Extraits


Attention, les extraits qui suivent ne représentent en rien l'opinion du marmouset.

Mais il est utile de lire énormément, surtout quand ce que nous lisons ne va pas dans le sens de notre pensée, c'est d'ailleurs un excellent moyen de développer notre sens critique.


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  • 24 janvier 1985: Je suis entre ce matin dans ma soixante-quinzième année. Ca commence à faire beaucoup. J'aime la vie, chaque seconde de ma vie. Je n'ai jamais été indifférent, j'ai regarde, écoute, touche, respire, aime. Aime toute chose et toutes choses, belles et laides, émerveille par les miracles qui m'entourent et dont je suis fait. Je suis un univers de miracles. Je le sais. Bonheur de sentir le stylo entre mes doigts, et la fraîcheur du papier sous ma main, et de voir le petit serpent noir de l'écriture dessiner son chemin comme je l'ai voulu et comme il le veut. Bonheur de me savoir vivant et de savoir autours de moi l'univers en marche, en rond puisque j'en suis le centre comme chaque vivant et chaque parcelle non vivante. Essayer de comprendre? Impossible. Démesuré. Mais s'émerveiller de la grandeur infinie, si bien finie en chaque poussière de poussière. Et de l'ingéniosité de chaque détail, la main, l'oeil, l'oreille, le monde organise de chaque cellule, les tourbillons vides de l'atome, le vide infranchissable du bois de mon bureau. Vide, tout est vide, disait l'Ecclesiaste. Et ce vide est si méticuleusement ordonne, qu'il emplit et construit et anime le vivant et la brique, la brique est vivante, la brique grouille et tourbillonne, la brique est vide, je suis vide, je contiens l'univers. A quoi bon écrire tout cela, à quoi bon écrire puisque cela est, et que rien ne peux empêcher d'être ce qui est, et de voir ceux qui regardent, et d'entendre ceux qui écoutent. Je n'ai pas envie de mourir, mais je crois que j'ai assez vécu. Chaque instant est l'éternité. Je sais que ceux qui m'attendent ne m'apporteront rien de plus, je sais peu de choses, je ne saurai rien de plus, j'ai atteint mes limites, je les ai bien emplies, je me suis nourri d'être autant que je pouvais, à ma dimension, et de petit savoir, et de grande, grande joie émerveillée. Et maintenant, je voudrai faire comme mon chat après son repas: m'endormir.
    René Barjavel (Romans extraordinaires [Omnibus] Préface, p.III)

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    A la nuit à peine tombée, Lancelot s'éveilla, trouva àson chevet une robe de soie dorée, la glissa sur lui, vint à la fenêtre par où entraient les chants des rossignols et des grives du soir, regarda le ciel comblé d'étoiles, sortit pour mieux les voir. Il se sentait soulagé il ne savait de quoi. L'herbe était fraîche et la terre tiède sous ses pieds nus. Quelques flambeaux de cire piqués parmi les fleurs éclairaient de loin en loin un sentier, l'invitant à s'y engager. Marchant de lumière en lumière, il arriva devant une porte ouverte sur une lueur douce, dans un mur de vigne folle. Encore à demi dans le sommeil, ses fins cheveux ébouriffés, ses yeux clairs emplis de rêve, il entra... Ici, nous ne pouvons que nous taire. Pour décrire l'amour qui s'accomplit, tant de joie éperdue, la timidité d'abord, peut-être l'effroi, le coeur qui veut sauter hors de la poitrine, les mains qui veulent se connaître, qui se tendent, qui se posent, qui se brûlent, la découverte, l'émerveillement, les corps qui se joignent peau à peau et s'unissent, la stupeur, l'envol, le bonheur de l'autre, la douce lassitude, la tendresse, la gratitude infinie, et la redécouverte et le nouvel élan, et les frontières de la joie sans cesse reculées, et celles du monde volant en éclat, pour dire la délivrance du coeur que plus rien ne gêne, l'épanouissement de l'esprit qui comprend tout, pour donner même une faible idée de ces moments hors du temps et de toute contrainte, il faudrait employer d'autres mots que ceux dont dispose le langage ordinaire. Pour parler des joies de l'amour et des lieux du corps qui leur donnent naissance, il n'existe que des mots orduriers ou anatomiques. Ou d'une pauvreté si misérable, qu'ils sont comme une peinture grise sur le soleil. Le plus affreux d'entre eux est le mot "plaisir". Les amants inventent leur propre vocabulaire, mais il n'a de signification que pour eux. Alors laissons Guenièvre et Lancelot murmurer, balbutier, chanter leur amour, leur folie, leur éblouissement. La porte s'est refermée. Eloignons-nous, en silence...
    René Barjavel, L'Enchanteur.

    Depuis que je t'ai vue je sais que je ne suis que la moitie de moi-même. Tu es mon autre moi qui me demande et dont j'ai besoin. Je suis la terre assoiffée et la pluie qui ne tombe pas, je suis la soif et la faim et la nourriture refusée. J'ai double souffrance, la tienne que je connais, en plus de la mienne...
    René Barjavel, L'Enchanteur.

    Ici nous ne nous pouvons que nous taire. Pour décrire l'amour qui s'accomplit, tant de joie éperdue, la timidité d'abord, peut-être l'effroi, le coeur qui veut sauter hors de la poitrine, les mains qui veulent connaître, qui se tendent, qui se posent, qui se brûlent, la découverte, l'émerveillement, les corps qui se joignent peau à peau et s'unissent, la stupeur, l'envol, le bonheur de l'autre, la douce lassitude, la tendresse, la gratitude infinie, et la redécouverte et le nouvel élan, et les frontières de la joie sans cesse reculée, et celle du monde volant en éclats, pour dire la délivrance du coeur que plus rien ne gêne, l'épanouissement de l'esprit qui comprend tout, pour donner même une faible idée de ces moments hors du temps et de toutes contraintes, il faudrait employer d'autres mots que ceux dont dispose le langage ordinaire. Pour parler des joies de l'amour et des lieux du corps qui leur donne naissance, il n'existe que des mots orduriers ou anatomiques. Ou d'une pauvreté si misérable, qu'ils sont comme une peinture grise au soleil. Le plus affreux d'entre eux est le mot "plaisir".
    René Barjavel, L'Enchanteur.

    [Merlin] avait souvent demande à Dieu de lui expliquer le pourquoi de ce paradoxe dont Viviane et lui-même souffraient tellement: "s'Il avait fait l'homme et la femme différents et complémentaires, pourquoi était-ce un péché pour eux de se compléter? Pourquoi avait-Il établi entre eux une telle attirance, s'ils devaient user leurs forces à y résister? Pourquoi un homme ou une femme qui voulaient s'élever sur le plan spirituel devaient-ils sacrifier le plan sexuel? La joie partagée était-elle condamnable? La souffrance était-elle le comble de la vertu?
    René Barjavel, L'Enchanteur.

