____________________________ Idées, rencontres, découvertes______________________
 


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Le Monde est un voyage

Pourrait-il exister un seul langage, un langage universel, un langage compris, immédiatement compris de tous et de chacun, d'où qu'il vienne, où qu'il aille ? Tous issus d'un même acte d'amour, de la rencontre de deux infimes parties d'être, nous allons, avec nos racines, tentant à chaque instant d'en briser l'importance, l'influence, pour mieux respirer l'air du monde. Tous habités d'une confiance limitée au-delà de certaines limites, propres à chacun. Pour les briser, nous disposons de quelques essences : cet amour qui vibre au coeur de notre coeur, et que chacun libère comme une pluie bienfaisante - rançon de notre enfance ; la musique, cet instrument cardiaque qui nous donne un rythme à partager, rapide ou lent, régulier ou affolé, témoin de toutes nos émotions ; et d'autres encore. Reste l'écriture, ce fait majeur de notre évolution, qui ne peut se comprendre qu'en possession des secrets de son âme : le vocabulaire. Mais bas les gestes qui peuvent en partie les expliquer; bas les masques qui veulent les dissimuler : voici des traductions pour permettre le voyage et l'échange de quelques morceaux de notre âme.


Textes Yacoutes

La radio n'est pas un astre mort. Elle continue à rayonner de ses essences autour de nous. Une oreille distraite suffit encore à nous surprendre. Taïga, toundra, Sibérie, des mots qui nous rafraîchissent le corps et l'esprit. La neige y est herbe, le gel y est air. Des Belges au bout du nord du monde, Monsieur et Madame Wagner-Dujeux, sont, pour quelques mois, professeurs en Yakoutie, au grand nord de la Russie. Ils enseignent le Français à l'Ecole Sakha-Belge de Kepteni, à de jeunes enfants, dans une contrée où même l'idée de la Belgique n'existe pas. C'est déjà un voyage. Un contact s'établit entre eux et nous, par la voie des messages électroniques - qui franchissent bien l'espace immense de la terre glacée. Nous leur expédions des livres en Français. Notre démarche les intéressent et ils traduisent avec les enfants des contes Yakoutes (racontés en Russe). Ils relient ensuite un petit recueil, illustré par eux-mêmes. Ce sont des histoires souvent morales, fines et intelligentes, mettant en scène des animaux ou des éléments de la nature, pour raconter aux hommes leur propre... histoire. Point de plus belle ouverture sur le monde que ce petit recueil, témoin d'un échange de culture par la simple transcription de quelques contes. L'écriture a la vertu d'effacer les frontières, celles qui veulent disposer du monde en le serrant de ses lignes droites. Les mots n'en ont pas. Une petite traduction suffit à les bannir : c'est une souris qui vous le dit...

Les contes




Pourquoi le corbeau est devenu noir


On dit qu'autrefois, le Corbeau était tout blanc. En automne il volait derrière les autres, mais au sud, il arrivait le premier. Au printemps, c'était pareil : il se mettait en route après les autres oiseaux et arrivait ici avant que la neige ne commence à fondre. Mais ce n'est pas tout ! A cause de sa nature vantarde, le Corbeau se moquait des autres oiseaux en les dépassant.

" Vous voilà seulement ! Vous êtes partis depuis si longtemps et vous avez fait un si petit trajet... Sapristi que vous êtes lents ! Vous me traitez de goulu mais vous, par gloutonnerie, vous vous nourrissez sans doute pendant des heures à l'arrêt, craignant qu'il ne reste plus rien aux arrêts suivants. "

Volant en tête, il se posa sur une grosse branche, dans un mélèze élevé, et accueillit le reste des oiseaux avec ces paroles offensantes : "
Bonjour, bonjour, mes compatriotes ailés. On peut se demander si vous êtes venus en volant ou à pied. Vous êtes très en retard, toutes les provisions que les bipèdes nous avaient préparées pour l'hiver, je les ai avalées et il ne vous reste rien. Et comme j'étais le premier, ils se sont tous rassemblés pour bien m'accueillir. Quelle fringale vous devez avoir, vous ! Moi, j'ai eu tout le temps de m'engraisser et de me promener. "

Les oiseaux étaient courroucés et blessés en entendant de telles paroles. Ils auraient absolument voulu savoir comment le Corbeau, en partant après tout le monde, pouvait arriver avant tous les autres. Ils lui promirent même une récompense s'il livrait son secret. Mais le Corbeau ne leur dit rien. Alors ils se réunirent tous et décidèrent de l'attraper. Ils le prient et lui dirent : " Ou bien tu nous comment tu arrives avant tous les autres à destination, ou bien nous t'infligeons un châtiment, après jugement, et nous t'obligerons de toute façon à parler.

