L'ORDRE CISTERCIEN DE LA STRICTE OBSERVANCE
Solesmes, 5 septembre 1998
par Dom Marie-Gérard DUBOIS
Abbaye N.-D. de la Trappe
F-61380 Soligny-la-Trappe, FRANCE
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Tout trappiste
est cistercien, mais tout cistercien n'est pas trappiste... Comment s'y
reconnaître? Le vieux tronc neuf fois centenaire de l'Ordre Cistercien est, en fait,
composé de plusieurs Congrégations qui jouissent d'une certaine autonomie
tout en
faisant partie de cet Ordre. Ces congrégations sont souvent d'origine territoriale.
Certaines, toutefois, se sont détachées complètement du tronc,
devenant
canoniquement indépendantes, tout en vivant de la même sève cistercienne et
bernardine... C'est ainsi que trois congrégations trappistes du XIXième
siècle, comme
je vais l'expliquer dans un instant, se sont réunies en 1892 en se séparant des
autres et
ont formé ce qui, aujourd'hui, s'appelle l'Ordre cistercien de la Stricte Observance ou
trappiste, canoniquement distinct de l'Ordre Cistercien tout court.
La formation de Congrégations plus ou moins autonomes a
débuté
dans l'Ordre au
XVième siècle. Dans un sens elle allait à l'encontre des intentions des
fondateurs de
Cîteaux, qui voulaient qu'une unité d'observances règne dans toutes les
maisons de
l'Ordre. Dans les faits, l'apparition de Congrégations remédiait à des
carences de
l'autorité centrale et visait une meilleure observance, ce qui était bien le but des
fondateurs... Ceux qui semblaient faire sécession ne faisaient souvent que suivre
l'exemple des fondateurs eux-mêmes. Peut-on le leur reprocher?
UN PEU D'HISTOIRE
A quoi répondait, en effet, la fondation de Cîteaux en
1098? Elle ne fut pas
une
création à partir de rien, mais l'entreprise de quelques moines
bénédictins quittant leur
abbaye de Molesmes, avec leur abbé, pour suivre de plus près la Règle
de saint Benoît.
On ne peut pas dire que Molesmes était décadente, mais la
communauté s'est trouvée
prise, peu à peu, dans le système féodal de l'époque et
peut-être aussi dans les
habitudes monastiques du temps, fortement marquées par Cluny. Le monachisme de
type clunisien était fervent, certes , mais avait pris un tour particulier,
caractérisé par
une prière liturgique très développée et très
cultivée, qui ne laissait guère de place au
travail manuel, sinon celui des ateliers d'orfèvrerie, de sculpture, d'enluminure, de
peinture. L'économie des monastères s'était adaptée à
ces conditions et reposait sur les
dîmes et autres taxes ecclésiastiques. Molesmes, à vrai dire, avait
été fondée par des
moines plus ou moins ermites, qui se rattachaient à un autre courant du
XIième siècle,
davantage soucieux de solitude et de pauvreté. On comprend que certains ne se
retrouvèrent plus dans le visage qu'avait pris peu à peu leur abbaye et
recherchèrent
autre chose. Plusieurs tentatives nouvelles ont été entreprises. Seule celle de
Cîteaux
réussit, grâce, sans doute, à l'arrivée de Bernard et de ses
compagnons en 1112 ou
1113. La personnalité de Bernard a marqué l'histoire de l'Ordre et de
l'église durant la
première moitié du XIIième siècle, c'est indéniable et je
n'ai pas besoin de le
développer. S. Bernard n'est pas le fondateur de Cîteaux, mais il en fut le
maître
spirituel et le docteur. Il est, pour toujours, "notre Père" saint Bernard. Du reste, je
crois que l'on peut affirmer que la fondation de Cîteaux n'est pas tant l'œuvre des trois
premiers abbés que l'on célèbre ensemble, Robert, Albéric et
étienne que celle d'une
génération, à laquelle appartiennent Bernard et d'autres.
L'évolution des textes
législatifs au cours du XIIième siècle le montre bien.
Les intentions des premiers moines de Cîteaux ressortent des
documents primitifs.
Les recherches historiques actuelles montrent que ces documents sont complexes et ont
évolué au cours du XIIième siècle, comme je viens de
l'évoquer. Ils se composent
essentiellement d'un récit sur la fondation et le propos des fondateurs, récit qui
inclut,
pour justifier la fondation, des lettres d'époque entre le légat pontifical, le pape
et les
moines, et qui est suivi d'une charte, la "Charte de Charité", régissant les
rapports
entre les monastères et avec les évêques, puis de diverses mesures
d'observance. Je
n'entre pas dans les discussions concernant l'évolution de ces documents et la datation
de ses différents éléments. Disons seulement que les fondateurs ont
voulu retrouver
une observance proche de celle de la Règle bénédictine du
VIième siècle, avec les
adaptations nécessaires à leur époque, dans une certaine
pauvreté et solitude. Leur
façon d'interpréter la Règle leur a paru tellement essentielle à
leur propos qu'ils ont
voulu que leurs fondations - ou filles - la suivent à la lettre, pour ainsi dire, sans y
introduire un sens différent. C'est pourquoi, disent-ils dans le noyau primitif, sans
doute, de la Charte de Charité, dès la première fondation en 1113:
"Nous voulons
qu'ils aient le mode de vie, le chant et tous les livres nécessaires aux heures diurnes et
nocturnes ainsi qu'aux messes, conformes au mode de vie et aux livres du Nouveau
Monastère, de sorte qu'il n'y ait aucune discordance dans nos actes, mais que nous
vivions dans une seule charité, sous une seule Règle et selon un mode de vie
semblable" (CC. ch.III).
Les historiens se demandent dans quelle mesure cette
uniformité a
été effective,
même au XIIième siècle, surtout à partir de 1147 quand des
congrégations entières,
comme celle de Savigny à laquelle appartenait La Trappe, s'agrégèrent
en bloc à
l'Ordre. Ce fut sans doute la rançon du succès de Cîteaux: tout le monde
voulait
devenir cistercien, mais comment canaliser tant de fondations ? Plusieurs étaient des
affiliations de monastères existant déjà : chaque monastère
affilié modifiait-il toutes
ses coutumes ? A la mort de Bernard, Clairvaux comptait 70 maisons filles, du
Portugal à la Suède, de l'Angleterre à la Sicile: comment leur
Père Immédiat, l'abbé de
Clairvaux, pouvait-il les visiter chaque année, comme le voulait la Charte de
Charité?
