La Vérité sur la mort du roi Albert Ier

Extrait de E. TONET, « La Vérité sur la mort du Roi Albert », in « Le Guetteur Wallon » n°3, 1977.

 

INTRODUCTION

La falaise dolomitique de Marche-les-Dames est coupée en deux par la vallée de la Gelbressée Elle s'étend à gauche, le long de la Meuse jusqu'à la partie est du territoire de Beez.  A droite, elle s’allonge jusqu'à la vallée du Haigneau où là, elle est entamée hélas par des carrières. C'est dans cette splendide chaîne de rochers, haut lieu de la préhistoire, que le Roi Albert est venu mourir un soir d'hiver, le 17 février 1934, près d'une humble chapelle dédiée à N.-D. des sept douleurs et d'un vieux calvaire dénommé « Le Grand Bon Dieu ».

De fausses nouvelles, d'absurdes inventions ont circulé dans notre pays et dans le monde entier au sujet de la mort de notre Souverain.

Aussi, est-il nécessaire de rappeler d'abord les circonstances du décès du Roi avant de montrer que celui-ci n'a absolument rien de mystérieux comme beaucoup de personnes l'ont prétendu et le prétendent encore aujourd'hui, plus de quarante ans après l'événement.  Les légendes sont plus tenaces que l'histoire.

LA JOURNÉE TRAGIQUE DU 17 FEVRIER 1934

Le 17 février 1934 le Roi Albert quitte le château Laeken vers 12 heures 15 dans son cabriolet Ford (plaque n° 38 - Journal La Meuse du 17/2/1959) en compagnie de son valet de chambre Van Dijk. Arrivé à Boninne, en face du château Zualart, occupé aujourd'hui par le comte de Beaufort A., il suit le chemin qui conduit directement aux rochers de Marche-les-Dames. Il gare sa voiture à 900 mètres de la route de Hannut, dans une prairie[i]. Tous deux se dirigent vers la falaise rocheuse par l'allée des chênes d'Amérique et atteignent le plateau boisé vers 13 heures 30.  Le Roi laisse Van Dijk sur un banc placé à proximité du sentier des crêtes. Il s'enfonce dans le bois, descend un ravin pour atteindre la route de Marche-les-Dames, peu fréquentée à cette époque. Il entreprend une première escalade. Pour lui, l'alpiniste expérimenté qui avait vaincu les grandes montagnes c'était un jeu d'enfant. Il aimait l'alpinisme et venait souvent à Marche-les-Dames. N'avait-il pas escaladé facilement, deux ou trois mois auparavant, accompagné du comte Edmond Carton de Wiart[ii] , châtelain de Brumagne, et de sa petite fille, alors âgée de seize ans l'aiguille rocheuse qu'on appelle aujourd'hui « le Rocher du Roi »[iii]. Le souverain  revient près de Van Dijk et constatant que le ciel est encore clair et qu'il pourrait attaquer un autre rocher avant la tombée du jour, il repart pour entreprendre l'ascension de l'« Inaccessible ». Il est 14 heures 30. Après avoir dit à son valet de chambre : « Suivez encore le sentier (chemin-promenade établi par le prince Antoine d'Arenberg) pendant 50 mètres, je vais profiter de l'heure qui me reste pour redescendre au pied des rochers et faire une escalade. Si mes dispositions sont bonnes, je ferai le passage difficile ». Il est 14 h 45.  Le temps s'écoule lentement, mais l'heure du rendez­vous est passée depuis une heure déjà. Aussi, Van Dijk s'inquiète.  Il sait que le Roi est ponctuel et qu'il doit rentrer à Bruxelles pour présider une réunion cycliste au Palais des Sports. Il sera bientôt 17 heures et rien n'apparaît.  Il s'avance le long des cimes et plie ses appels mais en vain.  Retraversant le plateau boisé dans la direction de Boninne,  il côtoie un tas de ballivaux que René et Arsène Jassogne de Boninne empilent à proximité du « Chemin des Soldats ». A la nuit tombante, vers 17 heures 30, Joseph Jassogne le  frère des deux bûcherons, arrive en camion Pour charger les pièces de bois. C’est à ce moment que Van Dijk revenant sans doute de la voiture royale, s'adresse au conducteur : « Je suis venu, dit-il, dans les rochers avec un ami qui s'est peut-être égaré. Je suis inquiet parce qu'il doit être absolument ce soir à Bruxelles. Ne voudriez-vous pas le rechercher avec moi ? ».  Les trois frères Jassogne acceptent mais René retourne à Boninne pour revenir bientôt avec des lampes-torches électriques. Les premières recherches commencent.  Le groupe aidé par les faisceaux lumineux suit la ligne des crêtes. Van Dijk lance des « Hou hou hou » répétés, lugubres, qui se répercutent de rochers en rochers, dans une nuit d'encre. Mais l'ami ne répond pas. Les quatre hommes décident de descendre le ravin, « li chairotte » comme on dit dans le pays, sentier de la préhistoire, qui contourne à gauche un grand rocher, à proximité du « Rocher aux corneilles ».

