flines qui
cherchèrent en vain à se rattacher aux trappistines
de Laval, car elles ne purent
abandonner les petites écoles qu'elles avaient établies durant la Révolution. Au
nombre de 69 en 1891, elles sont associées par un décret de 1898 aux cisterciens
de la stricte observance.
Mais cette association cessa en 1950.
3. L'EVOLUTION INTERNE DES TRAPPISTES DURANT LE 19e
SIECLE
3/1. LE POINT DE DEPART DES DEUX OBSERVANCES
Dom Augustin de Lestrange, en partant pour la Valsainte en
1791, ne voulait pas
seulement fuir la Révolution. Il prétendait bien non seulement
sauver, mais parfaire la Réforme de l'Abbé de
Rancé, comme il avait commencé à
vouloir le faire à La Trappe, auprès des novices dont il reçut la
charge en 1785 et
auprès de ses frères, dont certains le craignaient à cause de cela, précisément. Les
instructions qu'il écrivit à l'usage des novices, dès sa prise en charge, mettent en
garde contre toute déviation
de l'esprit de Rancé. En 1791, il pense qu'il faut partir
à l'étranger "pour conserver notre réforme à l'Église" et
il expose son dessein à ses
frères "à savoir: empêcher que la réforme de la Trappe ne périsse, et même la
renouveler et rajeunir, en vivant avec la même ferveur, le même esprit, le même
zèle qu'on vivait du temps de
M. de Rancé; ou plutôt (car les circonstances sont
bien différentes) en faisant à présent ce que ferait
M. de Rancé, s'il se trouvait
parmi nous". Il précise que cela se fera par une obéissance aveugle en tout et pour
tout et par une grande pauvreté. Comme le note le P. Augustin Laffay, "Pour dom
Augustin et les siens, en
pleine période de débâcle du monachisme français, il ne
s'agissait pas d'abord de maintenir une structure. Il
fallait surtout renouveler
l'esprit rancéen de la maison, en profitant des circonstances pour mener à son
terme le projet du réformateur... On attendait un départ piteux, une fuite, et dom
Augustin annonçait un nouveau
Cîteaux, une régénération du monachisme, un
retour aux sources".
On sait comment, parvenus à la Valsainte, les moines
décidèrent de réviser leur vie à
la lumière de la Règle de saint Benoît. N'était-ce
pas la même démarche que firent les moines de Molesmes
qui furent le fer de
lance de la fondation de Cîteaux? Mais celle de la Valsainte se réalise dans un
esprit tatillon, marqué par l'obsession du relâchement et la recherche de la
mortification, correspondant à une
vision pessimiste de la nature humaine, qui
portait naturellement à la crainte et à la rigueur. Il est vrai que la
démarche est
aussi sous-tendue par une haute idée de Dieu, qui est bien d'époque, de ses
grandeurs, de ses
droits, de sa volonté et cela fonde une autorité de l'abbé qui se
veut absolue et souveraine... Cette démarche
réformatrice des moines de la
Valsainte aboutit à un gros volume de mille pages, les Règlements de la Valsainte,
qui se veulent ceux de Rancé, mais largement revus et augmentés. Ils abondent
en dispositions
excessives, "Tout y est pesé, compté, mesuré, jusqu'à l'épaisseur
des semelles des chaussures et la largeur
des mouchoirs" et la grosseur des
oreillers et la façon de nettoyer les vases de nuit... On peut en sourire,
mais l'idée
de base était que, pour rester dans la volonté de Dieu, il ne fallait rien faire de son
propre gré. Tout
devait donc être codifié ou soumis à autorisation préalable. Nous
avons maintenant une autre conception du
rapport entre obéissance et initiative
personnelle. Au 19e siècle tout se situe dans des observances à respecter
à la
lettre, afin d'être sûr de se tenir dans la volonté de Dieu. Il ne peut y avoir place
pour la libre détermination,
car la volonté propre est nécessairement mauvaise. De
plus, puisque toute incertitude est écartée sur ce qu'il y
a à faire, on ôte par là
toute occasion de divergences et de désunions entre les frères: tous passent par le
même moule.
Plus grave de conséquence, dans ces Règlements, est
l'alourdissement des pratiques de
pénitence, comme aussi la multiplication des
exercices de piété qui débordent sur la liturgie et l'allongent,
notamment le
dimanche avec le chapelet (récité tous les jours entre la septuagésime et Pâques),
les litanies
de la Vierge. Lestrange renchérit sur la Réforme, pourtant sévère, de
Rancé, pensant que Rancé, à cause des
circonstances, n'avait pu pousser à fond
son propos de suivre la Règle de saint Benoît à la lettre, notamment
sur les points
du dortoir commun et de l'heure des repas. Sauf en été, de Pâques au 14
septembre, Lestrange
ne prévoit qu'un unique repas à 14 h 30 en hiver, et à
16h15 en carême. Même Noël est jour de jeûne, à moins que
ce ne soit dimanche.