Dans les débuts les abbés des maisons éloignées étaient
dispensés de venir chaque
année au Chapitre Général. Comment alors se tenaient-ils au courant
des dernières
décisions ? Les nouvelles ne circulaient pas comme maintenant. Les décisions,
quand
elles étaient connues, devaient parfois être adaptées aux situations et
conjonctures
locales... Nous constatons que les Chapitres Généraux sont souvent intervenus
pour
rappeler le principe de l'uniformité: n'est-ce pas le signe qu'il devait être quelque peu
ébréché?
En tout cas, au milieu du XVième siècle la Renaissance
s'annonce dans un
monde
totalement bouleversé et divisé qui rend l'uniformité pratiquement
impossible. C'est
l'époque, rappelons-le, du développement des nationalismes. Auparavant
l'Ordre, avait
traversé des périodes difficiles : dissensions internes — l'autorité de
l'abbé de Cîteaux
est contestée, il faut une bulle pontificale en 1265 pour établir un compromis ;
au cours
de l'histoire il y aura souvent, hélas, mésentente entre Cîteaux et
Clairvaux... —
contraintes du dehors: changements sociaux qui ont leur influence sur le recrutement,
revers économiques, puis la peste noire, au milieu du XIVième siècle,
troubles dans
l'église, Grand Schisme (1378-1417) ; taxations abusives tant de la part du roi que du
pape, les razzias des troupes, en France, durant la guerre de Cent Ans (1337-1453)
d'autres guerres comme celle qui amenèrent la fin du duché de Bourgogne. La
Trappe,
pour ne parler que d'elle, est mise à sac et incendiée en 1376, puis de nouveau
pillée
en 1469... Plus tard ce seront les guerres hussites et la Réforme protestante, surtout
dans les pays germaniques, scandinaves ou anglo-saxons (des centaines de monastères
furent détruits ou sécularisés, il y eut aussi des martyrs), les guerres de
religion en
France — Cîteaux sera investie par les huguenots en 1574. Ne parlons pas de la
commende, pontificale dès le XIVième siècle, puis royale à
partir de 1516. Autant de
causes qui perturbèrent le bon fonctionnement des institutions, notamment celle du
Chapitre Général. Comment les abbés des diverses régions
d'Europe pouvaient-ils se
réunir à Cîteaux et réguler l'ensemble de l'Ordre?
L'abstentionnisme était de mise.
D'ailleurs, pendant le Grand Schisme, par exemple, la tenue des Chapitres
Généraux
est souvent suspendue. Ils s'espacèrent régulièrement à partir
de 1546 ; on n'en compte
que six de 1562 à 1601.
Ces difficultés provoquèrent l'apparition des
Congrégations
nationales ou
régionales qui s'efforcèrent de reprendre en sous-œuvre la tâche de
redressement que
l'autorité suprême tentait vainement de mener à bien, malgré ses
efforts. Ce ne fut pas
sans résistance de la part de l'autorité centrale, car ces Congrégations
étaient ressenties
comme autant de rupture de l'unité voulue par les fondateurs mais le mouvement
était
trop fort et, somme toute, il servit la réforme nécessaire de l'Ordre en certaines
régions. La première Congrégation vit le jour en Castille en 1425, fruit
de l'action
réformatrice d'un Martin de Vargas . Elle obtint son indépendance. A la fin du
siècle
le pape réunit les abbayes de Toscane et de Lombardie dans la congrégation
italienne
de Saint-Bernard.
Je ne peux, dans le cadre de cette causerie, faire l'histoire des diverses
congrégations. Certaines prirent leur indépendance totale, d'autres
restèrent sous
l'autorité ultime du Chapitre Général, comme celles d'une partie de
l'Italie, de Haute-Allemagne
ou de Pologne. Elles connurent des vicissitudes, notamment à la suite des
événements politiques: la suppression des monastères de moines au
Portugal et en
Espagne en 1834-1835, la politique de l'empereur germanique Joseph II, qui en 1782
força les moines, s'ils ne voulaient pas être supprimés, à s'occuper de
paroisses ou
d'écoles (ce qu'ils continuent de faire...), les sécularisations engendrées
par les
envahisseurs français sous Napoléon... Certaines ont traversé plus ou
moins bien les
épreuves, d'autres se sont relevées de leurs cendres, d'autres se sont
créées à des dates
plus récentes. Actuellement l'Ordre cistercien (non trappiste) regroupe en son sein
treize Congrégations qui ont leurs propres Chapitres de Congrégation et leurs
propres
Constitutions et qui se situent principalement dans les pays de langue germanique,
dans l'Europe centrale, en Italie, au Brésil, au Viet-Nam. L'Espagne compte trois
maisons de moines, mais un grand nombre de monastères de moniales qui ont
traversé
la période malheureuse du XIXième siècle. En France la
Congrégation de Lérins est née
en 1867: elle comprend Lérins, Sénanque, Castagniers (moniales) et hors de
France
Rougemont au Canada et un prieuré au Viet-Nam. Boulaur est un monastère
indépendant de moniales.
En France, avant la Révolution, il n'était pas question
de se couper de
Cîteaux
dont on était relativement proche. Cependant au moment de la mise en œuvre de la
réforme décidée par le Concile de Trente, au tout début du
XVIIième siècle, l'Ordre se
divisa entre monastères réformés (dits de l'étroite Observance)
et monastères non
réformés (dits de la Commune Observance). Cette division s'accomplit dans un
climat
peu édifiant de querelles d'observances, parfois à l'intérieur même de
communautés
(on a parlé de guerres d'observances), mais aussi de rivalités de personnes,
dans
laquelle, d'ailleurs, s'impliquèrent de grands personnages de l'état, comme les
cardinaux de La Rochefoucauld et de Richelieu... Les monastères de l'étroite
Observance ne furent jamais reconnus comme Congrégation autonome, bien qu'ils
aient rédigé des Constitutions particulières, se soient souvent
assemblés entre eux en
ayant leurs propres visiteurs canoniques et leurs propres noviciats .