Dans les ronces, les éboulis de roches, les amas de feuilles, ils avancent avec mille précautions et atteignent difficilement la route de Marche-les-Dames à Namur Ils n'ont rien vu. Ils se dirigent alors vers le passage à niveau, « Au coirbeau » et demandent à la garde-barrière, Adèle Fiévez, épouse Bouchat Ernest, si elle n'a pas aperçu un homme assez grand, muni de cordes. Sur la réponse négative de la femme, Van Dijk demande ou l'on pourrait trouver un poste téléphonique. Les frères Jassogne conduisent leur compagnon de recherches à « l'hôtel de la gare » à Marche-les-Dames. Il est environ 19 heures. Dès l'entrée, l'étranger offre une consommation aux trois bûcherons, puis sans leur donner aucune explication, Van Dijk demande à Mr Haine, le propriétaire de l'hôtel, la permission d’utiliser le téléphone. Ce dernier acquiesce et se retire du salon ou se trouve l'appareil téléphonique pour rejoindre dans la salle de café les trois frères Jassogne qu'il connaît très bien. Ceux-ci lui exposent la situation. La communication rapidement établie et terminée, le valet de pied du Roi, qui ne s'est jamais fait connaître, rentre au café et déclare à Mr Haine, « Je recherche un ami dans les rochers.  Pourvu qu'il ne soit pas accidenté ». Puis demandant aux trois Jassogne de retourner à la voiture, il donne à Joseph la clé du «coupé-sport » en cas où son ami aurait retrouvé son chemin. Il lui remet aussi sa carte de visite, après avoir soigneusement rayé son adresse et indique le numéro de téléphone de l'hôtel. Les trois Boninnois regagnent leur domicile par la route de Gelbressée empruntant le chemin du Parc National et passent à côté de la voiture abandonnée. Ils sont intrigués par le numéro de la plaque minéralogique qui est très court. L'alpiniste n'a pas rejoint sa voiture. Entretemps, Van Dijk continue les recherches tu pied des rochers, muni d'une torche électrique. Mais devant l'inutilité de ses efforts, il retourne à « l'hôtel de la gare ». Il se met aussitôt en liaison avec le poste téléphonique communal de Boninne. Les frères Jassogne rentrant au village au même moment, lui annoncent n’avoir rien aperçu aux environs du cabriolet : l'ami n'est pas là. Il leur demande alors de remettre les clés à un automobiliste qui s'arrêtera sous peu en face du château de Boninne. Le serviteur du Roi est abattu. Il se remet en communication avec Bruxelles d'où on lui annonce l'arrivée imminente de secours. M. Haine encourage son visiteur et lui offre son aide et celle de ses proches voisins. Van Dijk remercie et, en le quittant, lui dit : « Je m'appelle Van Dijk, n'oubliez pas mon nom ». Et il alla de nouveau au pied de la « Roche aux corneilles » attendre les secours de Bruxelles.  C'est vers 19 heures que le château de Laeken fut averti de la disparition du Roi.

