Festival "Etonnants Voyageurs"
Saint-Malo, 2-4 juin 2001


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Les Frères Pils étaient présents en force au merveilleux festival de Saint-Malo. En plus d'une ambiance toujours sympathique et agréable, les rencontres avec les auteurs, disponibles et très présents, offrent à chaque visiteur de véritables morceaux choisis de littérature et de voyage.




Avant l'étonnement et le voyage


Ce 2 juin, nous franchirons les portes du festival "Etonnants Voyageurs" pour la huitième fois. Depuis 1992, nous n'avons manqué que deux éditions : en 1995 et 1998, pour deux voyages qu'aucun livre ne pourra remplacer. Les naissances toutes proches de Ninn et Nils empêchaient alors les longs déplacements en voiture. Nous voici quatre maintenant, tout ouverts aux grands vents frais de Saint-Malo. La ville est belle, la location agréable, les environs nous sont connus.
Le programme, disponible sur le site du festival est à nouveau alléchant. Cap au nord ! Avec des auteurs comme Jörn Riel, Gunnar Ekelöf, Per Olov Enquist, Bjorn Larsson, Nicolas Vannier, Jean Malaurie, James Welch, Bernard Giraudeau et bien d'autres.
Comme chaque année, le coeur de la ville toute entière va battre au rythme du festival. Des hôtels aux terrasses de café, des cinémas aux salles de concerts, les rues et ruelles de l'ancienne ville de Saint-Malo - le "Muros", comme on dit là-bas - seront ouvertes aux rencontres, aux débats, aux expositions, à la bonne humeur et aux courants du large. Autour de ses tables, le café littéraire (poumon du festival) recevra des dizaines d'auteurs qui s'enrichiront de leur expérience et de leur écriture. Car le festival de Saint-Malo est avant tout un lieu où la rencontre est privilégiée. Les auteurs, les illustrateurs, les cinéastes s'y sentent chez eux. Il n'est pas rare d'apercevoir, à travers les baies vitrées de la Rotonde Surcouf, au Palais du Grand'Large, quelque écrivain américain ou africain en promenade sur la plage, pieds nus et sourire au lèvre. Nulle part ailleurs, une ville ne se prête mieux au grand départ vers l'aventure - littéraire ou autre.
Les souvenirs nous sont nombreux, qui animent notre mémoire et nous émeuvent toujours, à l'heure de repartir là-bas. Nous revoyons Alvaro Mutis et son sourire légendaire qui croise Hugo Pratt et, en riant, échange avec lui sa casquette de marin. Hugo Pratt, aujourd'hui disparu... Nous entendons encore Ella Maillart - une des plus grandes voyageuses de ce siècle, elle aussi disparue... -, installée à une minuscule table de bistrot, solitaire, presque abandonnée, sirotant son café, abordée avec toute la timidité d'un jeune premier. Ses réponses fusent à travers moi comme des flèches de tout bois. Et Denis Richer, aventurier quasiment aveugle, qui vécut plusieurs mois seuls parmi les indiens d'Amazonie, que j'accompagne jusqu'au salon du livre, ébloui par sa simplicité et sa disponibilité... Jörn Riel enfin ! Ce merveilleux conteur de racontars qui nous arrache des fous rires ou des larmes avec ses histoires de chasseurs du Grand Nord, qui philosophent, dépriment, voyagent, chassent (évidemment), cuisinent, boivent ou... tricotent. D'ici, je l'aperçois assis et imperturbable, curant sa pipe, attendant - si peu ! - les lecteurs du stand Gaïa (son éditeur en France) qu'il reçoit avec plaisir. Je me souviens de quelques pas en sa compagnie dans les rues de Saint-Malo, lui indiquant les chemins de la cité et les artères du festival qu'il ne connaissait pas alors.
Grands moments, grands hommes, grandes lectures ! L'édition 2001 sera sans doute un grand cru, qui bonifie avec le temps, et s'étend par ailleurs. Car "Etonnants Voyageurs"... voyage. A Bamako (Mali), Missoula (Etats Unis), Dublin (Irlande), Sarajevo (Bosnie), les auteurs qui veulent dire ou raconter le monde trouveront aussi, sous la houlette de Michel Le Bris, ce pirate de la littérature, un terrain d'expression sans limite.
Et nous n'apprécions guère les frontières...

Tristan Alleman



A propos de Louis Brauquier…


Pythéas

Pythéas… Le titre du livre, d'entrée, attire notre attention. S'agirait-il de ce même Pythéas dont parle Louis Brauquier dans sa courte pièce (dans Je connais des îles lointaines / Louis Brauquier, Paris, La Table Ronde) ?
Oui, c'est bien lui, et - comble de chance - notre interlocuteur, Yvon Georgelin, connaît et apprécie Louis Brauquier. La conversation est engagée. Elle sera passionnante. C'est qu'il connaît bien son sujet, l'auteur, passionné d'histoire et d'astronomie - et tout aussi passionnant. Encore du temps qui passe trop vite… Il nous en reste un livre, à découvrir sans hâte, comme ces navigateurs antiques allaient de cap en cap… Au gré des courants et au fil des étoiles.
(Pythéas / H. Journès, Y. Georgelin, J.-M. Gassend. - Ollioules : Les Editions de la Nerthe, 1999)
Bernard Giraudeau