C'est à l'intérieur de l'étroite Observance que se
situa, à La
Trappe, la réforme de
l'Abbé de Rancé. Il voulut être encore plus radical que les autres. Mais, s'il
rédigea ses
propres Règlements, qui furent approuvés par le Pape et si, après le
Chapitre Général
de 1667, il se désintéressa peu à peu de ce qui se passait dans l'Ordre,
ne suivant que
sa propre ligne, il ne se coupa jamais de l'Ordre et accepta toujours les visiteurs
envoyés par celui-ci. Il est donc faux d'affirmer qu'il créa l'Ordre des
Trappistes.
C'est à l'intérieur de l'Ordre cistercien que s'inscrit la réforme de La
Trappe.
Cette réforme, cependant, fut si profonde qu'elle conserva sa
vigueur tout au long
du XVIIIième siècle, alors que le reste de l'Ordre, mises à part
quelques abbayes,
s'amenuisait et perdait de sa ferveur. A la veille de la Révolution, la
communauté
vivait encore de l'esprit de Rancé. Chose très exceptionnelle alors, elle
comptait 103
profès, moines ou convers, le même nombre de profès que les cinq plus
anciennes et
prestigieuses abbayes cisterciennes réunies. Plus des deux tiers des quelque 230
monastères masculins de France ne comptaient pas neuf religieux: leur moyenne
générale était inférieure à cinq religieux... Les chiffres
ne disent pas tout, certes. La
commission dite des Réguliers chargée en 1766 de s'enquérir, dans tout
le royaume, de
l'état réel des communautés, constate que «les Cisterciens sont
profondément
décadents à l'exception des deux réformes de la Trappe et de
Sept-Fons et de quelques
rares maisons». La Trappe et Sept-Fons totalisaient 10% de l'ensemble des cisterciens
français. Cette vigueur spirituelle de La Trappe, qui est bien due à
Rancé, permit à
celle-ci de sauver l'Ordre en France, par delà la bourrasque révolutionnaire. Et
voilà
l'exceptionnel que l'on peut mettre au crédit de Rancé.
Car c'est pour éviter la ruine qui s'annonçait en 1791, et
sauver, fortifier
même,
comme il l'affirme , la réforme rancéenne que le maître des novices
d'alors, dom
Augustin de Lestrange, obtint, difficilement d'ailleurs, l'autorisation de s'exiler en
Suisse, à la Val-Sainte, avec une vingtaine de moines, dont les novices. L'histoire lui
donna raison, car les autres furent dispersés de force, certains moururent martyrs (dont
le prieur, qui fut béatifié en 1995 avec ses compagnons sur les pontons de
Rochefort).
D'autres moines, fuyant la persécution, se rallièrent plus ou moins rapidement
au
groupe des trappistes exilés. Il fallut bientôt essaimer en Espagne, en Flandre
(Darfeld), en Angleterre, en Italie, Il fallut installer aussi, près de là, des
moniales
cisterciennes. Dom Augustin, reconnu par le Saint-Siège en 1794 comme abbé
de la
Val-Sainte «de l'Ordre de Cîteaux et de la Congrégation de la Trappe», dit le
texte
pontifical, considéra que son autorité s'étendait sur toutes ses
fondations, puis sur les
moniales...
La Congrégation de La Trappe était pratiquement
née ... Elle eut
des périodes
difficiles à traverser, puisqu'il fallut fuir les armées napoléoniennes
jusqu'en Russie en
une odyssée devenue célèbre. Dom Augustin dut même se
réfugier, un temps, aux
états-Unis...
Mais la forte impulsion qu'il donna à son œuvre manqua de
discernement. Les
Règlements qu'il rédigea furent trop rigoureux et exténuants, et le
Saint-Siège,
pressenti, ne voulut jamais les approuver. Une des fondations, Darfeld, plus ou moins
en conflit avec lui, prit son indépendance et opta pour un retour aux
Règlements de
Rancé, dès 1808. C'est à partir de Darfeld, d'une part, et de la
Val-Sainte, d'autre part,
où étaient revenus quelques moines après leur odyssée incroyable et
leur dispersion de
1812, qu'après la chute de l'empire, la France se repeupla de cisterciens, qu'on appela
alors trappistes. Avec bien des péripéties, qu'il serait trop long de
développer, ils se
répartirent, pour ne pas dire "se divisèrent" en deux Observances, l'une autour
des
Règlements de Rancé, dans la lignée de Darfeld et en Belgique, l'autre,
dans la
filiation de La Trappe, autour des anciens Us de Cîteaux, une fois qu'il fut
évident que
les Règlements de la Val-Sainte ne seraient jamais approuvés. Il y eut ainsi,
à partir de
1847, trois Congrégations trappistes. La Trappe, à la tête de l'une d'elle, se
dota alors
du titre de "Grande-Trappe"
La communauté de Cîteaux avait disparu lors de la
Révolution. La
succession de
ses abbés, "têtes de l'Ordre", était interrompue. Pie VII, qui essaya de faire
revivre le
monachisme cistercien en Italie dès 1814, nomma l'abbé de Santa Croce,
à Rome,
Président général des Cisterciens. Demeuraient encore dans l'Ordre
quelques abbayes
de langue germanique qui avaient formé des Congrégations plus ou moins
autonomes
dès le XVIième siècle, comme je l'ai dit, mais qui, à cause de
la politique religieuse de
l'empereur autrichien Joseph II, avaient dû prendre en charge des paroisses et des
collèges... Les cisterciens d'Italie, ressuscités par le pape, les suivirent peu ou
prou sur
cette voie.
Les Trappistes se sentaient mal à l'aise dans ce contexte et,
compte tenu du
manque d'affinité naturelle entre Français et Autrichiens, surtout après
la guerre de
1870, lorsque, à la fin du siècle dernier, sous l'impulsion de Léon XIII
lui-même, les
diverses congrégations qu'ils formaient voulurent se rapprocher et s'unir, ce fut pour
se séparer du reste de l'Ordre. L'Ordre de la Stricte Observance était
créé le 8
décembre 1892 et pouvait élire son propre Abbé
Général, échappant ainsi à la tutelle
toute relative de l'Abbé Général cistercien qui venait d'être élu,
sans eux, en 1891 en
Bohême. C'est ainsi que la Famille cistercienne compte actuellement deux Ordres
Cisterciens rassemblant des monastères de moines et de moniales. Elle compte aussi
d'autres monastères de moniales indépendants de ces deux Ordres, telles que
les
maisons des bernardines d'Esquermes (qui forment aussi un "Ordre") ou de la
Congrégation de Las Huelgas, en Espagne, et d'autres. En 1898, les trappistes
pouvaient racheter et réoccuper la vénérable abbaye de Cîteaux,
lui rendant sa place de
première maison de l'Ordre.