Rancé excluait la viande, le poisson et les œufs, Lestrange étend l'exclusion au
beurre,
au sucre, au miel, aux épices. Plusieurs interruptions au signal du
supérieur, pendant le repas, venaient réprimer
l'avidité naturelle, qui ne devait
guère être provoquée que par la faim, à vrai dire, selon saint Bernard, le meilleur
des condiments avec le sel!
Cette observance rigoureuse avait-elle quelque chance d'être
poursuivie durablement? Au
début elle suscita beaucoup d'élan et les religieux en
rajoutaient même sur l'abbé (cf. Règlements p. 157); les
vocations affluaient à la
Valsainte, de la part d'émigrés de France, moines, religieux, prêtres ou laïcs. Dom
Augustin accueillait facilement, beaucoup repartaient assez rapidement, mais les
exigences des autorités civiles
imposant un nombre limité de moines, il fallut
essaimer à neuf reprises entre avril 1793 et février 1796. La
plupart des
supérieurs de fondation étaient d'anciens novices de dom Augustin, mais c'est de
là que vinrent les
premières contestations. Celles-ci étaient également motivées
tant par les œuvres dont s'occupait l'abbé de
la Valsainte (petits oblats, hospices,
etc...) que par sa manière d'agir: il ne déléguait pas facilement son
autorité et ne
consultait guère avant d'entreprendre quelque œuvre. Ce tempérament autoritaire
convenait
peut-être en certaines circonstances difficiles, lorsque, en 1798, pour fuir
les armées révolutionnaires, il fallut
conduire sur les routes de l'Europe, en
plusieurs colonnes, toute une bande de moines, de moniales et
d'enfants, quelque
250 personnes dont une centaine de garçons et de filles. Mais n'aurait-il pas fallu
laisser un peu plus d'autonomie aux fondations? A vrai dire Sainte-Suzanne, en
Espagne, n'avait pas
demandé son reste et s'était très rapidement émancipé de
dom Augustin en faisant allégeance à la
Congrégation d'Aragon. Quelque chose
d'analogue allait advenir dans la fondation de Darfeld. C'est de là que
vint la
première opposition sérieuse à dom Augustin, dont les conséquences se firent
sentir durant tout
le 19e siècle.
En 1806, le prieur, Eugène Bonhomme de La Prade, est élu
abbé par ses moines,
alors qu'il était absent. Dom Augustin ne pouvait accepter ce
qui lui paraissait comme une tentative pour
échapper à son autorité. Le décret
d'érection de la Valsainte donnait à dom Augustin les pouvoirs d'un Père
Immédiat,
mais lui-même voulut se comporter plutôt comme le supérieur direct de chaque
fondation ou, si
l'on préfère, comme le supérieur général d'une congrégation
centralisée: il ne pouvait accepter, en ce sens, que
ses fondations deviennent
abbayes, c'est-à-dire autonomes. C'est qu'il voulait pouvoir assurer par lui-même
le respect sans compromission de ses Règlements. De plus l'élection abbatiale de
Darfeld était un acte de
rébellion, en riposte à un acte d'autorité de dom Augustin.
Eugène de La Prade, se croyant lésé par ce dernier
qui conservait tout le pouvoir
financier sur ses fondations, était allé toucher lui-même en Angleterre, à l'insu de
dom Augustin, la pension que le gouvernement britannique versait aux émigrés
français. Apprenant le motif de
cette absence, l'abbé de la Valsainte le destitue et
envoie un moine pour le remplacer, mais celui-ci n'est pas
reçu par ceux de
Darfeld qui, conseillés par l'évêque, procèdent à une élection abbatiale, rien de
moins,
précisément dans le but d'échapper aux initiatives de dom Augustin. Ce
dernier en appelle à Rome, mais la
réponse lui est défavorable: il se voit déchargé
de la paternité de sa fondation, à titre provisoire, tandis que Rome
érige celle-ci en
abbaye et confirme l'élection de dom Eugène. Là où l'affaire prend un tour
important, c'est
que dom Eugène, déjà échaudé, s'écarte peu à peu des
Règlements de la Valsainte, qu'il finit par abandonner
sur ordre, d'ailleurs, de Pie
VII qu'il rencontre à Fontainebleau, durant sa captivité, lequel trouve excessive la
réforme lestrangienne. Il revient donc aux Règlements de l'abbé de Rancé et
justifie sa position dans un
document de 1814. Les moniales établies à Rosenthal,
prés de Darfeld emboîtent le pas à leur Père Immédiat
et se séparent aussi de
celles de Suisse
Notons qu'à la Valsainte elle-même où se sont réinstallés une
trentaine de moines et de
convers après l'épuisante Odyssée européenne, on
grogne également contre l'abbé de moins en moins présent,
surtout à partir de
1806, et qu'on accuse d'imposer des fardeaux qu'il ne porte plus lui-même. Le plus
connu des mécontents, le P. François de Paule Dargnies, a écrit ses Mémoires sur
cette époque, fort utiles
pour les historiens, mais qu'il faut lire avec circonspection.
