Souvenirs des Anciens
(brochure de 1994)

AU FIL DES SOUVENIRS DE MARIETTE...

Mariette Vandevalden, épouse Cornet, est mieux connue sous le nom de Mariette "Tin", nous dit-elle. Ce sobriquet lui vient de son grand-père, Célestin, que tout le monde appelait Tin. Et Mariette se souvient que cela ne lui plaisait pas du tout lorsqu'elle était enfant, d'autant que personne ne lui avait expliqué l'origine de ce sobriquet. Mais c'était une habitude dans le village de s'appeler ainsi d'un surnom venu souvent du passé, ou d'un événement particulier de la vie.

Mariette habitait Witterzée et se souvient de ce paysage très différent de ce qu'il est aujourd'hui, avec ses habitations peu nombreuses, et surtout avec ses chemins de terre et ses fossés souvent remplis d'eau puisqu'il n'y avait pas encore d'égoûts. Pour aller à l'église, on passait par le chemin de Bois-Seigneur-Isaac. Et si l'on voulait passer par les chemins des champs, il y avait sept tourniquets à franchir pour arriver au train. Le moulin avait déjà perdu ses ailes, mais la maman de Mariette l'a connu en activité. Un chemin de terre y conduisait : Lillois ne comportait alors que quelques fermes. Un chemin de campagne menait aussi vers ce qui est aujourd'hui la rue Ramelot.

"Et quand il pleuvait, inondé, inondé, inondé, oh... Et les enfants jouaient au pétrin dans les fossés : on piétinait, et on s'asseyait dedans... Moi, je travaillais à l'usine et mon papa comme chauffeur, il allait porter les paquets à la gare, il faisait le jardin. Et il y avait tellement d'eau que quand on revenait, il fallait que mon papa me prenne sur son dos là dans le fond, pour que moi je ne doive pas passer dans l'eau. " Et Mariette de montrer que l'eau serait montée bien haut sur ses jambes. "Les eaux venaient de Bois-Seigneur et de tout côté, et cela formait comme un lac là dans le fond du pré de la ferme Charlier. Et en hiver, on allait à la glissoire là-dessus. " Ma grand-mère qui vivait dans une petite maison avait toujours sa cave inondée, et elle remontait des seaux et au plus elle vidait au plus ça revenait, hein... Mais maintenant on est bien, on a les égoûts et tout...


COMMENT SE PASSAIT UNE VIE D'OUVRIÈRE ?

Mariette nous confie sa première photo, faite pour la carte d'identité, un portrait en pied : elle avait quatorze ans.

Quand elle a commencé à travailler, elle ne les avait pas encore. "J'avais à peine fini l'école de deuxjours quej'allais travailler. Mais l'inspecteur du travail est venu, il a constaté que je n'avais pas quatorze ans et j'ai dû retourner à la maison. Et quandje suis arrivée à mmaman, je pleurais parce que je ne pouvais pas travailler. Et Maman a dit : ah! on va aller glaner.. Et je suis allée glaner. Et je suis retournée le 3 octobre, un lundi où j'avais mes quatorze ans.

Elle nous montre ensuite une ancienne photo des élèves de l'école des garçons : les enfants endimanchés rendent un hommage patriotique aux Etats-Unis, regroupés autour des photos des souverains, Albert ler et Elisabeth. On y reconnaît le frère de Mariette et monsieur Despontin, ancien instituteur.



"Quand on allait à l'école avec Léontine, on allait par tous les sentiers, on passait près de l'église de Witterzée, on longeait le chemin de fer, on venait rejoindre la route... Mais un jour, quand nous revenions, il y avait un silo de pulpe et nous avons été foncer là-dedans.
Mon Dieu on était arrangées... et on ne sentait pas bon!

Elle se souvient encore que, enfant, lorsqu'on perdait une dent, on allait mettre sa dent derrière une pierre déchaussée au chevet de la chapelle de Witterzée pour avoir un petit frère ou une petite soeur.

A cette époque, les enfants étaient très naïfs, on ne parlait pas d'éducation sexuelle et une fillette qui avait ses premières règles apprenait simplement qu'elle était ainsi devenue une jeune fille. Cela se passait bien souvent de manière dramatique pour l'enfant qui ne comprenait rien à ses maux de ventre. La jeune épousée apprenait le reste après ses noces. Il régnait aussi beaucoup de pudeur au sein de la famille : pas question pour une jeune fille de relever un bas en présence de son père.

Jeune fille, Mariette se promenait avec celles de son âge, elles allaient par deux ou trois.
Des bals, il y en avait deux par an, plus celui de Sainte-Aldegonde à Ophain où l'on allait à pied...

FETES ET LOISIRS

Mariette s'est mariée à vingt-cinq ans, en 1931 : elle avait choisi une robe noire bien que sa maman lui ait laissé le choix d'une robe blanche, mais il fallait retourner travailler le lundi... alors pourquoi une robe blanche ? Et pour le lendemain, elle avait une robe couleur chou rouge en velours.