Dans la bulle pontificale ratifiant les décisions du Chapitre
Général
de 1892, il
était bien stipulé que le nouvel Ordre continuait de se rattacher au tronc
historique de
l'Ordre cistercien dont la sève n'avait cessé de l'alimenter et dont il ne perdait
aucun
des privilèges. Voilà pourquoi, canoniquement créée en 1892,
la Stricte Observance
peut fêter aujourd'hui son neuvième centenaire en même temps que les autres
cisterciens et cisterciennes. Dorénavant je ne traiterai plus que de cet Ordre cistercien
dit aussi trappiste.
L'EVOLUTION DE L'ORDRE EN NOTRE VINGTIEME SIECLE
Sur quelle base se fit l'union en 1892? Pour l'esprit, ce fut sur le
Cîteaux primitif
et la Règle de Saint Benoît; pour les observances, notamment la mesure du
jeûne et
l'heure des repas qui en dépend, ce furent les Règlements de Rancé,
perçus alors
comme des "accommodements" face à la rigueur des autres qui, en carême, par
exemple, ne prenaient qu'un repas par jour, après les Vêpres, comme dans la vieille
Règle du VIième siècle — un usage que Rancé, tout
pénitent qu'il fût, n'avait pas osé
rétablir. Mais l'esprit de Rancé demeura encore vivant pendant tout un temps.
"Trappiste" était alors synonyme de pénitence et de travail, avec une certaine
méfiance
envers les études .
Pourtant un mouvement se dessinait chez certains dès le
début pour
mesurer ces
accents pénitentiels en regard de la vie de charité hautement prônée par
les cisterciens
des origines, et notamment par saint Bernard. Il fut ainsi décidé de
réviser le Directoire
spirituel des Cisterciens Réformés publié en 1869, sorte de
commentaire des
observances et règlements qui expliquait dans quel esprit les pratiquer... et cet esprit,
comme le remarquait alors l'abbé de Bricquebec, dom Vital Lehodey, «était
trop
exclusivement pénitent». C'est à cet abbé que fut confié par le
Chapitre Général de
1910 le travail de révision et il fit en sorte qu'on rende la priorité à la
contemplation.
Sa spiritualité était marquée par la voie d'abandon et d'enfance
spirituelle et ce fut
pour lui une joie de pouvoir se reconnaître en Thérèse, quand il prit
connaissance de
l'Histoire d'une âme, vers 1910 .
Plusieurs autres abbés du début du siècle
contribuèrent
à infléchir la tendance de la
spiritualité monastique dans l'Ordre, comme dom Chautard, abbé de Sept-Fons
de
1899 à 1935, dom Malet, abbé de Ste-Marie-du-Désert. Après
la première guerre
mondiale, l'abbé de Chimay, dom Anselme Le Bail, a remis en valeur l'étude
des
auteurs cisterciens du XIIième siècle et des origines de Cîteaux. A partir
de 1934
commença à paraître la revue Collectanea OCR. qui, pour sa part,
contribua à faire
redécouvrir et à divulguer l'esprit de Cîteaux. Les études sur
l'histoire de l'Ordre
furent aussi encouragées.
Le mouvement s'accentua après la Seconde Guerre mondiale.
L'Ordre profita
résolument des renouveaux patristique, biblique, liturgique qui
préparèrent Vatican II.
Le huitième centenaire de la mort de S. Bernard en 1953 donna une impulsion
déterminante aux études bernardines, que stimula l'édition critique de
ses œuvres
préparée par dom Jean Leclercq. Les Sources Chrétiennes
commencèrent à publier
plusieurs traductions d'auteurs de l'école cistercienne du XIIième
siècle. De l'autre côté de
l'Atlantique, on n'était pas en reste: un effort important a été entrepris,
marqué à
l'origine par la personnalité de Thomas Merton, universellement connu, mais poursuivi
autour de l'Institut des études Cisterciennes de Kalamazoo, auprès de la
Western
Michigan University, tandis que dans les monastères certaines traductions, moins
scientifiques, monnayaient auprès des jeunes et des moins jeunes la sagesse de nos
Pères cisterciens. Un effort semblable était accompli dans l'aire hispanophone
de
l'Ordre, en Espagne et en Amérique latine où l'Ordre commença à
s'implanter en
1958. Rappelons la construction, par dom Gabriel Sortais, au début du pontificat de
Jean XXIII, de Monte Cistello, qui accueillit un grand nombre de jeunes moines du
monde entier, pour une formation plus poussée dans les universités ou les
athénées
romains. Nous n'étions pas les seuls, à l'époque, à construire
à Rome des maisons
d'étude, et comme beaucoup d'autres, il a fallu vendre, un peu plus tard, cette
bâtisse
dont l'utilité n'a eu qu'un temps. Mais l'œuvre de rénovation intérieure
ne s'est pas
arrêtée et rien ne pourrait justifier de nos jours la réputation de moine
austère et inculte
attachée jadis à l'épithète trappiste... Nous lisons encore les
écrits de Rancé, mais
comme ceux d'un témoin dans une histoire. Rancé n'est pas notre Père,
comme l'est
saint Bernard. Ses ouvrages n'exercent plus d'influence décisive sur nos conceptions
monastiques, alors que nous nous inspirons de plus en plus des écrits des moines
cisterciens du XIIième siècle. Mais, comme je l'ai dit, sa réussite,
l'importance de son
influence, se situent de façon incontestable au niveau de la communauté de La
Trappe,
pendant plus de deux siècles. Grâce à l'impulsion qu'elle a reçue
de lui, La Trappe
permit à l'Ordre, ou plutôt à cette partie de l'Ordre qui s'enracine dans
l'étroite
Observance du XVIIième, de survivre à la vague déferlante de la
Révolution Française. De
cela l'histoire peut être redevable à Rancé et c'est ce qui justifie qu'on puisse
nous
appeler "trappistes".