Il finira par quitter l'Ordre en 1908. Malgré leurs
plaintes, les autres restent
fidèles, ils y sont bien obligés, aux Règlements de Lestrange, bien que le fait que
Rome refuse de les approuver ne manquât pas de les troubler.
La Valsainte et Darfeld se trouvent donc sous deux
Observances différentes et c'est
sous le signe de cette dualité que le monachisme
cistercien-trappiste se réimplante en France à partir de 1815.
3/2. HERITAGE DU LESTRANGISME ET UNITE DES TRAPPISTES (1815-1847)
Suivant qu'elles sont établies par des moines de Darfeld, ou
par ceux de la Valsainte, les
communautés qui reprennent pied en France suivent
les Règlements de Rancé ou ceux de la Valsainte,
même si ceux-ci sont de plus en
plus critiqués.
Les moines de la Valsainte (5 choristes, 5 convers, 6 novices
et 1 donné) réoccupent
La Trappe à partir de novembre 1815 et Aiguebelle au
début de 1816. Ceux de Darfeld se répartiront en
quatre endroits: outre Westmalle
réoccupé définitivement en 1814, ils seront à Port-du-Salut en février 1815 que
Bernard de Girmont, ancien maître des novices de Morimond, avait racheté; au
Gard (dans la Somme) en 1817
(qui, une petite trentaine d'années plus tard, se
transférera à Sept-Fons), tandis que ceux d'origine allemande,
restés d'abord en
Westphalie, iront en Alsace à Oelenberg en 1825. Dom de La Prade mourut en
1816, avant
de pouvoir s'installer en France. Pendant ce temps dom Augustin
rentre d'Amérique avec toute sa colonie:
un groupe rejoint La Trappe et un autre,
avec à sa tête dom Urbain Guillet, ancien profès de La Trappe, s'installe
à
Bellefontaine au début de 1816 (dom Urbain y mourra l'année suivante), tandis
qu'un moine manque le bateau
et sera à l'origine d'un monastère canadien,
transféré plus tard aux États-Unis. Les moines de
Lulworth, en Angleterre,
reprennent l'abbaye de Melleray en août 1817. La communauté, forte d'une
soixantaine
de moines, dirigée par dom Antoine de Beauregard, pouvait en
imposer parmi les monastères naissants
qui vivaient plutôt dans des conditions
précaires.
Les moniales de Suisse suivirent les moines qui rentraient à
La Trappe et s'installèrent
à quelques km, d'autres s'installer aux Gardes, près de
Bellefontaine. Un autre groupe, après quelques détours
se retrouvèrent à Vaise
près de Lyon, tandis que les françaises qui tournaient autour de Darfeld
s'installèrent
près de Port-du-Salut, à Laval, où les rejoindront, un peu plus tard
les rescapées de Valenton, aux portes de
Paris, qui avaient abouti à Mondaye, près
de Bayeux. Les allemandes accompagneront les moines à
Oelenberg en 1825.
Plusieurs de ces monastères essaimeront à leur tour, mais je
laisse de côté l'histoire
de l'expansion trappiste au cours du 19e siècle. Rappelons
qu'en 1892, l'Ordre comptera 54 monastères de
moines (dont 31 hors de France,
jusqu'en Chine et en Australie, en attendant le Japon en 1896...) et 13 de
moniales toutes en France, sauf 1 en Italie, pour un total qui dépassait les 2.900
moines et les 860 moniales.
L'Ordre a vocation internationale.
