________  Fut un temps __________________________________
 
Conte de Noël par Catherine Dutruch

                   
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Fut un temps, où nous étions nombreux à attendre un soir comme celui-ci. La nuit venue, ma belle, tu t’affolais bien plus, ton tablier fripé, serré dans tes mains nerveuses, parfumées de farine et de cannelle, tu guettais comme une pie le premier des rires à glaner. On est là, vois tu, comme deux couillons, tu peux bien regarder par la fenêtre, va, il ne se passera rien, je te l’ai dit. Un jour, il ne se passe plus rien. C’est pire que vieillir, puisque quand il ne se passe plus rien, c’est qu’on est déjà bien vieux. Ma pauvre, comme je t’envie, encore naïve, et fébrile, pauvre oiseau, sur ta branche…

Tu étais déjà comme ça, je m’en souviens d’hier .Tu te rappelles ? Toi, nous deux ! On venait juste de se rencontrer. J’étais fou, tout heureux d’avoir découvert l’amour ! Fou, je te dis ! Je sautais comme un cabri ! Je t’avais embrassé, et toi, si douce, si fragile, tu m’avais entraîné bien plus loin… Tiens, les jeunes filles d’alors étaient bien les mêmes que celles d’aujourd’hui. Tu parles de ton arrière petite fille comme si elle était une révolution à elle seule, mais toi ! Oh nom de bleu, tu m’avais retourné les sangs !

Et puis on s’est marié, un beau mariage, ah oui ma foi ; un mariage de chez nous, avec musique et tout le tsoin tsoin. On n’a pas été riche, on n’a pas été pauvre non plus. On a trimé, comme tout le monde, ou presque. On ne s’est jamais préoccupé du voisin. Enfin toi, les voisines, tu t’y intéressais bien davantage ! Tu as toujours eu ce défaut, nom d’un chien, de vouloir tout savoir sur tout le monde ! Ca peut bien te servir à quoi, ça, ce soir ?

Tu te souviens ce jules qu’elle avait trouvé, la Mathilde ? Un fameux, qui écrivait des poèmes, et qui l’a planté là, un beau soir de Noël, tiens, ça valait bien la peine de glisser tant de belles phrases sous les portes. J’en ai retrouvé un, je te le lis, il adoucira ta nuit :

Solstice d’hiver
Orange de miséricorde, arbre gelé couronné d’éphémère, ce soir,tu seras couchée dans tes rêves d’espoir et d’amour
Noël ne se joue pas aux dés.
La lumière se conjugue,
pour que tu ne marches plus courbé d’illusions.
Sans larme, juste te suivre, dans la rue.
Enfant, vieillard, voisin, amante,
Que cette nuit,
couverte d’hellébores,
soit la paix en fusion,
l’or que tu n’as jamais perdu.
On ne s’aime plus ?
Qu’on se le dise !
Tous ceux à qui les mots ont repoussé
quand le cœur met l’eau à la bouche, et le mot à l’ouvrage de franchise.
A la nuit lourde d’une étoile,
prête l’oreille à la couleur, l’élan, la douceur farouche.
 

            C’était l’année où rien n’avait donné .pas un fruitier, rien ! ni prunes, ni pommes. Un hiver terrible ! On avait de la neige jusqu’aux genoux ! J’avais dû peller sur le toit ! Tu n’avais qu’une idée en tête, cette année là, que ta fille fasse des études ! T’as bien vu que ça servait pas à grand-chose… Des études, elle en a fait,pour se retrouver où ? Dans un magasin, vendeuse. Voilà. Toi, tu n’en démordais pas ! Mes enfants feront ceci, cela, et on s’est fait avoir, comme tous ! Pas assez d’argent, pas assez d’ambition, peut-être mais ça va souvent ensemble ; tu ne me croyais pas, toi et ton optimisme…

            Allez. .je ne vais pas t’embêter avec ça, ce soir, tu as raison, ce n’est pas un soir pour ça… Tu as assez chaud, au moins, ou  tu veux que je monte le chauffage ? Tu as vu le temps qu’il fait ? Trop doux,cet hiver là, c’est pas bon non plus ; Noël au balcon, pâques aux tisons, qu’on dit ! Arrête donc de te ronger les sangs ! Ils font ce qu’ils veulent ,les enfants, ils ont leur vie, leurs gosses ! T’as pas eu ton coup de téléphone, et alors ? Tu y aurais pensé, toi, à leur âge ? Dans leur situation ? Bon tu vois… est ce que je me fais un sang d’encre, moi ? Non. je vais regarder un p'tit coup la télé, c’est un soir comme les autres, il n’y aura que des conneries, et puis j’irai me coucher, après avoir fait ce que j’avais à faire, tu sais quoi. Et demain, puisque tu y tiens tant, j’irai te porter un beau pot de roses de Noël. Là bas, où tu dors, ma douce….même si c’est un peu froid. Tu vois, je me souviens de tout. Parce que je t’aime. C’est mon Noël à moi, cet amour là.

            C’est tous les jours que je t’aime, même si tu n’es plus là . Je sais bien, je te parle sans cesse, j’ai l’air d’un vieux, d’un radoteur. Je m’ennuie souvent, sauf la nuit de Noël, puisque j’ai tant à faire. Mais c’est pour toi. Noël, c’est tous les jours au chaud, dans ma mémoire avec toi. Mais oui, je te le promets ; je ne prendrai pas froid. Mais oui, je leur téléphonerai, aux enfants, savoir pourquoi ils ne sont pas venus… mais oui, je serai prudent, mais non je ne suis pas trop vieux,pour aller de maison en maison. Ne rabaches pas, toi non plus s’il te plaît, tu me fatigues, maintenant. Je ne t’oublie pas, jamais.

            Tous ces enfants qui dorment et qui m’attendent, tous ces paquets à porter,ces portes,ces sapins illuminés. C’est pour ne plus jamais m’ennuyer, ma belle, et parce que j’aime la joie, comme tu l’aimais toi aussi . Le bonheur,enfin.

            Laisse moi y aller, cette année encore, laisse moi faire le Père Noël… Il y a si longtemps maintenant que j’ai commencé, et je sais que cette nuit encore, on m’attend en rêvant.

            Qu’est ce que ça peut bien faire que je ne sois pas le vrai ?