Un phénomène nouveau se fait jour — nouveau au
moins par son ampleur:
l'intérêt que portent de nombreux laïcs à la spiritualité cistercienne, y
trouvant pour
eux une source d'inspiration et d'engagement. Ce phénomène se manifeste
autant en
France qu'aux états-Unis ou en Argentine, ailleurs, peut-être. En France cela a conduit
les différentes composantes de la Famille cistercienne à mettre sur pied une
association
pour le rayonnement de la culture cistercienne (ARCCIS), qui vient, entres autres
réalisations, d'éditer un répertoire des publications disponibles en ce
domaine.
L'EXPANSION DE L'ORDRE
Quand les Trappistes se regroupèrent en Ordre autonome, ils
comptaient quelque
2.900 moines et 860 moniales. Dix monastères de moines, seulement, se situaient hors
d'Europe, dont six subsistent encore aujourd'hui, en comptant Notre-Dame de
Consolation en Chine, anéanti en 1949, non sans donner des martyrs à
l'église. La
majorité se trouvaient en France: 23 abbayes de moines et 12 des 13
monastères de
moniales. Un bon siècle plus tard, l'Ordre compte, en janvier 1998, dans 42 pays des
cinq continents, 96 monastères de moines (dont 16 en France) et 66 de moniales (dont
14 en France). Comme Notre-Dame de Consolation, la communauté qui était
en
Slovénie a été dispersée depuis l'instauration du régime
communiste. Une troisième,
les Mokoto dans la région du lac Kivu, a vu récemment son monastère
pillé et détruit:
ses membres doivent vivre dispersés, espérons que cette communauté
pourra se réunir
à un nouvel emplacement dans un avenir pas trop éloigné. D'autres
communautés ont
souffert des événements politiques qui ont affecté leurs régions.
Nous savons tous ce
qui est advenu à la communauté de Notre-Dame de l'Atlas, à Tibhirine,
en Algérie, 59
ans après le massacre de moines à Viaceli durant la guerre d'Espagne...
L'expansion hors d'Europe date des débuts de l'Ordre, mais elle
a pris un tour
plus décisif après la Seconde Guerre mondiale, alors que dans la
première moitié du
siècle, l'Ordre s'était surtout répandu en Europe. En 1945, les
communautés
européennes représentaient 79,7 % de l'Ordre, elles n'en représentent
plus, fin 1997,
que 53,7 % et notre Abbé Général est argentin... L'afflux des vocations
après la guerre
et l'influence de Thomas Merton multiplièrent par quatre, en une dizaine
d'années, le
nombre des monastères de moines dans les états-Unis d'Amérique ; le
premier des
cinq monastères de moniales y fut fondé en 1949. Mais l'Ordre se tourna
résolument
vers les continents où il n'était pas encore implanté. En Afrique noire: la
première
fondation date de 1951 ; il y a maintenant sur ce continent et Madagascar 18
monastères de moines ou de moniales, sans compter l'Atlas en Afrique du Nord (une
douzaine ont un supérieur autochtone à leur tête). En Amérique
centrale et du sud à
partir de 1958: on y dénombre actuellement 11 monastères. En Asie: l'Ordre
était déjà
implanté en Chine et au Japon dès la fin du siècle passé, mais
les fondations se sont
multipliées au Japon, et ont touché l'Indonésie (1953), les Philippines
(1972), la Corée
du sud (1987), Taïwan (1991) et tout récemment l'Inde (Kérala). N'oublions
pas
l'Océanie : Australie et Nouvelle-Zélande en 1954, Nouvelle Calédonie
en 1968.
Malgré la diminution des effectifs, l'expansion continue : presque chaque
année, une
fondation est entreprise: il y en eut 29 dans le dernier quart du XXième siècle.
Les
communautés deviennent plus petites, mais elles se multiplient et la plupart du temps
hors d'Europe.
C'est au début de 1958 que l'Ordre totalisa le plus de moines:
4350 au
début de
l'année, y compris les novices et les postulants. Depuis 1965 ils sont moins de 4000 et
dans les années 1978-1980 ils ne dépassaient guère les 3000, Au 31
décembre 1997, ils
étaient 2533. Les moniales ont diminué beaucoup moins: plus de 2000 fin
1963, elles
sont encore plus de 1850, trente-quatre ans plus tard. La proportion entre moines et
moniales s'établit maintenant dans l'Ordre à 57,7 et 42,3 %, alors qu'elle
était de 72,6
et 27,3 % en 1952. C'est dire le dynamisme féminin. Alors qu'elles sont moins
nombreuses que les moines, elles ont réalisé plus de fondations. 45,5 % des
monastères féminins sont hors d'Europe.
On ne se doute peut-être pas de ce dynamisme de l'Ordre,
malgré
l'élévation de la
moyenne d'âge qui peut être préoccupante en bien des monastères
d'Europe et
d'Amérique du Nord.
UN ORDRE UN, DES MONASTERES MASCULINS ET FEMININS
L'Ordre a cette particularité de compter en son sein des
maisons masculines et des
maisons féminines. Les moniales ne forment pas un second Ordre, comme en d'autres
traditions, dominicaines, par exemple, ou franciscaines. L'Ordre est un. Tellement un
que, jusqu'en 1970, le Chapitre Général, composé uniquement
d'abbés, gouvernait
aussi bien les moniales que les moines. Alors que le rôle de la femme s'affirmait très
justement à égalité avec celui de l'homme, il fallait que les moniales
aient leur mot à
dire dans les décisions qui les concernaient. A trois reprises, en 1958, 1964 et 1968,
l'Abbé Général dom Gabriel Sortais prit l'initiative de réunir les
abbesses pour
qu'elles puissent au moins exprimer leurs souhaits, mais il revenait encore au Chapitre
Général des abbés de les entériner en leur donnant force de loi.
L'Ordre demanda que
les abbesses soient autorisées à participer aux Chapitres des abbés et
à délibérer avec
eux, mais le Saint-Siège, en date du 15 juillet 1970, préféra qu'elles
aient leurs propres
réunions pour établir leur législation. Cette réponse
créa d'abord un certain trouble
dans l'Ordre : ne nous poussait-elle pas à la séparation ? En
réalité l'expérience aboutit
quelques années plus tard, dans les Constitutions approuvées en 1990,
à des solutions
qui respectent à la fois l'unité de l'Ordre et la spécificité de
chaque partie.