Dom Augustin, rentré à La Trappe, voulut continuer à régir
tout son monde, comme il l'avait
fait depuis la Valsainte, sans réunir de Chapitre
Général. Il aurait même voulu qu'il n'y ait dans les maisons
que de simples
supérieurs révocables à tout moment, La Trappe étant mère de toutes. Mais il se
heurta aux deux abbés en titre. L'abbé de Melleray avait une stature personnelle
suffisamment forte pour
pouvoir lui faire les remontrances qui s'imposaient; il
œuvrait pour qu'on revienne partout aux Règlements de
Rancé, sans oser les
adopter tant que dom Augustin ne s'y rallierait pas. Mais celui-ci pouvait-il se
renier lui-même? De son côté dom Girmont, de Port-du-Salut, rancéen, qui s'était
fait reconnaître abbé par
Rome, cherchait à unifier les monastères de France, sous
la coupe directe du président général de
tout l'Ordre, à qui il demande la
confirmation de son élection.
Dom Augustin qui sentait bien que l'union se ferait au
détriment de ses propres vues,
s'y opposait. On était dans un climat de discorde et
de concurrence entre observances, alors qu'on aspirait à
l'unité. En 1818, au Gard
qui suivait les Règlements de Rancé, dom Germain Gillon se fit aussi élire abbé.
Trois abbés faisaient donc front, face à dom Augustin. Celui-ci cherchait conseil
auprès d'un quatrième qui
était une autorité morale: l'ancien abbé de Morimond,
l'un des quatre anciens premiers Pères, qui sortit
alors de la clandestinité dans
laquelle il avait traversé les années tumultueuses, dom Chautan.
Dom Augustin essaya bien de faire reconnaître son point de
vue par Rome, mais
il n'obtint pas la réponse qu'il souhaitait. Finalement, son
différend avec l'évêque de Sées, qui le contraignit à se
retirer à Bellefontaine avec
la plus grande partie de la communauté en 1822, l'opposition de plus en plus
grande au sein d'un certain nombre de monastères devant les ravages que
faisaient les rigueurs de l'ascèse,
l'opposition aussi de beaucoup devant son
centralisme, ses prescriptions de quêtes d'argent à entreprendre,
ses absences, se
retournèrent contre lui et amenèrent à sa mise en procès. Dom Augustin résolut de
se
défendre et décida en 1823 d'aller à Rome. En fait il y fut convoqué en 1825.
On sait qu'il mourra à Vaise en 1827,
sur le chemin de retour de Rome, qui venait
de le désavouer...
Rome nomma l'abbé de Melleray, dom Antoine de Beauregard
comme successeur de
Lestrange avec charge de visiter les dix-huit communautés
(dix lestrangiennes et huit rancéennes) et d'en
rendre compte, dans la perspective
d'une unification des observances. Retardé par la mort de Léon XII,
puis la
révolution de 1830 (Melleray fit l'objet d'une expulsion en 1831), le décret de
Rome ne fut porté
que le 3 octobre 1834. Les monastères de France et leurs
fondations - ceux de Belgique seront érigés en
1836 en Congrégation particulière -
- étaient regroupés en une unique Congrégation, avec un Vicaire général,
l'abbé de
La Trappe, qui a droit de visite dans tous les monastères et doit convoquer chaque
année un Chapitre général. Par ailleurs les trappistes sont confiés à la vigilance des
évêques, mais en tant
que délégués du Saint-Siège: le principe de l'exemption
demeure, mais pas sa pratique. Le principe n'existe
même pas pour les moniales:
les moines ne sont chargés que de la "cura spiritualis", la direction spirituelle.
C'est
une victoire des évêques. Quant à l'observance, les Règlements de la Valsainte
sont ignorés, ce qui
veut dire définitivement rejetés; les seules références
anciennes sont la Règle de saint Benoît et les
Règlements de Rancé. Le temps du
travail manuel est allongé par rapport à ces derniers et, à propos des
jeûnes, des
prières et du chant de l'Office, on précise qu'ils seront pratiqués soit comme dans
la Règle, soit comme dans les Règlements de Rancé, "selon l'usage reçu dans
chaque monastère". Autant
dire que l'unité n'est que de façade. Ceux qui s'en
référaient aux Règlements de la Valsainte ne le font plus,
mais ils n'adoptent pas
pour autant les Règlements de Rancé, ils suivent, disent-ils, la Règle et les Us de
Cîteaux. Cela s'avère au niveau de l'observance, et notamment pour l'heure des
repas, mais l'esprit
demeure celui de dom Augustin.
Des Règlements détaillés sont préparés difficilement au cours
des premiers Chapitres
généraux (les rancéens n'en voyaient pas l'utilité, mais ils
durent céder devant l'entêtement du vicaire, dom
Joseph-Marie Hercelin). Ils
furent publiés en 1837, tant pour les choristes que pour les convers. Ceux des
moniales étaient approuvés en 1836. Comme convenu, ces Règlements n'indiquent
aucun horaire, et pour
cause, puisque les pratiques divergent essentiellement sur
l'heure des repas.