    Le temps nous est mesure [...] mais il est encore trop long pour que nous parvenions à l'emplir sans faillir dans la sottise ou la vilenie. [...] Le mieux à faire est de faire de son mieux... Quand viendra le moment de ne plus rien faire je serai heureux d'être arrive au bout de ma tache.
    René Barjavel, L'Enchanteur.

    Tu es Dieu... Dieu est en toi, Dieu t'habite parce que tu es belle... Tu es tous ses miracles... La pointe de tes seins sont ses étoiles, tes seins sont la Terre et le Ciel, tes hanches sont les balancements du monde, ta peau est la douceur des fruits du Paradis, ta bouche dit la vérité de ce qui est...
    René Barjavel, L'Enchanteur.

    Et [Viviane] appela la nuit. Elle voulait dormir, oublier l'absence qui la tourmentait. Elle aurait pu se passer de sommeil, effacer la fatigue d'un mot et d'un geste, mais elle n'aurait pas efface l'image de Merlin. Et elle aimait ce moment d'incomparable douceur ou la conscience s'éteint peu à peu, tandis que les sensations du corps s'évanouissent dans le bien-être de l'oubli. Elle pensait que le moment de la mort devait être pareil, celui d'un grand apaisement, et elle ne comprenait pas pourquoi hommes et femmes avait si peur de mourir. Craignaient-ils de perdre à jamais leur peine quotidienne, leurs maladies, leurs souffrances? Et leurs joies!... Quelles joies? Si peu d'entre eux étaient capables de connaître celles que le monde offre à chaque instant à qui sait regarder, écouter, toucher, sentir, goûter... Viviane se demandait si le dernier sommeil était suivi d'un réveil, et dans quel monde. Elle croyait en Dieu, dont tout, partout, lui démontrait l'existence, mais les explications, les objurgations, les interdictions des moines et des prêtres lui semblaient infantiles. Elle ne pouvait pas s'accommoder de ce Père à la fois sévère et si indulgent, trônant dans l'azur et ne semblant avoir d'autre souci que de surveiller les humains dans leurs actes et leur pensées pour, d'abord, les déclarer coupables dans tous les détails, et ensuite les pardonner.
    René Barjavel, L'Enchanteur.

    J'ai essayé de t'appeler dans notre monde. Bien que tu aies accepté de collaborer avec nous, et peut-être même à cause de cela, je te voyais un peu plus chaque jour reculer vers le passé, vers un abîme. Il n'y avait pas de passerelle pour franchir le gouffre. Il n'y avait plus rien derrière toi, que la mort. J'ai fait venir du Cap, pour toi, des cerises et des pêches. J'ai fait venir un agneau dont notre chef a tiré pour toi des côtelettes accompagnées de feuilles de romaine tendres comme une source. Tu as regardé les côtelettes avec horreur. Tu m'as dit: - C'est un morceau coupé dans une bête? Je n'avais pas pensé à ça. Jusqu'à ce jour, pour moi, une côtelette n'était qu'une côtelette. J'ai répondu avec un peu de gêne: - Oui. Tu as regardé la viande, la salade, les fruits. Tu m'as dit: - Vous mangez de la bête!... Vous mangez de l'herbe!... Vous mangez de l'arbre!... J'ai essayé de sourire. J'ai répondu: - Nous sommes des barbares... J'ai fait venir des roses. Tu as cru que cela aussi nous le mangions...
    René Barjavel, La nuit des temps

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    Rien, rien n'avait d'importance et je savais bien pourquoi. Lui aussi savait pourquoi. Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j'avais menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des années qui n'étaient pas encore venues et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu'on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais. Que m'importaient la mort des autres, l'amour d'une mère, que m'importaient son Dieu, les vies que l'on choisit, les destins qu'on élit, puisqu'un seul destin devait m'élire moi-même et avec moi des milliers de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères. Comprenait-il, comprenait-il donc? Tout le monde était privilégié. Il n'y avait que des privilégiés. Les autres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait. Qu'importait si, accuse de meurtre, il était exécuté pour n'avoir pas pleuré à l'enterrement de sa mère? Le chien de Salamano valait autant que sa femme. La petite femme automatique était aussi coupable que la Parisienne que Masson avait épousée ou que Marie qui avait envie que je l'épouse. Qu'importait que Raymond fut mon copain autant que Céleste qui valait mieux que lui? Qu'importait que Marie donna aujourd'hui sa bouche à un autre Mersault? Comprenait-il ce condamne que du fond de mon avenir... J'étouffais en criant tout ceci. Mais, déjà, on m'arrachait l'aumônier des mains et les gardiens me menaçaient. Lui, cependant, les a calme et m'a regarde un moment en silence. Il avait les yeux pleins de larmes. Il s'est détourné et a disparu.
    Albert Camus, L'étranger.

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    L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose Avec des coussins bleus. Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose Dans chaque coin moelleux. Tu fermeras l'oeil, pour ne point voir, par la glace, Grimacer les ombres des soirs, Ces monstruosités hargneuses, populace De démons noirs et de loups noirs. Puis tu te sentiras la joue égratignée... Un petit baiser, comme une folle araignée, Te courra par le cou... Et tu me diras: « Cherche! » en inclinant la tête, Et nous prendrons du temps à trouver cette bête Qui voyage beaucoup...
    Arthur Rimbaud, Rêvé pour l'hiver

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    J'ai de tout temps exécré l'adultère, non pas par esprit de mesquine moralité, par pruderie ou par vertu, non pas tant parce que c'est là un vol commis dans l'obscurité, l'appropriation du bien d'autrui, mais parce que toute femme, dans ces moments-là, trahit ce qu'il y a de plus secret chez son mari; chacune est une Dalila qui dérobe à celui qu'elle trompe son secret le plus humain, pour le jeter en pâture à un étranger... le secret de sa force ou de sa faiblesse. Ce qui me paraît une trahison, ce n'est pas que les femmes se donnent elles-mêmes, mais que presque toujours, pour se justifier, elles soulèvent le voile de l'intimité de leur mari et qu'elles exposent, comme dans le sommeil, à une curiosité étrangère, à un sourire ironiquement satisfait, l'homme qui ne s'en doute pas. Ce n'est donc pas le fait que, tout égaré par un désespoir aveugle et furieux, j'aie trouvé refuge dans les embrassements de sa femme, d'abord pleins de compassion seulement, mais devenus ensuite tendres et le premier sentiment fit place au second avec une rapidité fatale , ce n'est pas cela que je juge encore aujourd'hui comme la bassesse la plus misérable de ma vie (car ceci se passa involontairement et tous deux nous nous précipitâmes sans y penser et inconsciemment dans ce brûlant abîme), mais c'est de l'avoir laissée me raconter, sur l'oreiller brûlant, des confidences sur lui, c'est d'avoir permis à cette femme irritée de trahir l'intimité de son mariage.
    Stefan Zweig, La confusion des sentiments, Traduit par O. Bournac et A. Hella