Se réunir toujours en deux assemblées distinctes,
certes, pouvait
comporter le
risque de voir se creuser un fossé entre les uns et les autres, ou, à l'inverse,
celui que
l'une des branches suive sans cesse l'autre, sans pouvoir se faire entendre ni prendre sa
part de responsabilité. Mais la réunion de tous en un même chapitre aurait pu
entraîner,
par la simple inégalité du nombre des voix, une influence
prépondérante des hommes.
D'autre part les besoins des uns et des autres sont-ils toujours les mêmes ? Faut-il
forcément adopter des solutions communes et égalisatrices ? La solution
retenue
depuis 1987 consiste en ceci : canoniquement il y a deux Chapitres Généraux,
chacun
étant autorité suprême dans l'Ordre pour sa partie, mais ils peuvent
débattre ensemble:
on parle alors de "Réunion générale mixte". De plus, pour ce qui
touche les grandes
orientations monastiques, les observances principales et la structure de l'Ordre, les
décisions sont inter-dépendantes, c'est-à-dire que celles d'une partie
doivent avoir
l'aval de l'autre pour devenir loi. La discussion en commun permet d'entendre les avis
des uns et des autres et de se forger des convictions communes. Mais la séparation des
votes permet à chaque partie de se rendre compte de ce qu'elle souhaite pour elle.
Dans les questions de moindre importance, seule une consultation réciproque est
requise, chacune des parties ayant l'autorité suffisante pour adopter ce qu'elle
désire à
son niveau. De plus abbesses et abbés élisent le même Abbé
Général qui présidera et le
Chapitre des abbés et celui des abbesses. Là encore les voix ne se
mélangent pas : l'élu
doit avoir recueilli la majorité de chaque côté.
Nous trouvons donc une quasi égalité de tous face au
pouvoir, mais sans
confusion
ni séparation complète. N'est-ce pas une formule originale pour concilier les
rôles des
hommes et des femmes dans la direction des affaires, qui peut inspirer d'autres
structures ecclésiales, voire sociales et politiques ?...
Abbés et abbesses ont aussi leurs propres Commissions
centrales de
préparation
des Chapitres Généraux, qui travaillent toujours ensemble. Elles font office de
conseil
élargi de l'Abbé Général quand elles sont réunies. Entre
temps l'Abbé Général est
assisté d'un conseil permanent de quatre membres. Il est question d'y inclure des
moniales avec plein droit de vote.
Les abbayes ont entre elles d'autres rapports que ceux qui
s'établissent à
travers
les Chapitres Généraux. Chacune est en dépendance directe de celle qui
l'a fondée (par
essaimage) et qui est devenue dès lors sa maison mère. Nous ne sommes pas
regroupés
en province et encore moins en Congrégations, mais en maisons mères et
maisons
filles, qui peuvent à leur tour devenir mères. C'est le système de la
filiation. L'abbé de
cette maison est le supérieur direct, immédiat, de l'abbé de la maison
fille: d'où son
nom de Père Immédiat. Son autorité — assez limitée —
s'exerce surtout à travers la
Visite Régulière qu'il accomplit au moins tous les deux ans, au cours de
laquelle il
écoute chaque moine tour à tour et s'entretient avec la communauté
des mesures
éventuelles à promouvoir pour une meilleure régularité.
Les monastères de moniales ont la même structure que ceux
des moines.
Cependant les abbayes ne se rattachent pas directement à leur maison fondatrice, mais
à une abbaye plus ou moins proche de moines, qui est ainsi leur maison mère.
Ceci de
façon à ce qu'elles soient sous la juridiction d'un Père Immédiat
qui soit prêtre. Le
Père Immédiat assure de droit la Visite Régulière, mais il doit,
une fois tous les six ans,
déléguer quelqu'un d'autre pour la faire et nous venons de décider
récemment que ce
pourrait être une abbesse: à ce niveau aussi nous évoluons vers une
intégration plus
grande des structures masculines et féminines de l'Ordre.
Au delà de ces liens d'ordre juridique, il existe, bien sûr,
toutes sortes de
rapports
entre membres d'abbayes d'une même région, dans le but de s'entraider. Des
réunions
informelles s'organisent entre ceux et celles qui ont des responsabilités semblables,
comme aussi entre les jeunes en formation. Il serait utopique cependant de penser
qu'on en arrivera un jour à des communautés mixtes. L'Ordre est mixte, non
chaque
communauté.
AUTONOMIE LOCALE ET POUVOIR CENTRAL
Une particularité des Ordres monastiques réside dans la
façon dont
se concilient
autonomie locale et pouvoir central. Cela a sa répercussion sur la nature même des
Chapitres Généraux et la façon dont ils fonctionnent, si on les compare
aux Chapitres
Généraux des Instituts de vie apostolique, par exemple. Ces derniers sont des
réunions
exceptionnelles, assez espacées, qui regroupent des supérieurs, mais aussi, et
en plus
grand nombre parfois, des délégués élus par l'ensemble des
religieux, pour mieux
définir les orientations de l'Institut et élire, au terme de leurs mandats, le
supérieur
général et ses conseillers. Le supérieur général jouit
d'une réelle autorité sur tous les
membres de l'Institut, même durant le temps où est réuni le Chapitre
Général... Dans le
monde monastique, chaque monastère est, de soi, autonome. Mais, pour des raisons
d'entraide, les monastères, depuis l'empire carolingien, se sont regroupés selon
certaines affinités ou sous des influences semblables. On pourrait dire qu'alors chaque
abbé ou abbesse s'est mis à partager avec d'autres sa propre autorité ; il
renonce à une
certaine autonomie pour profiter de l'entraide des autres. Un peu à la façon
dont se
construit l'Europe des nations: chacune partage avec d'autres quelques parcelles de sa
souveraineté, pour une entraide réciproque. L'autorité de l'ensemble
vient de la
délégation implicite de chacun, par l'intermédiaire, pour nous, des
Constitutions
approuvées par le St-Siège, bien sûr. Mais en la partageant chaque
supérieur ne la perd
pas dans son fondement et c'est bien pourquoi, au sein même de l'Ordre, les
monastères demeurent foncièrement autonomes. Si le Chapitre
Général exerce une
autorité qu'on peut appeler "suprême", cela résulte de la mise en commun par
les
abbés de leur propre "autorité suprême". La véritable autorité
suprême dans l'Ordre est
collégiale. En ce sens il n'y a pas de supérieur général en haut
de la pyramide, qui
aurait une autorité indépendante et suprême. Certes, nous élisons un
Abbé Général.