3/3. LES DEUX OBSERVANCES TRAPPISTES ET LA MARCHE VERS LA
REUNION DES DIVERSES
CONGREGATIONS
A une époque où le détail de l'observance importait par-dessus tout,
même si on n'oubliait pas que la charité était la fin principale de la vie
monastique, le manque d'uniformité
empêchait l'unité de se concrétiser, sinon en
bons sentiments réciproques. Si on ajoute à cela le caractère
autoritaire et cassant
de dom Joseph-Marie Hercelin, qui n'écoutait pas les autres abbés (certains
l'accusaient de vouloir être à lui seul le Chapitre), il apparut vite à l'ensemble qu'il
fallait se séparer en deux
Observances. Les démarches furent entreprises en ce
sens dès 1844 (par le procureur, le baron de
Géramb), elles aboutirent en février
1847 par un décret du nouveau pape Pie IX, Licet monachi, qui répartissait
les
monastères en deux Congrégations. La branche originaire de Darfeld, avec Sept-Fons,
Port-du-Salut, le Mont-des-Cats, Oelenberg et le Val-Ste-Marie qui ralliera
Tamié plus tard, et pour les
moniales Laval, Oelenberg et Ubexy, devait observer
les Règlements de Rancé, en prenant le nom
d'ancienne Réforme (antiquior
Reformatio); les sept autres monastères, autour de la Trappe, et
quatre de
moniales (les Gardes, Vaise, Maubec, La Cour-Pétral), étaient renvoyés, non pas
aux Règlements
de Lestrange, abandonnés depuis 1834, mais à la Règle de saint
Benoît et aux constitutions primitives de
Cîteaux. Le Saint-Siège l'appela la
nouvelle réforme (recentior Reformatio), ce qui ne plut pas à cette
Congrégation,
puisqu'elle se référait à plus ancien que Rancé. Dans la pratique elle préféra
s l'intituler "primitive
observance". Pour le reste, le décret répétait ce que disait
celui de 1837. Les deux congrégations se
développèrent, la seconde davantage,
par de nouvelles fondations durant le 19e siècle.
L'ancienne Réforme, bien sûr, cultiva ses références à Rancé.
Elle l'inscrit au ménologe,
lu après la Règle au chapitre, au 14 juillet, anniversaire
du commencement de sa réforme (cf. C.G. 1849, 5°).
En 1846 paraît une
réédition, fort écourtée, de son maître-ouvrage, De la sainteté et des devoirs de la
vie monastique. Le chapitre général de 1849 met en garde contre elle et demande
qu'on lise plutôt une
édition antérieure complète, mais, pour ne pas susciter de
murmures en communauté, le Chapitre de 1852 (5°)
recommande d'omettre en
lecture publique les passages concernant les devoirs du supérieur, comme
d'ailleurs les
ch. 2 et 64 de la Règle. Les supérieurs, eux, devront les lire en privé
une fois par an, pendant le temps de la
Passion. Sept ans plus tard, on revient sur
ce point, en permettant que ces passages soient lus publiquement, une
fois le
s upérieur parvenu à sa troisième année d'abbatiat (1959, 4°). La vénération des
Constitutions de Rancé
n'empêche pas de les rééditer avec un ordre différent des
paragraphes (cf. C.G. 1860, 3°; 1865, 2° ).
Par contre, l'autre Congrégation, celle de La Trappe, dans une
de ses premières
décisions, au Chapitre de mai 1847, trois mois après la parution
du décret, jugeait "nécessaire d'éloigner
de nos Règlements tout ce qui nous vient
de l'Abbé de Rancé" (sess. VIII, p.237) et une commission est
créée pour ce
travail. L'introduction à la rédaction de nouveaux Us, qui paraîtront en 1852, est
significative. Rancé, y est-il dit, est resté, malgré lui, en deçà de la Règle, à cause
des circonstances (pour la
durée du travail, les cellules, les jeûnes), Lestrange s'est
laissé emporter au-delà, également à cause des
circonstances. La Trappe veut
maintenant s'en tenir à la Règle, mais à toute la Règle. Ces Us, dit-on,
veulent
" rendre le dix-neuvième siècle semblable au sixième et au douzième". Un retour
en arrière
est-il possible? L'esprit du 19e siècle est-il celui de la Règle? On peut en
juger par le directoire spirituel qu'on
décide de rédiger: le souhait en est exprimé
en 1861 (Sess.IV p.315), le prieur de Melleray, P. Benoît Moyne,
fait une
proposition (1862, p.325). Elle est examinée par une commission en 1867, qui le
juge bon et conclut à
son impression. Le livre sortira en 1869 après d'ultimes
retouches.
