Rencontre : Marylène Lallemand


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Née le 29 août 1969, Marylène vit à Marseille, ville de tous les voyages, de tous les accents... Et le sien chante tout doucement, juste un peu - comme ces poèmes japonais qui ne se laissent découvrir qu'à demi-mot. C'est donc là, dans son quartier de l'Estaque, qu'entourée de son Vosgien de mari et de sa pierre précieuse de fille - sans oublier le chat ! - elle fait courageusement face aux tempêtes en mer et aux incendies de forêt. C'est là aussi, que brique après brique, elle construit sa maison de mots - entre ceux de Jean Cocteau et ceux qu'elle rencontre dans les haïku. Et ils sont bien jolis, les mots de Marylène...

Tenez... Voyez vous-mêmes... Le grillage est ouvert...




Dans l'armoire d'Elise

J'ai tourné longtemps autour de la maison, sans oser y entrer. J'avais la clef dans ma poche et une main sur la clef. Elle me brûlait les doigts, j'aurais bien voulu qu'Elise ne me la donne jamais.

Seulement voilà.

Elise était tombée dans la rue, un jour. J'avais vu ses cheveux blancs en mèches autour de son visage, je m'étais arrêtée pour l'aider. Elle m'avait fait entrer chez elle, ici même, il y a quelques mois.

J'avais bu un verre de sirop de prunelles qu'elle avait fait avec les fruits qu'elle cueillait au long des haies. J'avais goûté sa tarte, et elle m'avait piqué une cigarette. "Tu sais ma petite, à mon âge, ce n'est pas la fumée qui m'emportera !"

D'accord Elise, d'accord.

Alors le mercredi matin, depuis, je vais faire un tour chez Elise. Petite maison au creux d'une impasse. Petit jardin, vrai nid à chats. Derrière le jardin, un sentier entre les champs, puis un sentier entre des arbustes, puis on se perd dans la forêt. C'est comme ça chez Elise.

Autrement, le soir je passe souvent chez elle. Elle m'attend plus ou moins. Si c'est avant le repas, c'est avec un verre de sirop de ces fruits qu'elle sait trouver au coeur des broussailles. Un peu de tout, j'ai toujours bien aimé. Si c'est après le repas, c'est avec un verre de goutte et du café. De toute façon, elle me pique toujours une clope. Avec le café, elle aime bien ça.

On discute autour des verres et du cendrier. On discute et tout à coup elle me dit. "Oh mais attend voir !" Et elle file dans son armoire. Ressort avec des trucs absolument imprévisibles au bout des mains, et parfois sur la tête. C'est allé du traditionnel album photos, en passant par un vieux chapeau pas possible, de la goutte à tomber par terre, et aussi un chat, même qu'on se demandait depuis un quart d'heure ce qui pouvait bien faire un raffut pareil.

Ca, c'était jusqu'au jour où je suis arrivée, et que je me suis trouvée devant le portail fermé, la maison éteinte au fond du jardin. Elle dort ? Pas possible. Faire carillonner la cloche à toute volée ? Ridicule. Si elle avait été là, je l'aurais su. Je l'ai fait quand même, et c'est une de ses voisines qui a surgi derrière moi. "Elle n'est pas là. Elle est tombée dans un chemin." Merde Elise, t'aurais pas pu m'attendre pour aller vadrouiller ? "Elle est à l'hôpital machin".

Bon.

Je regarde son nom sur la boîte à lettres : Desmoulins. Elle s'appelle Desmoulins. Elle aurait pu s'appeler Deschemins, ça lui serait allé comme un gant. Mais Desmoulins c'est pas mal.

Le lendemain, je passe à l'hosto. J'avais dans mes poches du chocolat, une fiole de calva artisanal donnée par mon cousin.

Je la trouve allongée dans son lit, plâtrée jusqu'à la hanche.

Merde Elise, à ton âge un os cassé ! Tu sais le bordel que c'est à ressouder ? Engueulade. "Ma petite, si je t'attendais pour aller balader, je serais morte enfermée depuis longtemps".

D'accord Elise, d'accord.

"Donne-moi une cigarette, on dira que c'est toi qui a fumé."

D'accord Elise, d'accord.

On discute et elle me dit "Demain ma petite, si tu pouvais m'amener du vrai café dans un thermos, ça serait formidable, parce qu'ici leur café, on y voit à travers."

D'accord Elise, d'accord.

"Et puis si tu pouvais passer à la maison."

D'accord Elise, d'accord.

C'est comme ça que je me suis retrouvée plantée devant sa maison, avec la clef dans ma poche. J'ai ouvert la porte. Le parquet a grincé sous mon poids, comme d'habitude. L'armoire était là, à sa place, au bout du rayon de soleil.

Je m'attendais à ce qu'elle veuille des affaires de toilette, une chemise de nuit. "Non non, j'ai tout ça. Je veux mon carnet et mon stylo, ils sont dans l'armoire. Le carnet, c'est celui qui a une branche d'acanthe collée sur la couverture, tu ne pourras pas le rater".

J'ai dit d'accord, mais maintenant que je suis là et que j'ai ouvert l'armoire, je suis bien ennuyée.

Sur la droite, des robes pendues, des robes dans lesquelles je ne l'ai jamais vue. Un parapluie de dentelle, une canne. Merde Elise, je ne t'ai jamais vue avec une canne ! Tu le crois maintenant que tu en as besoin ?

Sur la gauche, des tiroirs et des étagères. Sur plusieurs étagères, des carnets rangés bien serrés. Aucun qui a l'air en cours, et moi, moi je réalise maintenant que l'acanthe, je ne sais pas ce que c'est. Sur la couverture de tous les carnets, elle a collé une branche ou une feuille de quelque chose.

Alors, j'ai été obligée d'ouvrir les carnets au hasard pour voir celui de tous les carnets qui n'était pas fini.

Dans tous les carnets, il y a des mots, d'une jolie écriture bien tonique, pas tremblée du tout, pas mâchée comme la mienne. Elle y a aussi collé des photos, des bouts d'articles découpés dans des magazines, des feuilles et des pétales, de la terre, et des moustaches de chats.

Ca y est Elise ! J'ai enfin trouvé le dernier carnet. Dans un tiroir bien sûr, et pas avec les autres. Ton stylo aussi, un stylo-plume jetable.

Tu as encore la place pour plein de mots Elise. Moi, j'irai te chercher des fleurs et des branchettes dans les chemins, le temps que je te sorte de là.

Dis Elise. J'y suis dans ton carnet ?