"J'ai eu une belle noce. J'avais cinq taxis... Il y avait beaucoup beaucoup de gens : on n'allait pas au restaurant, la cuisinière venait, on allait chercher des chaises chez les voisins, maman a logé chez des voisins pour céder sa chambre à la famille. On mettait deux tables dans la pièce devant et c'était bien. Et on a bu du champagne!'

Il travaillait à l'usine et, le soir, il réparait des chaussures pour les gens du village à son compte et ils livraient à domicile en vélo, même chez le Comte, aj'oute-t-elle fièrement. Malheureusement, il est décédé après sept ans de mariage seulement. Mariette se remariera ensuite avec un maçon qui meurt suite à un accident de voiture, puis avec un militaire de carrière.

A l'occasion des fêtes, on se retrouvait en famille, avec des cousins et on allait faire des photos. Cette photo a été prise à la Pentecôte 1935 dans une prairie à côté du château du Baron Snoy, à Bois-Seigneur. Elle existe toujours. Comme c'était jour de sortie, on mettait des chapeaux. Le pèlerinage de la Pentecôte attirait énormément de monde, et l'on voyait des files depuis la gaie de Lillois jusqu'à Witterzée.


Et j'ai travaillé vingt-six ans ici dans les chaussures! " Mariette s'est d'ailleurs reconnue parmi les membres du personnel de l'usine de chaussures.


La cour de l'usine, que les mamans de Lillois reconnaîtront puisqu'elles y passent pour aller à la consultation des nourrissons.

"On commençait à sept heures quart, on avait un quart d'heure pour manger à neuf heures, on recommençait jusque midi et après, de midi et demi jusque cinq heures. On travaillait le samedi jusque cinq heures. Après ça a été jusque 3 heures, puis jusque 11 heures et demie: on était aux anges... "
Mariette était à l'atelier à Lillois avec un personnel nombreux : les ouvriers venaient de Lillois bien sûr mais aussi de Halle, La Louvière... Elle était pareuse: elle me montre son marteau qu'elle a gardé, un morceau de cuir travaillé par elle. Dans la fabrication de la chaussure intervenait d'abord les coupeurs, puis la pareuse qui travaille sur une machine dangereuse munie d'un couteau qui tourne pour amincir le cuir sur les bords. Après on repliait sur une pierre de marbre, puis il y avait des colleuses. On apprêtait ensuite pour les piqueuses et puis c'était le montage : c'était une chaîne. Il y avait finalement le nettoyage des chaussures, la mise en boîtes et la confection des colis".
Mariette a travaillé 45 ans comme replieuse et pareuse. Les quinze dernières années de sa vie professionnelle, elle les a passées comme pareuse à Forest. Son patron était juif : elle en garde un excellent souvenir. Elle a ainsi travaillé à Bruxelles jusqu'à la retraite à soixante ans.

"Quand je travaillais à Lillois, parfois le directeur qui était fort chrétien rassemblait les femmes et on allait nettoyer l'église à Witterzée, on allait chercher l'eau à la ferme, on savonnait, on nettoyait les chaises... Et j'ai vu sur les vieilles pierres tombales qu'il était inscrit censier au lieu de fermier . Un, gros hibou vivait dans le clocher".

Désiré Tibennont, dit Ridache, était un ami des grands-parents de Mariette. Elle l'a toujours connu, et lorsque son premier mari, soldat, lui écrivait, elle lui lisait ses lettres : 'c'était pas comme maintenant, on aimait les vieilles personnes ", sourit-elle. Quand il est mort, Mariette avoue qu'elle a eu autant de peine que quand elle a perdu ses parents. Il était né à Lillois le 30 avril 1835, et il y est décédé le 13 février 1936. Malgré son handicap, en effet il était né avec des pieds difformes, il habitait en face de l'école des garçons, tout seul dans une pièce et un autre vieux vivait à côté.


Il bénéficiait d'une certaine solidarité du village
"Louise lui portait à manger, Maman lui lessivait son linge, on allait chercher le paquet et on le lui reportait. "
Il arrivait à marcher avec des chaussures qu'il s'était faites. Il se promenait l'après-midi. Il venait à Witterzée toutes les semaines. Il travaillait comme cordonnier chez lui. Pour son centenaire, on a fait une grande fête : le bourgmestre lui avait proposé qu'on organise un cortège en son honneur avec des calèches, des chevaux... "Je veux bien un cortège, avait-il répondu, mais c'est moi qui dois conduire les chevaux! " Il a reçu un beau cadeau du Roi.
On vit vieux à Lillois! La tante de Mariette, Héloïse Pierson, est morte à 105 ans et sa fille à 103 ans.