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    Tous les hommes sont perfides, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux ou lâches, méprisables et sensuels; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées; le monde n'est qu'un égout sans fond ou les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit: J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelques fois, mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.
    Alfred de Musset, On ne badine pas avec l'amour

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    L'un dans l'autre, soudain en larmes. Dès qu'on aura fini, tu vas t'en aller, on aura tout fait comme si on s'aimait, mais on ne s'aimera pas, je serai de nouveau seule, comme quand tu m'as trouvée dans la rue, avec les hommes, c'est l'amour que je cherche, qu'il y en ait un qui m'emmène chez lui et qu'on fasse tous les jours les choses ensemble, que ça ait un sens, quel sens ça a que tu sois dans moi avec ton sexe, il y a cinq minutes je ne te connaissais même pas, tu me serres dans tes bras comme si tu m'aimais et ce n'est pas vrai, c'est à peine si tu m'as regardée avant, tu ne sais même pas comment je suis faite, pourvu que tu me baises, pourvu que ça te fasse une fille de plus, toi, ça te suffit, vous êtes tous des pourris, je me suis promis que si avant trente ans je ne suis pas mariée, je n'ai pas réussi à avoir un foyer, je ne baise plus jamais, ça ne me manquera pas, j'en ai assez eu, ils ne se sont pas privés pour faire leurs saloperies avec moi.
    Louis Calaferte, La mécanique des femmes

    Pour toi, je serai femme, maîtresse, mère.
    Louis Calaferte, La mécanique des femmes

    - Dis-moi un mensonge. - Je t'aime. - Salaud.
    Louis Calaferte, La mécanique des femmes

    Elle est courbée sur l'escalier de pierre qu'elle lave à grande eau, le bas de sa robe grise se relève, laissant apercevoir la large bande d'étoffe blanche du jupon et, parfois, lorsqu'elle se baisse davantage, le haut des cuisses dans des bas que rien ne semble retenir, il y a du vent, il fait froid, dans sa culotte courte, ses genoux et ses cuisses nus, il se sent écoeuré, il est tôt le matin, il a bu un plein bol de café au lait tiède avec dedans du pain brisé, peut-être a-t-il envie de vomir, l'eau de rinçage est propre, mais sale est celle qu'utilise la femme pour plonger une première fois la serpillière, elle sent le fade, le rance, le pourri, le moisi, la maison elle-même a cette odeur, fade, rance, pourrie, moisie, toutes les maisons de la rue ont la même odeur, toutes les femmes de ces maisons ont la même odeur, l'eau sale leur ruisselle sur les jambes, leurs bas sont mouillés d'eau sale, des jambes des cuisses sales, pourquoi leurs yeux et leurs bouches ne seraient-ils pas sales eux aussi, et que font-elles, ces femmes, lorsqu'elles ne lavent pas à grande eau les escaliers de pierre, elles vont à la rencontre des hommes qui reviennent sales de leur travail, la peau, les chaussures sales, les rires sales quand ils prennent les femmes dans leurs bras, qu'ils les serrent contre eux et les embrassent, deux bouches sales qui se collent l'une à l'autre, lorsque vient l'heure de rentrer à la maison, il y a toujours de la saleté quelque part, dans la cuisine, sur le réchaud à gaz, dans une assiette oubliée sur l'évier, un verre à demi rempli de vin, les miettes du repas de midi sur la toile cirée de la table, une cuvette qui traîne, la grande femme qui a reçu l'eau sale sur ses jambes prépare le dîner pour l'homme et l'enfant qui ne disent rien, l'eau a séché sur ses bas, mais la saleté n'a pas disparu, les bas en sont imprégnés, l'air en est imprégné, la lumière de la grosse ampoule jaune en est imprégnée, les murs d'un vieux brun écaillé aux angles desquels se nichent des petites bêtes sales, sur la vitre, la nuit se colle comme de la glu, l'homme va se coucher, la femme le suit, on entend qu'ils s'embrassent encore, qu'ils font un bruit sale, qu'ils rient et gargouillent dans le lit aux draps sales, on sait aussi confusément, on se doute bien que c'est de cette saleté qu'on est soi-même né un jour et qu'un jour on mourra, que demain il y aura encore la serpillière sale dans l'eau épaisse qui giclera sur le bas de la femme courbée dans l'escalier de pierre, qu'il y aura du vent, qu'il fera froid.
    Louis Calaferte, La mécanique des femmes

    Il ne fallait pas aller du côté où habitait la dame aux grandes belles robes. Personne ne lui parlait, personne ne lui disait même bonjour. Elle enlevait les petits garçons. Sa maison en était pleine. Pleine de petits garçons qu'on n'avait jamais revus, qu'on ne reverrait jamais parce qu'elle les mangeait l'un après l'autre. La dame aux grandes belles robes était une fille de joie.
    Louis Calaferte, La mécanique des femmes

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    Le ventre de ma mère C'est mon premier domicile Il était tout arrondi Bien souvent je m'imagine Ce que je pouvais bien être... Les pieds sur ton coeur maman Les genoux tout contre ton foie Les mains crispées au canal Qui aboutissait à ton ventre Le dos tordu en spirale Les oreilles pleines les yeux vides Tout recroquevillé tendu La tête presque hors de ton corps Mon crâne à ton orifice Je jouis de ta santé De la chaleur de ton sang Des étreintes de papa Bien souvent un feu hybride Electrisait mes ténèbres Un choc au crâne me détendait Et je ruais sur ton coeur Le grand muscle de ton vagin Se resserrait alors durement Je me laissais douloureusement faire Et tu m'inondais de ton sang Mon front est encore bosselé De ces bourrades de mon père Pourquoi faut-il se laisser faire Ainsi à moitié étranglé? Si j'avais pu ouvrir la bouche Je t'aurais mordu Si j'avais pu déjà parler J'aurais dit: Merde, je ne veux pas vivre!
    Blaise Cendrars, Au coeur du monde