 

ALERTE AU CHATEAU DE LAEKEN

Le baron Carton de Wiart, qui séjournait il Bruxelles fut immédiatement alerté. A 19 heures 15, le capitaine Jacques de Dixmude, officier d'ordonnance du Roi, part dans une première voiture. La Reine Elisabeth fut avertie avec ménagement ; elle était étonnée mais pas inquiète. La Souveraine ne pouvait pas s’imaginer qu'un accident grave pût arriver à son royal époux, lui l'alpiniste expérimenté, dans les « montagnettes » de Marche-les-Dames.  Cependant, le docteur Nolf, médecin de la Cour et compagnon de cordée du Roi, fut appelé.  Celui-ci prévint immédiatement le comte Xavier de Grunne[iv], secrétaire du Club Alpin. Tous deux partent en voiture vers 20 heures 30. Le baron Carton de Wiart, accompa­gné de Charlier Camille et de son Chauffeur Gijsemberg Hubert, arrive à Marche-les-Dames vers 21 heures, après avoir traversé Na­mur, où il achète deux torches électriques.  De suite, il se rend à la brigade de gendarmerie de Namèche.  Celle-ci se compose de cinq gendarmes : Veckmans, maréchal des logis chef, Crépin, Mansu, Thirion et Fissette, tous maréchaux des logis. Le baron Carton de Wiart ayant expliqué qu'un de ses amis s'était égaré, ou blessé dans les rochers de Marche-les-Dames, emmène trois gendarmes dans sa voiture. Thirion étant absent, Mansu rejoindra ses collègues peu de temps après car il était allé chercher les gardes forestiers Wilmet et Bouchat, habitant Marche-les-Dames.  Alfred Hennuy et son fils Charles sont aussi mobilisés.  Ceux-ci habitent la maison contiguë à celle occupée actuellement par le garde du site et con­naissent parfaitement les lieux. Arrivé le premier sur place, le capitaine Jacques de Dixmude avait déjà scruté le terrain le long de la route niais en vain.  La nuit est d'encre mais le temps est doux.

 

SECONDES FOUILLES

Après un bref entretien, les fouilles commencent dans le silence. Elles débutent à Marche-les-Dames pour continuer vers Namur.  Les chercheurs s'éclairent au moyen de torches électriques et de lampes de poche.  Le gendarme Crépin utilise une puissante lampe à acétylène. Ils suivent la base des rochers en s'accrochant aux branches, montent, puis descendent suivant le relief du sol, la forme des rochers et la courbe des ravins. Parfois, le silence est rompu par le cri d'un oiseau de nuit ou des choucas levés des pics rocheux.  Le comte de Grunne, en alpiniste audacieux, atteint les hautes plates-formes.  Il les explore systématiquement.  Sachant que le Roi affectionne particulièrement « li Roche aux chaws » (le Rocher aux corneilles), il entreprend son ascension au péril de sa vie.  Mais il ne sait pas hélas, que le Roi a escaladé le versant opposé et qu'il repose meurtri sur un lit de feuilles dans le « ravin des larrons ».  Au moyen d'une lampe de poche, qu'il serre entre les dents, il furette la masse rocheuse dans ses moindres recoins. Il est éclaire aussi par ses compagnons qui, avec angoisse, le regardent s'élever.  Il est minuit et toujours rien.  Le comté de Grunne propose d'avertir cinq des meilleurs grimpeurs du Club alpin capables de parcourir tous les rochers. Cependant, les chercheurs ne se découragent pas.  Ils poursuivent leurs investigations au prix de mille difficultés. C'est alors que le baron Carton de Wiart pense à envoyer le capitaine Jacques de Dixmude qui porte l'uniforme, à la caserne du Génie à Jambes pour y prendre des projecteurs.

L'officier se trouve à l'extrémité nord du « ravin des larrons ».  A l'appel du baron Carton de Wiart, il traverse « li chairotte », la ravine, et crie aussitôt : « Une corde !  Je crois que nous touchons au but ».

 

TRAGIQUE DECOUVERTE

Deux mètres plus loin, il découvre le corps du Roi. Tout le monde accourt.  Le Roi est étendu sur le dos, les bras en avant, comme pour saisir un appui.  Ses vêtements sont maculés de terre et le corps est partiellement recouvert de feuilles.  Il a glissé, la tête en bas, depuis le sommet du ravin, près de la plate-forme, jusqu'à un bloc de pierre ou se trouve aujourd'hui la croix commémorative.  Avec d'infimes précautions, tous ces hommes soulèvent le corps du Roi, descendent la ravine jusqu'au talus qui borde le chemin où ils déposent délicatement leur précieux fardeau. C'est alors seulement que les gendarmes, les gardes et les deux civils reconnaissent l'alpiniste décédé.  L'incognito avait été respecté jusqu'au bout. Le docteur Nolf examine la blessure du Roi. Une large plaie sanglante s'ouvre à la partie droite du crâne fracassé. Il constate officiellement le décès : la mort a dû être instantanée.  Le Roi Albert est donc décédé le 17 février 1934 entre 16 heures et 17 heures.  Le corps du Souverain est enveloppé dans une simple couverture, transporté dans une voiture de la Cour et placé entre le capitaine Jacques et le comte de Grunne.  Le cortège funèbre défile lentement devant le calvaire du « Grand Bon Dieu » pour se diriger vers Namur et se rendre au château de Laeken après avoir traversé, dans le silence de la nuit, les villes et les villages endormis qui ignorent tout du terrible drame qui allait bouleverser le pays et le monde entier.