Regardons-le d'un peu plus près, car il a sans doute été utilisé
aussi dans les autres
Congrégations. Du moins chaque abbé en a-t-il reçu un
exemplaire en cadeau lors du Chapitre commun aux
trois Congrégations, qui s'est
tenu à Sept-Fons en juillet 1869, l'année qui a suivi la reprise des vœux
solennels
(C.G. 1869, p.373). Quoiqu'en disent, d'ailleurs, les protagonistes du retour à la
Règle, il doit encore
beaucoup à l'esprit de Rancé et d'Augustin de Lestrange, ce
qui, a priori, n'est pas un défaut...
Il donne des bons conseils (dont certains sont encore valables
pour aujourd'hui), il sait que
toute l'observance doit être inspirée par la charité:
c'est elle qui rend le joug léger à porter (p. 19; 38; 52) et
confère l'onction. Les
trappistes sont des êtres joyeux (p.32). Mais l'amour est trop vite assimilé à
l'immolation
du sacrifice. Le moine, dit-il, vient "du monde dans la solitude
uniquement pour souffrir" (p. 319). Une des fins
particulières du trappiste est de
devenir un pénitent public (p. 34). "Tous les exercices de sa vie contemplative
en
font un ordre essentiellement pénitent. Elle dispute avec la nature en toutes
choses pour ne lui accorder que
le strict nécessaire et faire trouver une matière de
sacrifice jusque dans la satisfaction des premiers
besoins" (p. 35). Ainsi un bon
religieux recherchera les aliments insipides ou répugnants, arrêtera sa vue de
préférence sur les objets tristes ou lugubres, sur les plaies dégoûtantes, sur les
personnes qui plaisent le moins,
en la détournant de tout ce qui serait pour elle s
atisfaction... (p. 318). "Faire de chacune de ses actions une
pénitence, c'est-à-dire faire tout
avec tant d'exactitude qu'il y ait toujours quelque chose à souffrir"
(p. 341).
Évidemment le jeûne, le travail, les veilles sont des observances
privilégiées qu'on estime, mais surtout le jeûne,
qui est la pénitence suprême (p.
344), excellent moyen de satisfaire à la justice divine pour nos péchés et ceux
du
monde (p. 347) , même s'il faut le pratiquer avec esprit de modération: il ne faut
pas s'exténuer le corps au
point de ne plus pouvoir travailler (p. 348). "La Trappe
est un tombeau", même si dans ce tombeau il y a la
paix (p. 31). Encore une fois,
tout est porté dans l'amour, mais un amour qui ne s'épanouit bien que dans le
sacrifice. Dès la prise d'habit, le novice "se considérera comme une victime déjà
séparée du monde et prête à
être dépouillée et immolée" (p. 62), et c'est encore
plus vrai, est-il dit, pour les convers dont la couleur de l'habit
exprime qu'ils sont
"des hommes exclusivement pénitents" (p. 58).
Plus tard, appelé à le réviser, dom Lehodey reconnaîtra que
l'ouvrage était déparé par un
excès de sévérité et que son plus grand tort était
dans son esprit trop exclusivement pénitent (p. VIII-IX du
nouveau directoire de
1910). Déjà auparavant, certains le ressentaient ainsi; il n'a pas forcément plu à
tout le
monde et il avait fini par être quelque peu délaissé, ce qui a fait souhaiter
sa révision.
VERS L'UNION DE 1892
A part l'heure des repas, les différences entre les deux
Congrégations étaient minimes,
même si un indult de 1873 parle de règle et
d'esprit différents. Des questions de personnes empêchaient
peut-être l'union,
mais celle-ci se faisait quand même de plus en plus désirer. Dès 1878, des projets
officiels se concrétisèrent, mais on ne s'intéressait alors qu'au fait de disposer d'un
Abbé Général propre à la
tête des diverses Congrégations, sans que l'on pense
utile d'unifier les observances. Le projet ne sembla pas
heureux à dom Timothée
de la Trappe, et il est retiré (C.G. 1879, p. 448-450), mais il a fait ses ravages
dans la mesure où il n'incitait pas à ce que les trappistes soient invités au chapitre
de la Commune Observance
en 1880 pour élire un nouvel Abbé Général. D'ailleurs,
la situation politique se dégradait en France, avec les
décrets du 29 mars 1880 qui
entraînèrent même des expulsions en six monastères... La question de
l'unité
entre les Congrégations trappistes rebondit au début des années 90, sur la base
d'une unification des
observances (C.G. 1890, p. 270; 1891, p. 274, 149, 285).