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    Quand j'étais gosse et que je feuilletais l'Ancien Testament raconté aux enfants et illustré de gravures de Gustave Doré, j'y voyais le Bon Dieu sur un nuage. C'était un vieux monsieur, il avait des yeux, un nez, une longue barbe, et je me disais qu'ayant une bouche, il devait aussi manger. Et s'il mangeait, il fallait aussi qu'il eût des intestins. Mais cette idée m'effrayait aussitôt, car j'avais beau être d'une famille plutôt athée, je sentais que l'idée des intestins de Dieu était blasphématoire. Sans la moindre préparation théologique, spontanément, l'enfant que j'étais alors comprenait donc déjà qu'il y a incompatibilité entre la merde et Dieu et, par conséquent, la fragilité de la thèse fondamentale de l'anthropologie chrétienne selon laquelle l'homme a été créé à l'image de Dieu. De deux choses l'une: ou bien l'homme a été créé à l'image de Dieu et alors Dieu a des intestins, ou bien Dieu n'a pas d'intestins et l'homme ne lui ressemble pas. Les anciens gnostiques le sentaient aussi clairement que moi dans ma cinquième année. Pour trancher ce problème maudit, Valentin, Grand Maître de la Gnose du IIe siècle, affirmait que Jésus "mangeait, buvait, mais ne déféquait point". La merde est un problème théologique plus ardu que le mal. Dieu a donné la liberté à l'homme et on peut donc admettre qu'il n'est pas responsable des crimes de l'humanité. Mais la responsabilité de la merde incombe entièrement à celui qui a créé l'homme, et à lui seul.
    Milan Kundera, L'insoutenable légèreté de l'être

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    Vêtue d'une barboteuse en coton, une fillette de onze ans se masturbe dans un petit salon vide, à Glascow. Accroupie, elle chevauche un ballon de rugby et se balance d'avant en arrière à une allure modérée. Sur l'écran de télévision en face d'elle, des joueurs de rugby, jambes nues, continuent en courant de s'écraser les uns contre les autres. Au moment d'atteindre la jouissance, elle ramène vers elle l'extrémité arrondie du ballon et la presse fort contre son pubis. Un homme de soixante-huit ans est couché sur un lit qui n'a pas encore été fait et se masturbe. La pièce, emplie de caisses ouvertes et de meubles en désordre, est située dans une très belle maison dominant Le Cap. Il vient tout juste de s'y installer. Tout au long de sa vie, chaque fois qu'il a déménagé, il s'est rendu compte qu'il ne se sentait chez lui qu'après s'être masturbé en sa nouvelle demeure. Sa femme le prie de ne pas traîner. A Naha, Okinawa, une femme de soixante-six ans se masturbe en face de son chat préféré, une belle siamoise. En rond au pied de la natte où la femme est étendue, la chatte la contemple avec un regard qui frise l'indifférence maléfique. C'est ce regard qui excite la femme et justifie la présence de la chatte qui soudain, baille. Alors la femme plonge dans l'orgasme comme une crevette empâtée dans l'huile grésillante.
    Harry Matthews, Plaisirs Singuliers (Traduit par Marie Chaix)

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    Ton corps, un grand galion où j'irais au long cours, un sloop, un brigantin tanguant sous mon roulis, Ton front, un fort dont j'irais à l'assaut, un bastion, un glacis qui fondra sous l'aquilon du transport qui m'agit, Ton pavillon auditif, un cardium, un naissain, un circinal volubilis dont j'irais suivant la circonvolution, Ton cil, la vibration d'un clin, la nictation d'un instant, Ton sourcil, l'arc triomphal sous qui j'irai m'abymant au plus profond du puit dans ton cristallin noir, Ton palais, madrigal balbutiant, atoll, corail purpurin pour qui j'irai m'asphyxiant au fond du flot, Ton cou, donjon lilial, Kasbah du talc, parangon du tribart, carcan pour ma strangulation, Ton bras, pavois, palan, jalon d'amour, airain poignant, torsion du garrot où s'assouvira ma pulsion, Ta main, animal aux cinq doigts, sampan, skiff, doris, ponton, louvoyant, bourlinguant, drossant au hasard sur nos corps alanguis, Ton dos, littoral, alluvions, marais salants, lit aplani, vallon bombant, arc s'incurvant sous l'aiguillon du plaisir, Ta chair, O, ta chair, galuchat blanc du cachalot fatal, chagrin dont la disparition garantira ma mort, cuir où, jusqu'à la fin, j'irai gravant ton nom, Ton flanc, ru fluvial, maillon vacillant, bord où d'abord j'irai accostant, port initial du brûlot qui m'assouvit, Ton nombril, kaolin disjoint à jamais, hanap à jamais s'offrant aux libations, Ton giron, blason d'un armorial inconnu, ombilic obscur, huis dont j'ouvrirai l'ajourant tourillon, Ton cul, fruit dont j'irai gaulant l'incapsulant noyau, pignon charnu, grapillon côtissant, Ta toison, Toison d'or pour qui, à l'instar d'un Jason, j'allai, vingt ans durant, bravant l'ouragan, ta toison, divin pubis, sourcils d'amour, rachis, tuyaux, canons, poils, plumial à qui j'offrirai un calmar, marabout, paradis d'un amour conquis, Ton sillon, ton sillon lotus, ton sillon oubli, où tout disparaît, où tout s'abolit, ton sillon Nirvâ na, ton sillon où à jamais mordra ma mort, où j'irai à jamais naissant, à jamais mourant, agonisant d'un trop humain plaisir, Ton bouton, où tout va mourir, ton bouton, bastion final où j'irai m'annulant, où j'irai m'ab- sorbant, m'abolissant dans un amour toujours à accomplir, dans l'absolu sursaut où nous vivrons un jour, confondus à jamais, dans la passion ou dans l'oubli, dans la nuit où tout disparaît, dans l'infini instant où nous n'aurons qu'un corps!
    Georges Perec, La Disparition

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    N°4, Décembre 1968 L'illusion Je rêve Elle est près de moi Je me dis que je rêve Mais la pression de sa main contre ma main me semble trop forte Je me réveille Elle est bel et bien près de moi Bonheur fou J'allume La lumière surgit un centième de seconde puis s'éteint (une lampe qui claque) Je l'enlace (je me réveille: je suis seul)
    Georges Perec, La Boutique obscure

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    UN HOMME TOUT NU MARCHAIT Un homme tout nu marchait L'habit à la main L'habit à la main C'est peut-être pas malin Mais ça me fait rire L'habit à la main L'habit à la main Ah ah ah ah ah ah ah Un homme tout nu Un homme tout nu Qui marchait sur le chemin Le costume à la main. TOUT A ÉTÉ DIT CENT FOIS Tout a été dit cent fois Et beaucoup mieux que par moi Aussi quand j'écris des vers C'est que ça m'amuse C'est que ça m'amuse C'est que ça m'amuse et je vous chie au nez.
    Boris Vian, Je voudrais pas crever