Etrangement, dans ses lettres à son ami Roland (voir l'article), la voix de Bernard Giraudeau semble rendre écho à celle de Louis Brauquier : " Diego Suarez aux collines mauves où la misère s'écoule en cascades comme les bougainvilliers - Diego marine, cargo fantôme. A la frontière des docks, la longue sieste a commencé. Un oubli en uniforme gris sommeille sous la menace des grues, un vestige de la Royale, un dragueur à triste mine. Rien ne bouge. Une porte attend un souffle. Grandeur et décadence coloniale. " Et maintenant, Louis Brauquier : " Sur la terrasse indienne, au-dessus de la mer, le jour naît avant l'aube quand enténébré de sommeil et de la couleur du musicien, sonne, dans le camp proche, le réveil au clairon de l'Infanterie Coloniale Mixte. "
Deux hommes, deux démarches, deux époques, et pourtant, la même sensation de douceur fiévreuse, la même perception d'un grand port, la même envie d'en faire partager les résonances. Etrangement, oui, un petit cercle se dessine, qui englobe le monde des hommes, leurs rêves, leurs évasions, pour en rendre toutes les émotions. La mer, inépuisable source de vie...

 



Instantanés Malouins


Un sourire, une poignée de mains… Et, pour ne rien gâcher, une brassée de bien beaux livres : "Monsieur Folle Avoine", des éditions du même nom (nous n'avons su qu'après, qu'il se nomme Yves Prié), avait tout pour attirer les Frères Pils… Nous nous sommes donc arrêtés à son stand, le temps de faire connaissance…
En sommes revenus avec les quelques volumes de l'Almanach Poétique Japonais (on en reparlera plus longuement - le temps de tout lire !) et un souvenir pour le moins cordial, de cette cordialité qui prend le temps de faire attention à l'autre, le temps de l'échange.
On se reverra sans aucun doute !


Tout aussi cordial, tout aussi jovial, assis derrière sa table à dédicaces, voici Jean-Claude Bourlès (Retours à Conques, Le Grand Chemin de Compostelle, Passants de Compostelle, tous publiés chez Payot, collection "Voyageurs")… Ce marcheur invétéré parle de ses livres comme un artisan de ses vanneries : simplement, sans prétentions inutiles. Voici donc l'homme qui a parcouru la Bretagne à pied, sans autre guide que l'envie d'aller voir (Une Bretagne intérieure)… Il se montre intéressé par ce petit journal venu de Belgique ("De si loin ?" s'exclamera-t-il… lui, le voyageur !), et gratuit, qui plus est ("Mais vous êtes des bons, vous !!!"). Ici aussi, le courant passe, on ne se perdra pas de vue.


"Goélettes". C'est le titre prometteur du documentaire que l'on s'était promis de voir. Il raconte l'histoire de ces deux goélettes de la Marine Française, la Belle Poule et l'Etoile, parties pêcher la morue en mer d'Islande dans des conditions similaires à celles de leurs devancières.
Entrecoupées de phrases recueillies dans "Pêcheur d'Islande" de Pierre Loti, les images se succèdent, sauvages, évocatrices. C'est un rêve qui prend forme sous nos yeux éblouis, replongés d'un coup dans les lectures captivantes de l'enfance.
Elles donnent envie d'en voir plus, de voir les deux autres documentaires que Patrice Roturier a consacrés à Paimpol et ses traditions de pêche. Cette lacune sera bientôt comblée…



A propos du Grand Nord


Jacques Pasquet

Il vient tout droit du Grand Nord canadien - et s'avoue d'ailleurs mal à l'aise parmi tous ces gens… Mais quand il parle, c'est un autre monde qui nous rattrape et nous fait rêver. Ses " Contes Inuit de la Banquise " (" Je ne sais plus comment ça s'appelle… l'éditeur m'a arrangé le titre, pour vendre ") commencent par cette savoureuse mise en garde : " Alors que choisissez-vous ? L'aventure ou la routine ? Vous avez choisi la routine ? C'est votre droit. Personne ne vous en voudra et puis ça laisse de la place pour les autres qui pourront vous raconter leurs aventures. Alors salut, bonjour, et à la prochaine ! Ceux et celles qui ont pris le risque de l'aventure, bienvenue ! suivez le guide, et rendez-vous au chapitre suivant. J'allais oublier un détail. Bonne chance ! On ne sait jamais, ça peut toujours servir. "
Le ton est donné, l'homme ressemble à son livre : d'une pièce. Lors de notre rencontre, il nous fera cadeau de quelques anecdotes. Celle de ce vieux sculpteur qui refuse obstinément de vendre ses œuvres aux blancs (" Ils n'y comprennent rien ! ") Celle du jour où, nouveau-venu dans la communauté et assistant à un curieux va et vient de femmes Inuit, il prend un enfant dans ses bras, l'endort d'une berceuse et… gagne le concours de la meilleure mère !!! …le va et vient en question consistant à essayer d'être la première à endormir son enfant… Inutile d'ajouter que, pendant une semaine, tout le village se moquera de lui…
On retrouve chez Jacques Pasquet le ton des racontars (voir ci-dessous) de Jörn Riel - son ironie aussi. C'est qu'ils se ressemblent un peu, le Canadien et le Danois, amoureux des mêmes traditions, des mêmes terres - terres qu'un océan a malencontreusement coupées en deux.

