_____  Un sillon dans la boue___________________________
 
Une histoire de Joël Lapiere 

                   
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Isomène, il est assis au milieu d'une flaque, comme le temps, qu'il est long celui-là, et en plus des fesses mouillées, il a le regard perdu. Quand il est debout, Isomène est un homme grand et fort, des cheveux mi-longs et flottants, parce que c'est la mode. Il est bien musclé, alors il peut mettre des tenues qui annoncent ses épaules carrées, ses bras musclés et ses pectoraux bien sculptés, il ne le fait pas, parce que ça n'a aucune importance pour lui. Bien sûr, pour végéter dans une flaque d'eau, pas besoin de bien s'habiller, mais il ne s'y assoit pas tous les jours, il traîne ses pieds dans les fonds des ruisseaux, il grimpe aux arbres, pour un oui ou pour un non, il court les bras en avion, dans les cours de ferme, il sourit aux poules.

Isomène, il a trente-cinq ans, et il cherche toujours le bonheur. À le voir, comme ça, marcher les mains dans les poches à travers les champs, on pourrait le croire un peu dérangé du cerveau, il n'en est rien. Il a étudié à l'université, il a beaucoup voyagé, il a un peu aimé. Et puis, il est revenu à son point de départ, un petit village brabançon, perdu entre deux sillons vallonnés, encadré par les bâtiments massifs et carrés des fermes. Ici, il joue avec la pluie, danse avec le vent et il course les nuages au ras des pâquerettes, il remplit ses chaussures de boue, pleure avec les petits matins frais, ou alors, il s'endort au soleil.

Isomène, parfois, quand les rivières débordent, ou quand les blés sont couchés par la pluie, il se dit que la vie ne vaut rien du tout. Il se souvient des filles qu'il a aimées, certaines ne l'aimaient pas, d'autres faisaient semblant, juste pour ne pas rester seules, mais toutes le quittaient, un jour ou l'autre, avec toujours ce reproche ne pas être présent, comme un soleil sans ombre. Il les regardait partir, de l'amertume dans les yeux, et du vide tout autour, comme si rien n'existait vraiment.

Isomène, il se lève tous les jours de bonne heure, il prend une douche froide avant son petit déjeuner, et se lave les dents après. Puis, il vagabonde jusqu'au soir. Toujours à pied, parfois en vélo, mais pas souvent, il aime les berges, les talus, les chemins creux, les bois encaissés. Il rentre crotté, sale, il revient avec l'humus, avec la terre, avec les brindilles, avec les cris des animaux, il en met plein la maison. Il est tellement fatigué qu'il monte tout de suite se coucher. Le lendemain, il recommence, ou alors, il s'assied au milieu d'une flaque d'eau.

 

                La ville est pleine de bruits et de tension, c'est plein de gens aussi, qui ont tous mille occupations. Et ceux qui n'en ont que neuf cent nonante-neuf sont toisés par les autres, ceux qui ont franchi le cap des mille. Amandine, elle l'a pulvérisé. Elle a trois agendas, un sur son lieu de travail, un autre dans la cuisine, pour la famille, le troisième dans son sac à main, pour ses moments à elle. Si on place bout à bout les journées de ses trois agendas, on arrive à des journées de vingt-huit heures, voire trente, sans compter les heures de sommeil. Son réveil sonne l'heure du départ, la sonnerie de son gsm scande ses journées : c'est l'heure de sa réunion, c'est l'heure de la gym, c'est l'heure de la piscine d'Antoine et de Marie, c'est l'heure de son rendez-vous avec sa patronne, c'est l'heure de l'équitation de Marie, c'est l'heure de mettre le plat préparé dans le micro-onde, c'est l'heure de l'anniversaire d'Antoine, de son médicament, de son article, de son mari, de son amant. De ses amants.

Pas tous à la fois, non, c'est trop compliqué à caser dans ses agendas, elle n'a de la place que pour un à la fois. Ce qu'elle veut, Amandine, avec ses amants, c'est s'amuser et jouir pleinement. Elle prend des petits gros rigolos, des forces de la nature qui lui font crisper très forts ses doigts sur les draps des chambres d'hôtel, des romantiques, beaux, si beaux. Les amants qui ne savent pas la faire jouir, ou pas assez, ou pas assez longtemps, sont jetés irrévocablement. Pas le temps. Réunion rédactionnelle, acheter des nouvelles chaussures, banc solaire et soins du visage, porter la voiture à l'entretien, entraînement de hockey d'Antoine, académie de dessin de Marie, rechercher le costume de son mari. Ses amants.