- Jamais de la vie, je ne parlerai pas, même si vous me coupez la tête ! " répondit le Corbeau en montrant son cou de la patte.

Après une courte discussion, ils jetèrent le Corbeau sur un bûcher, le feu le brûla et son plumage devint noir. Les oiseaux lui posèrent de nouveau la question mais, même sur le bûcher, il refusa carrément de leur répondre. Ainsi les oiseaux ne purent rien en tirer.

Depuis lors, rien ne changea pour le Corbeau : en automne, il partait le dernier, au printemps, il arrivait le premier et fanfaronnait devant les autres oiseaux. Seul son plumage blanc était devenu noir.




Le cheval et le renne



Il était une fois un Cheval qui paissait dans une grande clairière verte. Cette clairière était une très bonne pâture, grasse et copieuse. Mais un jour apparut là un beau Renne. Il vit que la clairière était vaste et qu'il y avait beaucoup d'herbe, en suffisance pour le Cheval et pour lui. Il décida donc d'y rester toujours.

Cela ne plut pas au Cheval : il voulait paître seul dans cette clairière qu'il s'était choisie. Mais il ne savait comment chasser le Renne. alors il s'adressa au Conseil et demanda l'aide de l'Homme. " Le Renne est plus rapide que moi, comment le chasser de la clairière ? " " Si je te mettais une bride, répondit l'homme, et que je montais sur ton dos, alors je chasserais le Renne. "

Le Cheval fut d'accord. L'Homme lui mit une bride, le monta et partit. Il réussit à chasser le Renne de la clairière mais depuis lors le Cheval dut aussi dire adieu à la vie en liberté. Il commença à travailler pour l'Homme qui le monta et partit chaque jour sur son dos.



Ne dis jamais à un pope " Donne ! "

Un paysan vit un pope en train de se noyer dans la rivière. Il courut sur la berge, tendit la main et s'écria : " Père, donne-moi vite la main ! " Le père n'était pas loin de la berge et pouvait tendre la main sans difficulté. Cependant, en entendant cette voix, il nagea de toutes ses forces vers le milieu de la rivière. A ce moment un autre paysan arriva au bord de la rivière. Il connaissait bien les habitudes des popes et cria au premier qui essayait de sauver le pope : " Eh ! Ne dis jamais "Donne !" car le pope ne donne jamais rien à personne. Il a seulement l'habitude de tout nous prendre. Si tu ne veux pas qu'il s'en aille, dis-lui : "Tiens !" " Le premier paysan fit ainsi. De nouveau, il tendit la main au père en disant : " Tiens, père, prends vite ! " Ayant à peine entendu "Tiens !", le pope se mit à nager vers le paysan et prit à deux mains sa main tendue. Alors ce dernier pût enfin le tirer jusqu'à lui.



La souris et l'élan

Un certain soir, la souris et l'élan se rencontrèrent sur la berge boisée d'une rivière. Ils discutèrent à cette occasion pour savoir qui des deux apercevrait le premier le lever du soleil.
" Toi, misérable créature terrestre, voir le soleil avant moi ! disait l'orgueilleux élan. C'est moi qui le verrai le premier.
- Ne te vante pas trop, avec tes longues pattes et tes grands yeux, répondit la souris. Il pourrait bien arriver que je voie le soleil avant toi. "
En discutant, ils s'installèrent pour attendre l'aube. Ouvrant ses grands yeux, l'élan s'installa face à la partie orientale du ciel. La souris, elle, regardait vers l'ouest.
" Engeance obscure ! Elle ne sait même pas où se lève le soleil, mais cela ne l'empêche pas de m'importuner dans la discussion " se moquait l'élan dédaigneux, en jetant un coup d'oeil à la souris.
Une heure passa, puis une deuxième. Et soudain la souricette s'écria joyeusement : " Le voilà, le petit soleil ! Je l'ai vu la première, la première !"

L'élan ne voit encore aucun soleil, il ne croit donc pas la souris. mais se tournant de son côté, il regarde : les rayons du soleil dorent déjà la cime des arbres et leur reflet tremble sur les feuilles.
" Te voilà bien avec tes longues pattes, te voilà bien avec tes grands yeux ! "
La souris jubilait. L'élan était offensé et dépité d'avoir été ridiculisé par une si petite bête. Il voulut alors la submerger de sa fureur, mais, agile, elle était déjà dans son trou. Essaie toujours de l'attraper !