Les rencontres aux festivités du huitième
centenaire de la naissance de saint
Bernard la favorisèrent. Léon XIII était sensible à tout ce qui
fortifiait les ordres
religieux et activa le processus. Cette unité fut acceptée par 47 voix contre 5 au
Chapitre spécial convoqué à Rome par le pape en 1892 et qui se déroula sous la
présidence du cardinal
Mazzello. Elle fut promulguée par un décret pontifical en
date du 8 décembre 1892.
3/4. L'ORDRE CISTERCIEN DE LA STRICTE OBSERVANCE
Sur quelle base se fit l'union? Non pas sur les Règlements de
Rancé, mais sur la
Règle et les Us de Cîteaux "tout en s'accommodant aux
circonstances". Les rapports des monastères
indiquaient que 28 communautés
étaient en faveur de la Règle avec quelques tempéraments; 6 la voulaient dans
toute sa rigueur; 12 préféraient le maintien des Règlements de Rancé; 4 s'en
remettaient au Saint-Siège.
Les "tempéraments" se concrétisèrent sur l'horaire des
repas: cette question était un point crucial pour
certains. Il semblait impossible à
l'observance dite de Rancé, de reprendre les horaires de la Règle. Par
contre, en
face, certains craignaient les mitigations; d'autres répondent qu'il ne s'agit pas de
cela puisque ce
sont les religieux fervents et zélés qui demandent ces
adoucissements. On en appelle à ce que saint
Benoît ferait s'il écrivait sa Règle de
nos jours... Le cardinal qui redoutait que cette question ne détruisît l'union
encore
fragile, s'arrangea pour que le Chapitre la laisse décider par le Saint-Siège, mais le
Saint-Siège la
renvoya à l'Ordre et elle dut être débattue au Chapitre de
septembre 1893, chargé d'élaborer de nouvelles
Constitutions. Après bien des
péripéties et quelque cafouillage dans la procédure et les votes, c'est l'horaire
dit
de Rancé qui fut accepté par 31 voix contre 13.
Ironie du sort: alors qu'au 17e siècle, les Règlements de Rancé
paraissaient être le
summum de l'austérité, ils sont considérés en 1893 comme un "tempérament",
face à la
Règle que certains prônaient au nom de la tradition... C'est la dernière
fois que ces Règlements apparaissent
dans la législation de l'Ordre... Mais
l'acceptation des nouvelles dispositions mit quelque temps à se réaliser
partout.
L'esprit de pénitence restait ancré. Significative à cet égard est la réaction de la
Grande-Trappe lorsqu'elle apprit les décisions du Chapitre Général. "Frappée de
stupeur" devant cette
"dégénérescence", elle écrivit, le 31 octobre 1893, au
cardinal Mazzello, qui avait présidé le Chapitre de 1892, pour
lui demander la
faveur de continuer à suivre l'horaire de la Règle, au cas où le Saint-Siège
approuverait la
décision du Chapitre Général. "Tout va-t-il donc si bien en ce temps
de grossier matérialisme et de sensualisme
effréné, que nous n'ayons plus besoin
de pénitence pour arrêter les coups de la Justice divine! Cela nous fait
trembler."
L'Ordre s'orientait dans un autre sens. Cela se manifestait
déjà dans le fait de
privilégier le terme de Cisterciens sur celui de trappistes dans
le titre même de l'Ordre. A vrai dire, cela
n'était pas nouveau, mais un observateur
de la Commune Observance aime le souligner après le Chapitre
de 1892: "Ils ont
abandonné les derniers vestiges de l'esprit particulariste qui tendait à les éloigner
de plus en plus de l'Ordre de Cîteaux, et à les constituer, aux yeux de la société
trompée, en un Institut nouveau,
extraordinaire, créé au 17e siècle sous le nom de
Trappe. En reprenant aujourd'hui, plus hautement que jamais,
la dénomination de
Cisterciens, ils déclarent ouvertement que leur origine remonte au-delà de l'abbé
de Rancé. Et leur qualification de Cisterciens Réformés proclame qu'ils sont non
seulement les enfants des
saints Robert, Albéric, Étienne et Bernard, mais aussi
leurs imitateurs, comme voulut l'être lui-même le célèbre
réformateur de la
Trappe, qui leur a montré le chemin". Cela deviendra encore plus vrai quand
l'Ordre aura racheté
l'abbaye de Cîteaux en 1898 et qu'alors la référence à
l'abbaye N.-D. de La Trappe ne sera plus
nécessaire. L'Ordre obtiendra du St-Siège
en juillet 1899 de pouvoir s'appeler simplement Ordre des
Cisterciens Réformés.