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    Quand tu vas pisser dans la salle de bains et que des gens alentour sont susceptibles d'entendre (parfois sans personne alentour), tu diriges ton jet juste à la lisière de l'eau au fond de la cuvette de façon à réduire le bruit que tu fais. (Il y a longtemps, tu avais remarqué que faire pipi sur l'émail de la cuvette faisait gicler par-dessus bord; chose encore moins agréable que de faire un bruit d'eau.) Tu es étonné que d'autres hommes disparaissent dans la salle de bains et produisent aussitôt le bruit presque rugissant d'eau brassée que tu évites avec tant d'anxiété, et qu'ils pissent joyeusement ou en tout cas sans aucun signe audible d'hésitation, tout droit dans l'eau au centre de la cuvette, là où c'est le plus profond et où ça résonne le plus fort. Tu remarques que ton étonnement ne contient aucune trace de désapprobation. Non seulement tu ne t'offenses pas du bruit non déguisé que tu entends mais tu ressens une certaine admiration et du respect pour son instigateur, comme ceux ressentis par un petit garçon timide pour un adulte qui n'a peur de rien. Peut-être ton admiration va-t-elle spécialement à l'assurance qu'a cet homme que son comportement n'a aucune influence sur l'opinion des autres; il sait que personne ne s'occupe de savoir s'il pisse ou non, en faisant du bruit ou non, parce que tout le monde le fait et le fait en sachant que c'est un acte universel. Cette connaissance t'a en quelque sorte échappé. Qu'as-tu donc imaginé à sa place?
    Harry Mathews, 20 lignes par jour (Traduit par Marie Chaix), Lans, 12/6/84

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    Conte de Noël Un beau soir, vers la fin de décembre, un petit garçon, rentrant de l'école, dit à sa mère: - Tu sais, maman, le Père Noël n'existe pas. Et la mère orgueilleuse répondit: - Ah vraiment, il n'existe pas? Eh bien, en ce cas, c'est simple: il ne passera pas. Mais si la mère était orgueilleuse, le petit garçon, lui, était fier. Il répartit bravement: - C'est juste. Puisqu'il n'existe pas, il ne passera pas. Ils se regardèrent, sans ciller, pendant une longue minute; et en effet, cette année-là, le Père Noël ne passa pas.
    Pierre Gripari, Contes exemplaires (tirés d'une anthologie)

    La Fée Un jour que la petite fille était à la fontaine, une pauvre vieille sortit du bois, qui la pria de lui donner à boire. La petite fille lui tendit sa cruche, en prenant bien soin de la soutenir pendant que la vieille buvait. - Vous êtes bien honnête, dit la Fée (car c'était une Fée qui, pour éprouver cette belle fille, avait pris l'apparence d'une vieille). Aussi, pour récompense, je vais vous faire un don: dorénavant, à chaque mot que vous direz, il vous sortira de la bouche une Fleur ou une Pierre précieuse. Et la Fée disparut. - Ah! Te voilà! dit la marâtre. Ce n'est pas trop tôt! Où donc es-tu allé traîner? La petite fille ne répondit pas. La marâtre, d'ailleurs, n'attendait pas de réponse, car elle savait bien que la petite fille était muette.
    Pierre Gripari, Contes exemplaires (tirés d'une anthologie)

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    Ayant avec lui toujours fait bon ménage, J'eusse aimé célébrer sans être inconvenant, Tendre corps féminin, ton plus bel apanage Que tous ceux qui l'ont vu disent hallucinant. C'eut été mon ultime chant, mon chant du cygne, Mon dernier billet doux, mon message d'adieu. Or malheureusement, les mots qui le désignent Le disputent à l'exécrable, à l'odieux. C'est la grande pitié de la langue française, C'est son talon d'Achille et c'est son déshonneur De n'offrir que des mots entachés de bassesse À cet incomparable instrument de bonheur. Alors que tant de fleurs ont des noms poétiques, Tendre corps féminin, c'est fort malencontreux Que ta fleur la plus douce, et la plus érotique Et la plus enivrante en ait de si scabreux. Mais le pire de tous, c'est un petit vocable De trois lettres pas plus, familier, coutumier. Il est inexplicable, il est irrévocable, Honte à celui-là qui l'employa le premier. Honte à celui-là qui, par dépit, par gageure Dota du même terme en son fiel venimeux Ce grand ami de l'homme et la cinglante injure. Celui-là, c'est probable, en était un fameux. Misogyne à coup sûr, asexué sans doute, Aux charmes de Vénus absolument rétif Était ce bougre qui, toute honte bue, toute, Fit ce rapprochement d'ailleurs intempestif. La mâlepeste soit de cette homonymie; C'est injuste, Madame, et c'est désobligeant Que ce morceau de roi de votre anatomie Porte le même nom qu'une foule de gens. Fasse le Ciel qu'un jour, dans un trait de génie, Un poète inspiré que Pégase soutient Donne, effaçant d'un coup des siècles d'avanies À cette vraie merveille un joli nom chrétien. En attendant, Madame, il semblerait dommage, Et vos adorateurs en seraient tous peinés, D'aller perdre de vue que pour lui rendre hommage Il est d'autres moyens et que je les connais, Et que je les connais.
    Georges Brassens, Blason