N.B. Par une de ces ironies linguistiques tant qu'inexplicables, le mot " femme ", en Inuttitut (langue des Inuits) se dit " arnaq "… Toute ressemblance…

Marc Menu

(Contes Inuit de la Banquise : voyage dans l'Arctique canadien / Jacques Pasquet ; ill. de Stéphan Daigle. - Editions d'Orbestier, 2000)


Jorn Riel

La poignée de mains de Jorn Riel. Franche et massive. Le regard - direct. Ne dévie pas d'un pouce. Au fond des yeux, au coin des lèvres, l'ébauche d'un sourire, d'une ironie bien-veillante. On se sent un peu plus homme dans ce regard-là. Et on s'en souviendra, plus tard, en ouvrant le livre au-delà de la dédicace. Quand ses racontars (" mensonges qui ont l'air de vérités… ou l'inverse ") nous prennent, et qu'on sait déjà qu'ils ne nous lâcheront plus.
Jörn Riel répond aux questions - en danois. Tout en regardant son interlocuteur comme s'il n'y avait aucun obstacle de langue, comme s'il n'y avait pas besoin d'interprète. D'être humain à être humain. Avec la force tranquille de l'homme qui sait où il va.

Marc Menu


"Soré" (ci-contre) est le troisième épisode du "Chant pour celui qui désire vivre", sorte de grand roman ethnologique composé par Jorn Riel, qui traverse plusieurs siècles d'histoire des Esquimaux de l'Ouest du Groenland. Avec "La maison de mes pères" et "Le jour avant le lendemain", c'est une toute autre facette du talent de l'auteur qu'il nous est donné de découvrir ici. Les aventures tragico-comiques des chasseurs européens, personnages phares des "Racontars", s'effacent derrière une réalité terrible : celle d'un peuple qui doit vivre et survivre dans des conditions extrèmes. Mais avec son infinie tendresse pour ses personnages, Jorn Riel peut tout conter : les pires famines, les chasses les plus infructueuses, les gestes d'amour d'une grand-mère pour son petit-fils ou encore les rêves des hommes appelés aux grandes destinées.
Mais il est impossible de réduire cette oeuvre à quelques lignes. D'autant plus que Jorn Riel nous a promis pour bientôt quelques vers de textes inédits, lorsque nous l'avons rencontré à Saint-Malo. Nous cheminerons donc plus longuement en sa compagnie dans notre prochain numéro.




L'encre d'un marin


Les meilleurs récits de voyage sont ceux qui ne veulent pas en être. "Le marin à l'ancre" est de cette trempe. Et d'ailleurs, Bernard Giraudeau n'en a cure. Le succès cinématographique ne l'a pas changé. Il est toujours ce jeune cadet de 17 ans qui part sur la mer. Ses voyages se jouent des grandes escales de découverte sur le monde, sans limite, sans véritable destination. Après ses documentaires (Chili Norte, la Transamazonienne), après ses deux longs métrages (L'Autre, Les Caprices d'un fleuve), il touche à la littérature, par la voie directe de la correspondance. Pendant près de 15 ans, par ses lettres pleines d'émotion, de trouble et de sensualité, il va voyager par procuration avec son ami Roland, handicapé voué définitivement à la chaise roulante, qui rêve d'un périple aux Marquises. Peu d'ouvrages peuvent ainsi receler l'essence même d'un partage. Giraudeau offre sa propre perception des choses, des gens, transcrit sa propre expérience à celui qui va le lire, ou plutôt l'écouter. Plus encore que du récit, on est ici bien proche de la confidence. "Je ne t'ai pas emmené en Italie, à Perugia, en Ombrie. Le tournage était ennuyeux et le film ne sera pas un chef-d'oeuvre. Si tu le souhaites, il y a une place dans mon kayak." Ainsi, on n'oubliera jamais qu'il s'agit de lettres. C'est là l'essence de ce livre.
Après quelques pages, je me demandais pourquoi Giraudeau avait décidé, après la mort de Roland, de publier ces lettres... Peut-être un hommage, plus certainement un besoin de ne pas laisser l'oubli ensemencer l'écrit. Car tout écrit doit être lu, même par soi. Peut-être un sentiment de solitude trop douloureux à vivre après la disparition de l'ami. Et donc à partager pour le vivre moins difficilement.
Je n'ai guère de réponse à proposer. Seulement un sentiment de bien-être, me retrouvant dans ces eaux-là, où l'on se sent proche du marin en partance, tout en restant à l'ancre devant - ou derrière - ces horizons qui nous attirent.


Tristan Alleman

(Le marin à l'ancre / Bernard Giraudeau. - Paris : Editions Métailié, 2001)