 

LA JOURNEE DU 18 FEVRIER 1934

La tragique nouvelle se répandit le matin par la voix des ondes. Dès le petit jour, la route qui conduit sur les lieux du drame est barrée dans les deux sens par des cordons de gendarmes.

Le « Rocher aux corneilles », celui qu'on appellera désormais le « Rocher du Roi » est gardé par quelques gendarmes et les gardes forestiers du domaine. Quelque temps après, on l'entourera de barbelés, remplacés bientôt par une balustrade en chêne, puis par le muret qui existe aujourd'hui. Le parquet est là depuis l'aube.  Des fiches désignent l'endroit où l'on ramassa la casquette, le havresac du Roi et une courroie de cuir marquant par là-même le trajet du corps de l'alpiniste royal.  Des voitures de la Cour et quelques autos de particuliers stationnent sur la route.  Il est environ 8 heures 45.  Le Procureur du Roi Verhaegen, le juge d'instruction Philippart, l'expert Fissette recommencent leurs investigations.  Ils questionnent, mesurent et regardent des cartes. Le baron Jacques de Dixmude et le comté de Grunne sont présents. Ce dernier chausse bientôt des souliers spéciaux et recommence pour le parquet l'ascension du « Rocher du Roi ».  Il grimpe sans peine et avec une sûreté remarquable.  Arrivé au sommet, après avoir suivi l'angle de la roche, l'alpiniste prend pied par un rétablissement sur la corniche latérale. C'est à ce moment précis que le drame s'est produit. En effet, le comte de Grunne montre aux enquêteurs les traces de glissement : la pierre est récemment arrachée. Le dessus de la corniche a cédé au moment où le Roi s'y agrippait. « Accident classique, banal » déclare le comte de Grunne surtout ici, où la roché cède facilement. Les gendarmes ramassent sur les ordres du Parquet, une roche pointue aux traces sanglantes. Les pince-nez du Roi, ornés d'écaille, brillent sur une branche arrachée.

Et sur la route commence le défilé des curieux, des pèlerins, qui depuis lors n'a jamais cessé...


[i] Lors d’une excursion précédente à Marche-les-Dames, le Roi Albert qui traversait cette prairie fut arrêté par un garde particulier appelé « Bodjo », Voué Joseph, qui l’interpella en wallon : « Attintion, Mossieu, li cincî n’est nin bon.  Vos n’plo nin passé par là ! » (Attention, Monsieur, le fermier n’est pas bon.  Vous ne pouvez pas passer par là).  Le Roi sourit et rebroussa chemin.

 

[ii] Le Comte Edmond Carton de Wiart (1876-1959).  A 21 ans, il devint docteur en droit et docteur en sciences politiques..  En 1901, il devint secrétaire du roi Léopold II.  Il résidait fréquemment dans son château de Lives sur Meuse (Brumagne), situé presqu’en face du rocher fatal., où il recevait souvent le roi Albert Ier .

 

[iii] Le roi était venu déjeuner avec la reine au château de Brumagne.  Il traversait la Meuse en barquette conduite par un passeur d’eau, Arsène Targez, dit le « Blanc Rolet », qui le prenait pour un professeur d’Université.  Jamais le passeur d’eau ne connut la réelle identité du roi.

 

[iv] Xavier de Grunne fut prisonnier politique en Allemagne durant la seconde guerre mondiale. Il mourut en 1945 dans un camp d’extermination.  C’est lui qui donna le goût de l’alpinisme au Roi avec qui il était ami.  Pendant très longtemps, il fut le propriétaire du château-ferme de Wartet.  Signalons aussi qu’il fut député rexiste au début du rexisme.