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    DU VIN ET DU HACHISCH COMPARÉS COMME MOYENS DE MULTIPLICATION DE L'INDIVIDUALITÉ (extrait)
    Profondes joies du vin, qui ne vous a connues? Quiconque a eu un remords à apaiser, un souvenir à évoquer, une douleur à noyer, un château en Espagne à bâtir, tous enfin vous ont invoqué, dieu mystérieux caché dans les fibres de la vigne. Qu'ils sont grands les spectacles du vin, illuminés par le soleil intérieur! Qu'elle est vraie et brûlante cette seconde jeunesse que l'homme puise en lui! Mais combien sont redoutables aussi ses voluptés foudroyantes et ses enchantements énervants. Et cependant dites, en votre âme et conscience, juges, législateurs, hommes du monde, vous tous que le bonheur rends doux, à qui la fortune rend la vertu et la santé faciles, dites, qui de vous aura le courage impitoyable de condamner l'homme qui boit du génie? D'ailleurs, le vin n'est pas toujours ce terrible lutteur sûr de sa victoire, et ayant juré de n'avoir ni pitié ni merci. Le vin est semblable à l'homme: on ne saura jamais jusqu'à quel point on peut l'estimer et le mépriser, l'aimer et le haïr, ni de combien d'actions sublimes ou de forfaits monstrueux il est capable. Ne soyons donc pas plus cruels envers lui qu'envers nous-mêmes, et traitons-le comme notre égal. Il me semble parfois que j'entends dire au vin: - Il parle avec son âme, avec cette voix des esprits qui n'est entendue que des esprits. - « Homme, mon bien-aimé, je veux pousser vers toi, en dépit de ma prison de verre et de mes verrous de liège, un chant plein de fraternité, un chant plein de joie, de lumière et d'espérance. Je ne suis point un ingrat; je sais que je te dois la vie. Je sais ce qu'il t'en a coûté de labeur et de soleil sur les épaules. Tu m'as donné la vie, je t'en récompenserai. Je te payerai largement ma dette; car j'éprouve une joie extraordinaire quand je tombe au fond d'un gosier altéré par le travail. La poitrine d'un honnête homme est le séjour qui me plaît bien mieux que ces caves mélancoliques et insensibles. C'est une tombe joyeuse où j'accomplis ma destiné avec enthousiasme. Je fais dans l'estomac du travailleur un grand remue-ménage, et de là par des escaliers invisibles je monte dans son cerveau où j'exécute ma danse suprême. « Entends-tu s'agiter en moi et résonner les puissants refrains des temps anciens, les chants de l'amour et de la gloire? Je suis l'âme de la patrie, je suis moitié galant, moitié militaire. Je suis l'espoir des dimanches. Le travail fait les jours prospères, le vin fait les dimanches heureux. Les coudes sur la table de famille et les manches retroussées, tu me glorifieras fièrement, et tu seras vraiment content. « J'allumerai les yeux de ta vieille femme, la vieille compagne de tes chagrins journaliers et de tes plus vieilles espérances. J'attendrirai son regard et mettrai au fond de sa prunelle l'éclair de sa jeunesse. Et ton cher petit, tout palot, ce pauvre petit ânon attelé à la même fatigue que le limonier, je lui rendrai les belles couleurs de son berceau, et je serai pour ce nouvel athlète de la vie l'huile qui raffermissait les muscles des anciens lutteurs. « Je tomberai au fond de ta poitrine comme une ambroisie végétale. Je serai le grain qui fertilise le sillon douloureusement creusé. Notre intime réunion créera la poésie. À nous deux nous ferons un Dieu, et nous voltigerons vers l'infini, comme les oiseaux, les papillons, les fils de la Vierge, les parfums et les choses ailées. » Voilà ce que chante le vin dans son langage mystérieux. Malheur à celui dont le coeur égoïste et fermé aux douleurs de ses frères n'a jamais entendu cette chanson!
    Charles Baudelaire, Paradis artificiels

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    Les inculpabilisables dansent La musique appelée (couramment et vaguement) rock inonde l'ambiance sonore de la vie quotidienne depuis vingt ans; elle s'est emparée du monde au moment même où le XXe siècle, avec dégoût, vomit son Histoire; une question me hante: cette coïncidence est-elle fortuite? Ou bien y a-t-il un sens caché dans cette rencontre des procès finals du siècle et de l'extase du rock? Dans le hurlement extatique, le siècle veut-il s'oublier? Oublier ses utopies sombrées dans l'horreur? Oublier son art? Un art qui par sa subtilité, par sa vaine complexité, irrite les peuples, offense la Démocratie? Le mot rock est vague; je préfère donc décrire la musique à laquelle je pense: des voix humaines prévalent sur des instruments, des voix aiguës sur des voix basses; la dynamique est sans contrastes et persiste dans l'immuable fortissimo qui transforme le chant en hurlement; comme dans le jazz, le rythme accentue le deuxième temps de la mesure, mais d'une façon plus stéréotypée et plus bruyante: l'harmonie et la mélodie sont simplistes et mettent en valeur la couleur de la sonorité, seul composant inventif de cette musique; tandis que les rengaines de la première moitié du siècle avaient des mélodies qui faisaient pleurer le pauvre peuple (et enchantaient l'ironie musicale de Mahler et de Stravinski), cette musique dite de rock est exempte du péché de sentimentalité; elle n'est pas sentimentale, elle est extatique, elle est la prolongation d'un seul moment d'extase; et puisque l'extase est un moment arraché au temps, un court moment sans mémoire, moment entouré d'oubli, le motif mélodique n'a pas d'espace pour se développer, il ne fait que se répéter, sans évolution et sans conclusion (le rock est la seule musique légère où la mélodie ne soit pas prédominante; les gens ne fredonnent pas les mélodies du rock). Chose curieuse: grâce à la technique de reproduction sonore, cette musique de l'extase résonne sans cesse et partout, donc, hors des situations extatiques. L'image acoustique de l'extase est devenue décor quotidien de notre lassitude. Ne nous invitant à aucune orgie, à aucune expérience mystique, que veut elle nous dire, cette extase banalisée? Qu'on l'accepte. Qu'on s'y habitue. Qu'on respecte la place privilégiée qu'elle occupe. Qu'on observe la morale qu'elle édicte. La morale de l'extase est contraire à celle du procès; sous sa protection tout le monde fait tout ce qu'il veut: déjà, chacun peut sucer son pouce à son aise, depuis sa petite enfance jusqu'au baccalauréat, et c'est une liberté à laquelle personne ne sera prêt à renoncer; regardez autour de vous dans le métro; assis, debout, chacun a le doigt dans un orifice de son visage; dans l'oreille, dans sa bouche, dans le nez; personne ne se sent vu par l'autre et chacun songe à écrire un livre pour pouvoir dire son inimitable et unique moi qui se cure le nez; personne n'écoute personne, tout le monde écrit et chacun écrit comme on danse le rock: seul, pour soi, concentré sur soi-même, et faisant pourtant les mêmes mouvements que tout les autres. Dans cette situation d'égocentrisme uniformisé, le sentiment de culpabilité ne joue plus le même rôle que jadis; les tribunaux travaillent toujours, mais ils sont fascinés uniquement par le passé; ils ne visent que le coeur du siècle; ils ne visent que les générations âgées ou mortes. Les personnages de Kafka étaient culpabilisés par l'autorité du père; c'est parce que son père le disgracie que le héros du Verdict se noie dans une rivière; ce temps est révolu: dans le monde du rock, on a chargé le père d'un tel poids de culpabilité que, depuis longtemps, il permet tout. Les inculpabilisables dansent.
    Milan Kundera, Les testaments trahis

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    Bien qu'une lettre n'ait rien que l'on puisse qualifier d'étrange, c'est pourtant une chose magnifique. Alors qu'on pense avec anxiété à une personne qui se trouve dans une province éloignée, en se demandant comment elle peut aller, on reçoit d'elle un billet; à le lire, on éprouve la même impression que si l'on se voyait, tout à coup, en face de son amie. C'est merveilleux. Quand on a expédié une lettre à laquelle on a confié ses pensées, on se sent l'esprit satisfait, même si l'on songe qu'elle pourrait bien ne jamais arriver à destination. Comme j'aurais le coeur triste, et comme je me sentirais oppressée, si les lettres n'existaient pas! Lorsque, dans une lettre qu'on veut envoyer à quelque personne, on a écrit en détail les choses que l'on avait en tête, c'est déjà une consolation, bien que l'arrivée de la missive puisse être incertaine. Mais à plus forte raison, quand on reçoit une réponse, la joie que l'on goûte semble capable d'allonger la vie; en vérité, il est sans doute raisonnable de le croire.
    Sei Shônagon, Notes de chevet (traduit par André Beaujard)