Amandine embrouille continuellement ses journées, pour se sentir vivre, ne fut-ce qu'un instant, croire que l'amour peut être beau, pour sublimer son corps. Elle aime sentir les doigts d'un homme sur son corps, elle aime sa peau qui frissonne, elle aime ses seins quand ils durcissent, elle aime la langue d'un homme quand elle lui procure un orgasme. Elle se sent forte, prête à houspiller le garagiste, à s'énerver sur le plombier, à tenir tête à la directrice de l'école d'Antoine et Marie, à défendre son article pour la revue de la semaine prochaine, à supporter les reproches de son mari qui gémit ses absences. Elle repart de plus belle. Acheter les vacances, billets d'avion et hôtel, emmener les enfants à Disneyland Paris Resort, ne pas rater la rétrospective Turner à Londres, réserver le Quick pour l'anniversaire de Marie, renouveler son abonnement à la salle de fitness, glisser dans l'oreille de son mari leur prochain anniversaire de mariage. Ses amants.

 

                Amandine ne sort jamais de la ville, ou alors en avion, pour aller dans une autre. Mais en l’occurrence, pour l’article, elle n’a pas le choix. Elle s’est perdue sur une petite route boueuse, toute droite entre deux champs d’automne, au milieu d’un soleil pâteux et d’un vent frais. Avec rien autour, juste un arbre désolé, des corbeaux et un grand gaillard qui fait l’avion dans les sillons. C’est comme ça que le temps s’est arrêté pour Amandine et Isomène, dans des caresses aussi soudaine qu’empressées. Amandine revient tous les jours, et Isomène aussi. Au diable les agendas, les plannings et le calendrier sur le mur de la cuisine. Amandine est amoureuse, pas de son mari, il ne faut pas confondre sécurité et passion, elle jouit avec la pluie et le vent, avec les dernières betteraves, avec les premières gelées, avec les premiers perces-neige. Elle aime les labours en rase campagne, elle voit le vent jouer avec les nuages, les arbres plier sous l’orage, les étoiles venir boire aux rivières et les rêves danser dans les rayons de lunes. C’est ça, Isomène. Et lui, il est devenu l’objet d’une pensée, le centre d’attraction, il existe en-dehors de lui dans un beau sourire qui ne le quitte plus, même dans son sommeil. Il se douche deux fois par jour et fait attention de ne plus se salir dans la boue des fermes. C’est peut être ça le bonheur, peut être pas.

Le temps s’est arrêté pour Amandine, juste quelques battements de cœur. Marie arrive en retard à sa leçon de piano, Antoine rate une réunion sur deux aux louveteaux, ses articles arrivent en retard, et sont souvent mauvais, son mari est proche de la séparation. Elle n’a plus d’amants, mais un amant.

Quelle sotte, se dit Amandine, perdre les draps soyeux d’un hôtel pour du vent, si beau et si doux soit-il, ce n’est que du vent. Elle dit bêtement a Isomène que leur relation est finie, et s’en va. Isomène ne comprends pas, il regarde la voiture d’Amandine s’éloigner, puis, il coupe à travers les petites pousses alignées sur les champs, il pense pouvoir la rattraper à la Chapelle au Try, elle doit forcément passer par là. Il court dans ses larmes, vite, à en perdre le souffle et la vie. La voiture d’Amandine roule vite, Isomène court encore plus vite, ils arrivent ensemble à la Chapelle au Try. Isomène se jette sur la voiture, Amandine freine de toutes ses forces.

Le silence qui suit est sombre. Amandine se retourne mais ne voit pas Isomène, elle le cherche de tous ses battements de cœurs affolés. Isomène est introuvable. Elle sort de sa voiture et un vent doux l’attrape au visage, rien que du vent.

Quelle sotte s’est dit Amandine. Elle a invité son mari au restaurant pour se faire pardonner, elle s’est offert un agenda électronique pour son bureau, elle s’est acheté une voiture plus grande pour emmener les amis de ses enfants, elle s’est fait belle pour ses amants. Elle a cru pouvoir arrêter le temps et l’afficher, pleinement, le rendre solide et rien que pour elle. Arrêter le temps, comme si cela avait un sens.