Mais il est essentiellement le président du Chapitre Général ; il assure
entre les
sessions du Chapitre le suivi des décisions de celui-ci, et s'il exerce un certain nombre
de pouvoirs bien définis, c'est sous l'autorité du Chapitre auquel il rend compte
de son
administration, bien qu'il jouisse d'une autorité morale incontestable, du fait qu'il
visite toutes les communautés, assure un certain lien entre elles et assiste les
supérieurs
qui lui demandent conseil.
Nos Chapitres, pour cette raison, se réunissent à des
dates relativement
rapprochées: tous les trois ans. Leur fonction est, certes, de réfléchir
aux orientations
que la vie monastique doit prendre: il prend les mesures législatives qui s'imposent,
mais il est surtout un lieu de partage entre communautés, pour une meilleure entraide.
L'habitude s'est prise, ces dernières années, d'établir des rapports sur
chaque
communauté, qui constituent la base de nos échanges, en commissions ou en
séance
plénière... L'on retrouve l'intuition première de Cîteaux:
à l'origine les abbés des
maisons filles se retrouvaient périodiquement à Cîteaux pour «y traiter
du salut de leurs
âmes et décider de ce qui doit être redressé ou ajouté dans
l'observance de la sainte
Règle et des prescriptions de l'Ordre: ils rétabliront le bien de la paix et de la
charité
mutuelle».
L'UNANIMITE DANS LA PLURIFORMITE
Les fondateurs de Cîteaux avaient leur propre optique, lorsqu'ils
quittèrent
Molesmes en 1098. Ils voulaient que cette optique demeure celle de toutes les maisons
de l'Ordre et ils ont décidé que partout l'on suivrait les mêmes coutumes et les
mêmes
livres liturgiques. Cette uniformité d'observance a sans cesse été un
principe directeur
au cours de l'histoire de l'Ordre, même s'il fut mis à mal en bien des occasions, et
l'exemple le plus patent en est peut-être la réforme de Rancé, qui institua ses
propres
règlements, suivi en cela par dom Augustin de Lestrange. Mais,
précisément, ces
diversités d'observances ont souvent posé problème dans l'Ordre. Ces
querelles
d'observance nous semblent bien mesquines, maintenant, mais elles étaient le revers
d'un attachement au principe de l'uniformité. Encore en 1913, en accordant à
une
fondation de Sept-Fons au Brésil, comme à Latroun en Terre Sainte, quelques
dispenses mineures, telles que la possibilité d'une sieste en tout temps ou la
faculté de
ne pas mettre la coule durant les grandes chaleurs ou d'alléger le jeûne, de
modifier
l'horaire, pour tenir compte du climat, le Chapitre Général précisait
«qu'il faudrait
éviter désormais de fonder des monastères dans des pays où il est
presque impossible
d'observer notre sainte Règle». Cela en dit long et sur la conception de la Règle
qu'on
avait alors et sur le repliement sur une seule culture qu'entraînerait cette
uniformité sur
des détails d'observance si on voulait la maintenir.
L'Esprit est plus fort que la loi. L'expansion de l'Ordre sous toutes les
latitudes et
dans toutes les cultures, après la Seconde Guerre mondiale, obéissait à
l'Esprit. Bien
des monastères ont entendu l'appel du "Macédonien" auquel saint Paul n'a pu
résister:
"Sors de tes frontières" . Et c'est la conception étriquée du principe
d'uniformité qui
en pâtit. L'on rechercha l'unité de l'Ordre, son unanimité même, dans une
identique
visée monastique, plus que dans l'uniformité des détails qui devenait
impossible. Par
ailleurs le renouveau conciliaire requérait qu'on accorde plus d'attention aux situations
pastorales, qui ne sont pas semblables partout, pas même à l'intérieur d'une
communauté donnée. Il fallait rendre à chaque abbé plus de
responsabilité effective par
rapport à la vie et à l'observance de sa communauté.
Le Chapitre Général de 1969 fut, en ce sens, un
moment charnière
dans l'histoire
de l'Ordre. Il renonça officiellement au principe de l'uniformité et décida
que la
législation future serait du type "loi-cadre". L'unité était
affirmée dans une Déclaration
sur la vie cistercienne, qui était comme une charte, un pacte fondateur,
établissant
l'orientation contemplative de l'Ordre et les grandes lignes des observances; mais le
détail de celles-ci était laissé à l'appréciation locale.
Cela se concrétisa dans un Statut
sur Unité et Pluralisme (SUP) dont les dispositions se retrouvèrent, mais
développées,
dans les Constitutions qu'il fallut mettre au point. Fut-ce une trahison de l'esprit des
fondateurs ? On peut penser que cette évolution permit au contraire «d'adapter
effectivement les desseins des fondateurs aux conditions actuelles», comme le
demandent, précisément, nos Constitutions actuelles.
UNITE DANS LA DIVERSITE AU SEIN DE CHAQUE COMMUNAUTE
Cette pluriformité dans l'unanimité se retrouve au sein
de chaque
communauté.
Autrefois la communauté comportait des moines et des convers, presque à
égalité de
nombre. Les premiers assuraient la prière chorale, les seconds travaillaient davantage
que les premiers et se contentaient d'une prière extérieurement plus simple,
même si
les choristes travaillaient de quatre à cinq heures par jour. Seuls les choristes, depuis le
Moyen Age, avaient voix au chapitre, ce qui ne pouvait plus s'admettre en plein
XXième
siècle. Par ailleurs, le renouveau liturgique changeait les perspectives et invitait
à offrir
à tous la possibilité d'y prendre une part plus importante, surtout lors de la
messe
conventuelle concélébrée, sans pourtant que la vocation propre de
chacun doive être
malmenée. Le Saint-Siège avait indiqué une orientation dans le
«Décret d'unification»
qu'il accorda à l'Ordre en décembre 1965: il n'y aurait plus qu'une seule
catégorie de
moines, tous jouissant des mêmes droits, mais pas forcément du même statut, car il
demeurait encore possible de réaliser ce qui faisait, jusque là, l'essentiel de la
vie de
convers: une part plus grande attribuée au travail manuel, une forme plus simple de
prière, moins d'études spirituelles. Ce point fut confirmé dans les
Constitutions de
l'Ordre élaborées en 1984-1985 et approuvées par le
Saint-Siège en 1990. Celles-ci
laissent à l'abbé le soin de déterminer avec chaque moine, selon son
caractère, sa
formation et son évolution, la part qu'il accordera à l'office divin et la
prière, à la
lecture spirituelle et au travail manuel «pour que chacun puisse croître dans la vocation
cistercienne» .