 



Mon amie à quatre pattes
par Lana Litvinseva (14 ans)



Elle vivait chez nous. On l'aimait bien, notre tortue. Elle venait du sable de la steppe. Elle aimait beaucoup le sable, le sable chaud et les fleurs du pissenlit, petits soleils, évidemment succulents à manger.
Les enfants qui venaient chez nous étaient ravis, les adultes s'étonnaient : dans nos régions sévères, pas de tortues. On doit les faire venir.
Un jour, je l'ai perdue, elle a disparu. Triste, je l'ai cherchée. J'espérais la revoir, un miracle car cet hiver, il y a eu très peu de neige et il a fait très froid.
Mais j'ai encore un espoir, un très grand espoir : notre terre est sévère, mais sa chaleur intérieure est très grande.


Le conte ci-dessus a été écrit en Yacoute, traduit en Russe, puis enfin en Français par une jeune élève de l'Ecole Sakha-Belge de Kepteni. C'est donc un texte tout à fait original !
Qu'une jeune fille de 14 ans écrive maintenant sa propre histoire et la traduise est pour eux (et pour nous) la plus belle des récompenses.
(Rappel : "Yacoute" ou "Yakoute", pour c'que ça coûte !)





Nicolas Antoniadis : Mineur grec et borain

Le voir, c'est l'entendre. Quelques mots de Nicolas et on garde le son de sa voix au fond de la mémoire pour longtemps. Le "r" se roule en boule dans sa bouche à l'accent grec. Le Français n'a rien altéré de la chaleur humaine qui se dégage de chacune de ses paroles. Il y a du Socrate en lui, quelque chose de fondamentalement philosophique. Il est absolument impossible d'imaginer qu'il ait vécu dans l'obscurité des galeries de mines plus d'un tiers de son existence. Toujours prêt à combattre l'oppression (la Grèce n'a-t-elle pas connu un des derniers régimes totalitaires en Europe ?), à défendre la condition sociale du travailleur, mineur ou autre, à s'engager dans une lutte pacifique pour une idée, Nicolas n'a cessé tout au long de sa vie d'écrire de petits textes dans divers organes de syndicat ou des journaux locaux à tendance sociale.
Annina l'a épousé en Belgique, dans les années 50, quand l'avenir des ouvriers italiens passaient par les mêmes mines belges. Au début, ils ont vécu dans les "hangars" qui étaient mis à la disposition des nouveaux émigrés. Puis, ils se sont installés dans une petite maison à Cuesmes, dans les environs de Mons. Ils ont eu trois enfants : Cosmas, Pietro et Lina, aujourd'hui tous installés en Belgique.
Au pied des terrils, témoins étranges de ce passé industriel et minier définitivement mort, cette famille est l'exemple de la persévérance de parents qui, arrivés en Belgique, ne connaissaient pas un mot de français, l'ont appris en côtoyant les Belges du Borinage et l'ont restitué dans divers écrits.
Des voix qu'il faut écouter en silence pour mieux comprendre l'homme qui s'interroge : où sont ses racines ? Où est son avenir ? Des voix douces uniquement liées entre elles par les émotions d'une vie dont les petits-enfants (aujourd'hui au nombre de cinq) sont la plus belle réussite.

 



Avant mon émigration, je voyais sur la carte de géographie, un petit pays, près de la mer du nord. C'était la Belgique.
Un jour, quand la Belgique nous a appelés pour travailler dans les charbonnages, je suis venu, avec les autres.
Je trouvais une vieille petite maison au baraquement, car le logement pour les ouvriers émigrés n'était pas prévu, et je commençais mon nouveau métier de mineur de fond.
Mais, ma pensée était souvent loin là-bas, tout près d'une côte bleue de la Méditerranée, là où je suis né.
Si, dans un journal, je voyais quelque chose concernant la Grèce, je le lisais avec beaucoup d'attention. Si la TV consacrait une émission sur mon premier pays, j'aurais voulu qu'elle ne finisse pas.
Quatorze ans passèrent, j'ai décidé d'aller passer les congés payés à l'endroit où j'ai vu le soleil pour la première fois. Là où une vieille mère m'attendait. J'y suis allé, j'ai revu ceux dont j'avais la nostalgie : ma famille, mes amis d'enfance...
Après quatorze ans ! J'étais très heureux de me retrouver parmi les miens.
Mais, je ne sais pas... je me sentais un peu comme un immigré à la mentalité que je trouvais différente, ou bien c'était moi qui étais changé après quatorze ans de vie parmi mes camarades borains.
Un jour, j'appris qu'un belge se trouvait en vacances à environ 3 kilomètres. Je l'ai trouvé et j'étais content. Souvent, nous sommes sortis ensemble. Dans les journaux grecs, lorsqu'il y avait un article donnant des nouvelles de la Belgique, je le lisais avec attention. Quand à la radio j'entendais "Bruxelles" j'amplifiais le son.
En revenant, je me disais : " C'est bizarre, quand je suis en Belgique, je pense à la Grèce, et quand je suis en Grèce, je pense à la Belgique. " Que se passe-t-il ? " Ai-je deux pays ? " Je suis né et j'ai grandi en Grèce. Mais la Belgique où je travaille, je vis et je vieillis, je ne pense pas que ce soit pour moi un pays étranger.