SOUVENIRS D'ENFANCE

Pendant les vacances, lorsque Mariette était enfant, on ne partait pas, mais les enfants jouaient. "Je vais vous raconter quelque chose. C'était au coin de la prairie Charlier. Là, il y avait un arbre évidé, une soque où il y a même du terreau... on y pendait des casseroles et des seaux et on jouait avec ça ! On tendait des fils et on pendait ça... on tapait des pierres dessus... On jouait aussi au paradis, on traçait des marques par terre, et à la balle, et avec des yo-yo quand ça a été la mode... " Les enfants ne recevait pas beaucoup de jouets, bien souvent d'ailleurs on les fabriquait soi-même. "J'ai eu ma poupée. Et pendant la guerrre une couturière m'avait fait une belle robe. Je l'ai donnée et je regrette parce que les enfants ils abiment, hein. Tandis que moi je n'ai eu qu'une poupée et une petite voiture pour la promener! " Sinon, on faisait des poupées avec du linge qu'on roulait en boule pour faire comme si... On avait un châle et on roulait ça dedans.

Parfois, en famille ou alors en excursion avec l'école, on allait jusqu'à Waterloo, à pied bien sûr! On buvait un soda, c'était une bouteille avec une petite bille qu'on enfonçait, et alors on savait boire. "

Mariette était à l'école avec Léontine Rimbert. Elle nous apporte une photo de sa classe sur laquelle elles sont toutes deux.



En 1938, c'était les premiers congés payés.
Mariette s'en va avec ses parents à la mer passer une journée. Elle avait vingt-quatre ans, sa mère quarante-huit et c'était la première fois qu'elles voyaient la mer : "Quand je suis arrivée à la mer, hein, j'ai devnu toute à chair de poule! On dirait un champ, que jdis, qui est labouré. Je n'avais jamais vu la mer. Je pensais que c'était profond, mais je ne m'imaginais pas que ça vnait comme ça... " Et du geste, Mariette montre qu'elle pensait à un précipice et non à une plage que viennent lécher les vagues.


"On allait à Ostende, en train. On emmenait ses tartines, des oeufs, des cerises et on piqueniquait. Il y avait des trains radios où il y avait de la musique.
On a aussi été à Luxembourg, au château de Gaasbeek, ou bien on allait simplement à Waterloo ou à la Dodaine à Nivelles. Mais c'était toujours pour une journée."

Le cinéma, c'est après son veuvage que Mariette allait le découvrir en y allant avec sa maman. Il n'y avait pas de cinéma ambulant qui venait à Lillois. Mais elle se souvient d'un spectacle qui s'est donné dans un café là où se trouve aujourd'hui la Calèche, il y avait même des petits singes...

LA VIE QUOTIDIENNE

A l'époque, des voitures il n'y en avait pas beaucoup. On jouait à la balle sur la grand-route. Pour se déplacer, il y avait le chemin de fer ;c'est la deuxième ligne qui a été construite, la première allait de Bruxelles à Malines, la deuxième de Bruxelles à Charleroi. Le premier train passait avant cinq heures : les ouvriers partaient avant cinq heures... Pour aller travailler à Bruxelles elle prenait le train à vapeur et le trajet durait une bonne heure.

Pour aller à Notre-Dame d'Ittre, on allait à pied jusqu'à Bois-Seigneur et on prenait le tram jusqu'à Ittre. Cette ligne de tram partait de Nivelles en passant par Bois-Seigneur, Ittre, Haut-Ittre. Et il y avait aussi un tram qui allait à Braine l'Alleud

"On change, hein! Quand il fallait repasser avec des gros fers qu'on faisait chauffer sur le poêle... Et le charbon qu'il fallait mettre dans le feu avec une pelle... ".
Et Mariette me montre ces objets reliques : son vieux fer, sa pelle à charbon toute déformée par l'usage. On a eu l'électricité seulement quand mon frère était soldat. Alors on s'éclairait avec des lampes à pétrole. Et quand on se promenait dans le village le soir ,on emmenait une lanterne qui faisait des cercles de lumière : bien sûr, les chemins n'étaient pas éclairés!
On n'avait pas de machine à laver, on faisait cuire le linge et il fallait tourner, tourner pour le battre. Et on n'avait pas d'essoreuse!' Mariette apprécie manifestement certains progrès, mais elle s'est arrêtée devant les machines automatiques... Si elle a une machine à laver ronde en fonte, et une essoreuse ancienne, c'est encore dans une cuve en cuivre raccordée au gaz qu'elle bout le linge et c'est une pompe qui lui amène son eau de pluie. Lorsque le linge trempe, c'est dans une bassine de zinc... Et chaque semaine, le dimanche, cette infatigable ménagère qui a plus de quatre-vingts ans fait sa lessive à l'ancienne, y compris les draps de lit... Elle ne peut plus comme autrefois mettre les draps à blanchir sur les prairies à côté de la maison...

Mariette a construit sa maison devant la voie de chemin de fer parce qu'elle aime voir passer les trains. Elle se souvient de l'accident qui a couché un train sur la voie détruisant une maison en 1975, le passage a été interrompu pendant quelques jours... "On aurait dit qu'il y avait quelqu'un de mort dans la maison!'

Son jardinet est remarquablement soigné : les boutures sont prêtes dans sa véranda pour être repiquées en mai, des graines tentent les mésanges. Un chat coule des jours heureux en sa compagnie : elle adore les chats et bien des photos la montre en leur compagnie à tout âge.