De ce fait, une certaine pluriformité s'est instaurée au
sein même de chaque
communauté qui comporte ses avantages et ses inconvénients. Elle permet
à chacun de
mieux trouver sa voie, elle évite que tous aient à passer dans le même moule
avec les
rigidités que cela suppose, elle aboutit à des communautés plus libres
et vivantes: c'est
un des fruits du renouveau actuel. Mais par ce fait même elle exige plus de maturité et
de responsabilité personnelles, ce qui n'est pas un mal, elle rend plus difficile le
respect d'une discipline extérieure et offre à ceux qui nous fréquentent
un visage moins
typé.
LA VIE D'UN TRAPPISTE SELON NOS CONSTITUTIONS
Peut-être jugera-t-on que dans ces conditions il est difficile de donner
une
description pertinente de la vie concrète d'un moine cistercien-trappiste... Jusque dans
les détails, certes oui. Mais chaque monastère inscrit son style de vie à
l'intérieur des
Constitutions qui forment comme une même loi-cadre pour l'ensemble des monastères.
Je voudrais terminer mon exposé en traçant quelques grandes lignes de notre
vie, à
partir de ces Constitutions.
L'Ordre est un institut monastique intégralement
ordonné à la
contemplation, sans
œuvres apostoliques particulières, sinon l'accueil de retraitants à l'hôtellerie.
Nous
portons en notre cœur le souci apostolique que doit avoir tout chrétien, mais la vie
contemplative est notre façon de participer à la mission du Christ et de son
église.
Cela ne nous empêche pas de rendre éventuellement quelques services, mais ces
prestations restent l'exception (C. 31). L'ouverture de nos églises aux fidèles
des
environs, la participation des moines au renouveau de la prière liturgique, un accueil
plus structuré et diversifié à l'hôtellerie assurent à nos
monastères, en général, un
rayonnement qui dépasse celui qu'ils avaient avant le Concile Vatican II. Ils sont, au
sein d'une région, de vrais pôles de vie chrétienne.
Notre vie est communautaire d'une façon intégrale,
pourrait-on dire, même
si nos
Constitutions admettent l'usage de cellules dans les monastères qui le jugent
préférable
(C. 13 et 21). A La Trappe, comme en presque tous les monastères de France, nous
avons conservé l'usage du scriptorium commun. Elle se déroule «sous une
Règle et un
abbé», comme dit la Règle de saint Benoît ; mais aussi dans un certain
silence et
recueillement, même si l'usage des signes est réduit à certaines circonstances et
si des
temps de partage ou d'échanges ont lieu plus souvent que par le passé (C. 24),
toutefois sans récréations proprement dites. On a pu se demander si nous
étions des
ermites vivant en commun, ou des cénobites au désert. Actuellement nous
préférons la
seconde formule. Un saint Bernard ne séparait jamais la recherche de Dieu et la vie
fraternelle. C'est un aspect important de l'itinéraire spirituel tel qu'il le décrit.
La première de nos trois occupations principales est la
prière liturgique:
environ
quatre heures par jour, en célébrant les Vigiles, le matin, avant la fin de la nuit
(C. 23);
cet Office de nuit comprend, en général, de six à huit psaumes, selon
les monastères, et
des lectures... Le temps consacré à la lectio divina et à l'étude
spirituelle varie selon
chaque moine, en fonction de ses capacités et besoins, en fonction aussi de ses charges
dans le monastère.
Ce qui diversifie le plus le rythme et le style des communautés
est le travail qui
leur permet de gagner leur vie. Je ne peux pas le décrire, pour chaque
monastère, mais
nos Constitutions prévoient qu'il dure habituellement de quatre à six heures.
Cependant l'équilibre entre ces trois occupations, comme je l'ai dit plus haut, peut
varier pour chaque moine, selon les dispositions prises avec l'Abbé (C.14).
Ceci forme le cadre extérieur. L'itinéraire spirituel se
parcourt sous l'action
de
l'Esprit-Saint, il est propre à chacun, mais nos Constitutions en définissent
quelques
étapes et indiquent quelques repères, reçus de la tradition ancienne. Car
si l'Esprit agit
de façon inédite en chacun, les lois de l'Histoire du salut sont les mêmes pour
tous...
En guise de conclusion je citerai un extrait de la C.3 qui décrit l'esprit de l'Ordre:
"Le monastère est école du service du Seigneur en
laquelle le Christ est
formé dans
le cœur des frères grâce à la liturgie, à l'enseignement de
l'abbé et à la vie fraternelle.
Par la Parole de Dieu les moines sont formés à une maîtrise du cœur et
de l'action qui
leur permet en obéissant à l'Esprit Saint d'atteindre à la pureté
de cœur et au souvenir
incessant de la présence de Dieu. [...] Citoyens des cieux, ils se rendent
étrangers aux
manières du monde. Vivant dans la solitude et le silence ils aspirent à cette
paix
intérieure dans laquelle la sagesse est engendrée. Ils se renoncent à
eux-mêmes pour
suivre le Christ. Par l'humilité et l'obéissance ils luttent contre l'orgueil et la
révolte
du péché. Dans la simplicité et le travail ils sont en quête de la
béatitude promise aux
pauvres. Par leur hospitalité empressée ils partagent la paix et
l'espérance que donne le
Christ, avec ceux qui, comme eux, sont en marche."
En cette année du neuvième centenaire de
Cîteaux, Dieu veuille
nous animer du
souffle de son Esprit pour que nous répondions à l'appel qu'il nous adresse, en
église,
et qu'ainsi nous nous acheminions joyeusement vers la plénitude de l'amour, sous la
protection de la bienheureuse Vierge Marie, Reine de Cîteaux (Cf. C. 86)
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