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    La guerre déclarée j'ai pris mon courage à deux mains et je l'ai étranglé.
    COMPLAINTE DU FUSILLE
    Ils m'ont tiré au mauvais sort par pitié, J'étais mauvaise cible le ciel était si bleu, Ils ont levé les yeux en invoquant leur dieu, Et celui qui s'est approché seul sans se hâter tout comme eux un petit peu a tiré à côté à côté du dernier ressort à la grâce des morts à la grâce de dieu. Ils m'ont tiré au mauvais sort par les pieds et m'ont jeté dans la charrette des morts des morts tirés des rangs des rangs de leur vivant numéroté leur vivant hostile à la mort Et je suis là près d'eux vivant encore un peu tuant le temps de mon mal tuant le temps de mon mieux.
    Jacques Prévert, Fatras

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    Il songe à son amour ancien qui dormait sous la cendre et se réactive. Quand vas-tu revenir? Quand vas-tu oublier? Où étais-tu pendant tout ce temps? As-tu aimé? Fini par bénir notre séparation? Qui as-tu détesté dans le but de m'atteindre? Avais-tu annulé jusqu'à mon souvenir? As-tu tué des bestioles en les appelant de mon nom? Y avait-il un souvenir de nous qui fût insalissable, suffisamment enkysté, protégé de la contagion? En quels termes me parlais-tu dans les rêves? Au mal que je te fis, vas-tu me reconnaître? Tu vas me revenir bientôt... Tu as reparu dans mon décor, tout près de moi, tu es revenue en moi, pour occuper toute la place. Déjà que je ne savais pas quoi faire du temps présent... Es-tu vraiment contemporaine? Ou pas plutôt comme une âme en peine? Tu vas me demander tout ce que tu voudras. Tout ce qui me viendra de toi sera nourrissant, sera drôle, un privilège... N'aie aucune gêne. Dis-moi ce qui te fais les yeux tristes. Dis-moi pourquoi tu te complais dans un malheur. Y a-t-il de la place à ton côté pour souffrir? Quelle est cette ombre autonome et libre, qui n'est pas la tienne, qui n'est pas accrochée à ton corps? Quand tu regardes un miroir en face, vois-tu quelqu'un qui te ressemble un peu? Et moi, est-ce que tu me vois vraiment, quand tu me parles? Me relèverais, si je tombais? Pour toi, je signerais n'importe quelle ignominie, que j'assumerais devant le monde hostile, et sans jamais citer ton nom jusque dans la chambre des tortures. Mais que tu t'intéresses à moi... Qui es-tu? Qu'est-ce que tu veux? Je ne te connais pas. Tu vas me raconter tout ce que je ne sais pas de toi.
    Jacques Jouet, Le directeur du Musée des Cadeaux des Chefs d'État de l'Étranger

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    Roman-photo. Le roman se compose d'aventures racontées dans le temps de leur avènement. L'importance et le sens de cette contrainte ne sont pas dissimulés. Au contraire il est dit explicitement que les choses racontées se passent dans le temps où elles se racontent. Mais ce n'est pas pour autant un journal. Car le présent y parle présent sans y être aucunement révolu. Il n'y a pas la discontinuité des dates, des pages, des regrets, du journal. Il y a quelqu'un, un homme. Il n'est pas nommé. Il y a sa jeune femme, qui est morte. Le roman se passe dans plusieurs mondes possibles. Dans certains, la jeune femme n'est pas morte. Le temps est le présent. Le temps de chaque monde possible est le présent. Les bruits, les époques, même les saveurs, sont écrits à la lumière, et les nuages. C'est ce qui, plus que tout, montre le respect de la contrainte qui gouverne la composition du roman. Quand il n'y a plus qu'un seul monde, où elle est morte, le roman est fini. Roman, II C'est un autre roman encore, peut-être le même. Un homme abandonné, à cause d'une mort, reçoit un coup de téléphone. Ce coup de téléphone est un appel de la femme aimée, et morte. Il reconnaît sa voix. Elle appelle d'un monde possible, autre, en tout point semblable à celui auquel il est habitué, avec cette seule différence que, dans ce monde, elle n'est pas morte. Mais que dira-t-il? que c'est-il passé dans ce monde là en trente mois? Que lui dira-t-elle? Comment entrera-t-il dans ce monde où l'horreur n'a pas eu lieu, ce monde à la mort abolie, où la lutte continue contre la mort, où ils s'obstinent à ce combat qui ici, dans le monde où il est encore au moment où il décroche l'appareil, a été perdu? Il décrochera, et il entendra sa voix. Le monde où il est encore (le téléphone vient de sonner mais il n'a pas encore bougé la main pour répondre) sera oublié. Ce monde n'aura pas été. Il n'aura été que comme monde possible, où ce fut la mort qui fut, et non la vie. Un monde auquel il continuera de penser tout le temps, quoiqu'il ne soit pas pensable. Imaginant, dans son imagination, quand il sera dans ce monde, celui où elle serait morte. Mais il ne sera pas, en fait, capable de vraiment l'imaginer. Le téléphone ne sonne pas. Tant qu'il ne sonne pas le nouveau monde, le monde possible est encore possible. Il est encore possible que le téléphone sonne, et que la voix qui vienne soit la voix de la femme aimée, et morte. Ayant cessé d'être morte, ne l'ayant jamais été. Le téléphone sonnera. La voix que l'homme abandonné à cause de la mort entendra ne sera pas celle de la femme aimée. Ce sera une autre voix, une voix quelconque. Il l'entendra. Cela ne prouvera pas qu'il est vivant.
    Jacques Roubaud, Quelque chose noir