Nicolas



Au village où je suis née, le soleil me réchauffait.
J'allais à la plage, la mer me parlait d'autres paysages.
Un jour je suis partie vers les horizons inconnus.
Je suis passée à travers les boisages, je me retrouve au Borinage.
Les terrils me racontent le passé.
A leur commencement je n'étais pas encore née.
Aujourd'hui les terrils, on les fait disparaître.
Les hommes qui ont laissé la vie,
par mon récit vont renaître.
Cette terre, on l'emploie pour les routes.
De loin mon esprit écoute.
Les appels viennent de partout.
Sans comprendre, je me retrouve à genoux.
Les pierres de la mine que je vois
Bien des hommes les ont vues avant moi.
Ces pierres que je prends en passant
C'est l'homme d'hier que je porte plus loin.
En marchant, je revois la plage.
Les vagues sont libres dans leur passage.
Etre libre ou bien être sauvé
C'est très important d'être hébergé.
Le Borinage revit comme avant
On retourne en arrière en marchant en avant.

Annina



Voix polonaises

Quelques poèmes venus de Pologne, traduits par Zofia Ladomirska, future comédienne, qui nous fait le cadeau de ces bribes de son pays…


" La langue maternelle est la langue des émotions… J'avais envie de partager mes émotions, en traduisant des poèmes que j'aime, qui me parlent. Je sais que les traduire, c'est en quelque sorte les limiter, car les poèmes, je les raconte comme je les comprends. La pauvreté d'une traduction donne parfois envie de pleurer, mais je suis prête à sacrifier 80% d'un poème à cette envie de le partager, les 20% qui restent valant la peine d'essayer. J'ai dans l'idée que l'art devrait être quelque chose d'universel, en tout cas dans ses émotions, mais l'expression de ces émotions, leur mise en images sont différentes d'une culture à l'autre. Les rendre accessibles est pour moi une vraie richesse. "

" La langue maternelle est la langue des émotions… J'avais envie de part ren

Elle est avec nous

Elle est avec nous
Elle écoute le bourdonnement des guêpes
Joue avec mes cheveux
emmêlée dans tes doigts

Le soleil
Délicatement sous nos têtes
Elle pose un peu d’herbes
Puis un coquelicot
point d’exclamation
rouge.

Elle s’oppose à nos mouvements
nous fait pencher vers le sol
d’une odeur
chaude
arrête éternellement
sur la croûte rêche de la terre
Les paralysés par l’amour – la mort.

Halina Poswiatowska

Jeux d’enfants

Les uns, les yeux vivants
jouent aux billes
d’autres volent leurs chaussures
aux marchands de journaux
d’autres encore avec des ailes arrachées aux papillons
composent un sourire
certains attrapent dans leurs petits doigts dodus
les rêves
et les teignent en noir
et Dieu à côté regarde

Edward Stachura




L’horizon

trois petits points
des oiseaux
ouvrent
le sens
de la route…

 

Horyzont

Wielokropek
ptakow
otwiera
sens
drogi...


 

Czerwiec

Przebudzeni
Wczesnym sniegem
slonca
lepimy
biala, kule,
poranka...

 

Juin

réveillés
par la neige matinale
du soleil
formons
la boule blanche
du petit matin…


 

La foi

Imagine
un verre d’eau
qui désire
devenir
une cascade.

 

Wiara

Wyobraz sobie :
szklanka wody
ktora pragnie
stac sie
wodospadem

Katarzyna Micholewska