"Nous devons à la Réforme de la Trappe, commente l'abbé général, d'être ce que
nous sommes, d'avoir repris et conservé les Observances des premiers Cisterciens
et d'avoir franchi les
différentes étapes qui nous ont conduits à cette demeure
stable. Arrivés au terme, nous ne prendrons
plus le nom de voyageurs" (CG 1899
p. 4). La parenthèse trappiste, qui a duré deux siècles et demi,
se referme. Car la
réforme du XIXme, qui a eu ses mérites incontestables, avait aussi ses limites. Il
fallait les dépasser.
A vrai dire, elle mettra encore un certain temps pour se
refermer. Cette parenthèse
trappiste signifiait une accentuation très forte de la
pénitence et du travail, avec une certaine méfiance envers
les études, comme
aussi une importance, peut-être exagérée, accordée à une multiplicité
d'observances
que l'on veut uniformes. Ce n'est pas en un jour que les mentalités
changeront.
Une des premières mesures sera la révision du Directoire de
1869, confiée par le
Chapitre général de 1901 à l'abbé de Bricquebec, dom Vital
Lehodey, pour qu'il en change l'esprit.
Celui-ci prendra quelques précautions
oratoires... "A Dieu ne plaise, écrit-il, que nous rabaissions l'amour
du sacrifice et
nos pieuses austérités... Mais la pénitence n'est qu'une partie de notre devoir, et
non la principale: il faut qu'elle donne la main à la contemplation, sa sœur aînée,
et que toutes les deux joignent leurs efforts pour nous conduire à la perfection, qui
est le dernier mot
de notre vie". L'abbé général n'était pas le dernier à stimuler
l'abbé de Bricquebec pour qu'il le
débarrasse de l'esprit "trappistique", comme il
disait. Un tournant s'amorçait dans la spiritualité de l'Ordre. Ce
qu'on demandait à
dom Vital, c'était de mesurer l'accent à mettre sur la pénitence et l'ascèse en
regard de cette vie de charité hautement prônée par les cisterciens des origines.
Dom Vital rend la priorité à la contemplation. Ses livres Voies de l'oraison mentale
(1907) et
Le saint abandon (1917) feront beaucoup en ce sens. L'entreprise sera
développée avec succès au
cours du 20e siècle, mais cela n'appartient plus à notre
sujet, sous l'impulsion d'abbés tels que
Alexis Presse, André Malet, Anselme Le
Bail, qui a remis en valeur l'étude des auteurs cisterciens du 12e
siècle et des
origines de Cîteaux, notamment avec son livre L'Ordre de Cîteaux. La Trappe, paru
en 1924.
A partir de 1934, commença à paraître la revue Collectanea OCR. Tout
cela contribua à faire retrouver
l'esprit de Cîteaux, par delà l'abbé de Rancé et
l'abbé de Lestrange.
L'Ordre fut plus lent à sortir d'une certaine spiritualité des Us,
comme on l'a définie.
Il faudra attendre le Concile Vatican II. 1969 marquera une
date décisive, par le choix de l'unanimité dans
la pluriformité. L'évolution en cours
permettra peut-être une plus grande union avec les autres Cisterciens,
si l'on en
croit un historien comme Lekai qui analyse la divergence du 19e siècle en termes
de centralisme unificateur, d'un côté, opposé au pluralisme que suppose, de l'autre
côté, la coexistence
de Congrégations diverses dans la Commune Observance (G
14). L'avenir serait-il ouvert?
Je voudrais terminer en citant une confidence bien connue,
mais combien
précieuse de dom Vital Lehodey qui, peut-être, résume l'évolution
que l'Ordre trappiste amorça à la fin de
ce 19e siècle si riche de vitalité: "J'avais
cherché la sainteté de prime abord dans les austérités, et
certes elles ont leur prix
et nous devons nous y porter avec amour; plus tard, je crus la trouver dans les
voies de l'oraison, dans l'union la plus intime de l'esprit et du cœur avec Dieu, et
c'était un réel progrès; mais maintenant je m'efforce de l'obtenir par la sainte
petitesse, avec l'obéissance
filiale et le confiant abandon. C'est assurément
beaucoup mieux. Y a-t-il quelque chose de plus élevé? Jusqu'ici
je ne crois
pas".