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    Je t'aime et je veux que tu saches que je t'aimerai toujours. » - J'ai utilisé une fois cette déclaration: « Je suis à toi pour toujours » pour illustrer l'effet de plaisir menaçant, la menace contenue dans l'exigence implicite de celui qui parle, de posséder celui qui l'écoute, pour la vie. Mais une autre menace apparaît dans « Je veux que tu saches que je t'aimerai toujours. » Elle pointe le nez dans les mots non dits qui pourraient très bien être attachés aux mots exprimés: « Quoi qu'il arrive. » Ces mots impliquent que quelque chose peut tout à fait arriver ou a déjà pu arriver; que les circonstances présentes pourraient changer. Ainsi les mots évoquent l'idée que le cours naturel de la romance ou de l'aventure (quel que soit le terme donné à la relation) est virtuellement interrompu. Ils sonnent comme un chant funèbre, un regard sur un passé peut-être heureux mais révolu, assurant que ce changement de perspective n'est la faute de personne et pas dû, en tout cas, à un acte particulier. Malgré toute sa douceur, le sentiment semble définitif. La douceur ne fait que rendre plus criant le caractère définitif: les choses ont quitté le domaine de la passion où « tout peut arriver », pour celui du choix raisonnable. Si la personne qui entend ces mots est toujours dévouée avec ferveur à l'amour mutuel qui vient si gentiment de voler en éclats, elle va être plongée dans la furie de l'impuissance et du désespoir. Tout ce qu'elle peut espérer est la mélancolie - elle peut benoîtement organiser les funérailles d'une partie de sa vie et d'elle-même. Les arts, spécialement la musique ou la poésie, qui sont liés au passage du temps, lui fourniront les mots, les images, les mélodies pour orner sa veillée. « L'hiver est mort, tout enneigé, on a brûlé les ruches blanches...
    Harry Mathews Traduit par Marie Chaix, 20 lignes par jour, Lans, 22/3/84

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    La dictature du whisky Il y a en France, aujourd'hui à peu près autant de gens qui se veulent connaisseurs en matière de whisky que de gens qui boivent du whisky. Cela vient, sans doute, de ce qu'il y a d'abord une littérature très importante sur la question, ensuite de ce que l'on boit partout du whisky et seulement du whisky, enfin de ce que le whisky étant, généralement, une boisson tout à fait quelconque, tout le monde se croit obligé d'en dire quelque chose. Le premier donc, dira que le whisky qu'on vient de lui offrir n'est pas fameux, mais qu'il a goûté un jour le vrai des vrais, le Very Very Old Special Grandfather McPlouck Very Very Dark Label 17 years Old; le second dira que le Very Very Old Special Grandfather McPlouck Very Very Dark Label ce n'est pas mal, sans plus, mais que ça ne vaut pas le God Save the Queen Really Special Highest Labelled Oldest Stuff of the Very Little Scottish Island in the Middle of the Sea, lequel mérite un détour si l'on voit ce qu'il veut dire. Le troisième dira que le God Save the Queen Really Special Highest Labelled Oldest Stuff of the Very Little Scottish Island in the Middle of the Sea, certes est un bon whisky, à condition qu'il soit vraiment oldest, c'est-à-dire 23 years old, et vieilli dans un tonneau de meurisier béni par l'évêque d'Inverness, mais que la plupart du temps on nous vends sous ce nom une mixture fabriquée en Espagne à partir du trop-plein d'une brasserie locale, et que la merveille des merveilles, celle qui vaut le déplacement et mérite d'être bue chambrée dans un verre à liqueur en fermant les yeux, c'est le Her Majesty's Mystery Score when Lit 001 Centenarian. Sur quoi le premier répondra qu'il est hérétique de boire le whisky chambré, qu'il faut faire refroidir le verre, jamais la bouteille, dans de la glace pilée. Le troisième répliquera que les Écossais etc... Évidemment, tout cela est faux. La vérité sur le whisky, la voici: 1) le whisky est un alcool de grains, fabriqué un peu n'importe comment quelque part en Grande-Bretagne. 2) Il a rarement plus de 18 mois quand on le consomme. 3) Les Américains, n'en boivent pas, ni les Russes, ni les Chinois, ni les Belges, ni les Espagnols. Pas même les Anglais, qui préfèrent le gin, pas même les Écossais, qui sont trop contents d'avoir trouvé où l'exporter. 4) C'est la boisson nationale des Français qui savent le boire de trois façons, et de trois façons seulement; avec des cubes de glace, avec de l'eau du robinet encore appelée eau plate, avec de l'eau rendue pétillante par adjonction de gaz carbonique, ces trois manoeuvres ayant une même fonction: ajouter suffisamment d'eau au breuvage pour rendre l'ensemble à peu près potable. Dans la quasi-totalité des cocktails publics ou privés, le whisky exerce une véritable dictature: l'individu qui n'apprécie pas le champagne entre les repas (quand je dis champagne, je suis gentil) et n'a pour les jus de fruits (quand je dis jus de fruits, je suis bien bon) qu'un culte de pure forme, est condamné à boire du whisky ou à ne pas boire. Il est temps que cette tyrannie prenne fin. Il devient urgent d'entreprendre une nouvelle croisade. Maîtresses de maisons, barmen, maîtres des bibitions, libations et autres réjouissances, c'est à vous que je m'adresse: Offrez le choix! N'obligez pas à boire du whisky!
    Georges Perec, L'esprit des choses

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    J'ai un ami, Monsieur, vous ne le croiriez pas, qui est Miglionnaire. Il est intelligent aussi. Il s'est dit: une action gratuite? Comment faire? Et comprenez qu'il ne faut pas entendre par-là une action qui ne rapporte rien, car sans cela... Non, mais gratuit: un acte qui n'est motivé par rien. Comprenez-vous? Intérêt, passion, rien. L'acte désintéressé; né de soi; l'acte aussi sans but; donc sans maître; l'acte libre; l'Acte autochtone? --- Hein? fit Prométhée. --- Suivez-moi bien, dit le garçon. Mon ami descend, le matin, avec, sur lui, un billet de cinq cents francs dans une enveloppe et une gifle prête dans sa main. » Il s'agit de trouver quelqu'un sans le choisir. Donc, dans la rue, il laisse tomber son mouchoir, et, à celui qui le ramasse (débonnaire puisqu'il a ramassé), le Miglionnaire: « Pardon, Monsieur, vous ne connaîtriez pas quelqu'un? » » L'autre: « Si, plusieurs. » » Le Miglionnaire: « Alors, Monsieur, vous aurez je pense l'obligeance d'écrire son nom sur cette enveloppe; voici des plumes, de l'encre, du crayon... » » L'autre écrit comme un débonnaire, puis: « Maintenant m'expliquerez-vous, Monsieur...? » » Le Miglionnaire répond: « c'est par principe » puis (j'ai oublié de dire qu'il est très fort) lui colle sur la joue le soufflet qu'il avait en main; puis hèle un fiacre et disparaît. » Comprenez-vous? deux actions gratuites d'un seul coup: ce billet de cinq cents francs à une adresse pas choisie par lui, et une gifle à quelqu'un qui s'est choisi tout seul, pour lui ramasser son mouchoir. --- Non! mais est-ce assez gratuit? Et la relation! Je parie que vous ne scrutez pas assez la relation. Car, parce que l'acte est gratuit, il est ce que nous appelons ici: réversible. Un qui a reçu cinq cents francs pour un soufflet, l'autre qui a reçu un soufflet pour cinq cents francs..., et puis on ne sait plus... on s'y perd. --- Songez donc! une action gratuite! Il n'y a rien de plus démoralisant.
    André Gide, Le Prométhée mal enchaîné

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