Dans l'armoire d'Elise
J'ai tourné longtemps autour de la maison, sans oser
y entrer. J'avais la clef dans ma poche et une main sur
la clef. Elle me brûlait les doigts, j'aurais bien voulu
qu'Elise ne me la donne jamais.
Seulement voilà.
Elise était tombée dans la rue, un jour. J'avais vu ses
cheveux blancs en mèches autour de son visage, je m'étais
arrêtée pour l'aider. Elle m'avait fait entrer chez
elle, ici même, il y a quelques mois.
J'avais bu un verre de sirop de prunelles qu'elle avait
fait avec les fruits qu'elle cueillait au long des haies.
J'avais goûté sa tarte, et elle m'avait piqué une
cigarette. "Tu sais ma petite, à mon âge, ce n'est
pas la fumée qui m'emportera !"
D'accord Elise, d'accord.
Alors le mercredi matin, depuis, je vais faire un tour
chez Elise. Petite maison au creux d'une impasse. Petit
jardin, vrai nid à chats. Derrière le jardin, un
sentier entre les champs, puis un sentier entre des
arbustes, puis on se perd dans la forêt. C'est comme ça
chez Elise.
Autrement, le soir je passe souvent chez elle. Elle m'attend
plus ou moins. Si c'est avant le repas, c'est avec un
verre de sirop de ces fruits qu'elle sait trouver au
coeur des broussailles. Un peu de tout, j'ai toujours
bien aimé. Si c'est après le repas, c'est avec un verre
de goutte et du café. De toute façon, elle me pique
toujours une clope. Avec le café, elle aime bien ça.
On discute autour des verres et du cendrier. On discute
et tout à coup elle me dit. "Oh mais attend voir
!" Et elle file dans son armoire. Ressort avec des
trucs absolument imprévisibles au bout des mains, et
parfois sur la tête. C'est allé du traditionnel album
photos, en passant par un vieux chapeau pas possible, de
la goutte à tomber par terre, et aussi un chat, même qu'on
se demandait depuis un quart d'heure ce qui pouvait bien
faire un raffut pareil.
Ca, c'était jusqu'au jour où je suis arrivée, et que
je me suis trouvée devant le portail fermé, la maison
éteinte au fond du jardin. Elle dort ? Pas possible.
Faire carillonner la cloche à toute volée ? Ridicule.
Si elle avait été là, je l'aurais su. Je l'ai fait
quand même, et c'est une de ses voisines qui a surgi
derrière moi. "Elle n'est pas là. Elle est tombée
dans un chemin." Merde Elise, t'aurais pas pu m'attendre
pour aller vadrouiller ? "Elle est à l'hôpital
machin".
Bon.
Je regarde son nom sur la boîte à lettres : Desmoulins.
Elle s'appelle Desmoulins. Elle aurait pu s'appeler
Deschemins, ça lui serait allé comme un gant. Mais
Desmoulins c'est pas mal.
Le lendemain, je passe à l'hosto. J'avais dans mes
poches du chocolat, une fiole de calva artisanal donnée
par mon cousin.
Je la trouve allongée dans son lit, plâtrée jusqu'à
la hanche.
Merde Elise, à ton âge un os cassé ! Tu sais le bordel
que c'est à ressouder ? Engueulade. "Ma petite, si
je t'attendais pour aller balader, je serais morte enfermée
depuis longtemps".
D'accord Elise, d'accord.
"Donne-moi une cigarette, on dira que c'est toi qui
a fumé."
D'accord Elise, d'accord.
On discute et elle me dit "Demain ma petite, si tu
pouvais m'amener du vrai café dans un thermos, ça
serait formidable, parce qu'ici leur café, on y voit à
travers."
D'accord Elise, d'accord.
"Et puis si tu pouvais passer à la maison."
D'accord Elise, d'accord.
C'est comme ça que je me suis retrouvée plantée devant
sa maison, avec la clef dans ma poche. J'ai ouvert la
porte. Le parquet a grincé sous mon poids, comme d'habitude.
L'armoire était là, à sa place, au bout du rayon de
soleil.
Je m'attendais à ce qu'elle veuille des affaires de
toilette, une chemise de nuit. "Non non, j'ai tout
ça. Je veux mon carnet et mon stylo, ils sont dans l'armoire.
Le carnet, c'est celui qui a une branche d'acanthe collée
sur la couverture, tu ne pourras pas le rater".
J'ai dit d'accord, mais maintenant que je suis là et que
j'ai ouvert l'armoire, je suis bien ennuyée.
Sur la droite, des robes pendues, des robes dans
lesquelles je ne l'ai jamais vue. Un parapluie de
dentelle, une canne. Merde Elise, je ne t'ai jamais vue
avec une canne ! Tu le crois maintenant que tu en as
besoin ?
Sur la gauche, des tiroirs et des étagères. Sur
plusieurs étagères, des carnets rangés bien serrés.
Aucun qui a l'air en cours, et moi, moi je réalise
maintenant que l'acanthe, je ne sais pas ce que c'est.
Sur la couverture de tous les carnets, elle a collé une
branche ou une feuille de quelque chose.
Alors, j'ai été obligée d'ouvrir les carnets au hasard
pour voir celui de tous les carnets qui n'était pas fini.
Dans tous les carnets, il y a des mots, d'une jolie écriture
bien tonique, pas tremblée du tout, pas mâchée comme
la mienne. Elle y a aussi collé des photos, des bouts d'articles
découpés dans des magazines, des feuilles et des pétales,
de la terre, et des moustaches de chats.
Ca y est Elise ! J'ai enfin trouvé le dernier carnet.
Dans un tiroir bien sûr, et pas avec les autres. Ton
stylo aussi, un stylo-plume jetable.
Tu as encore la place pour plein de mots Elise. Moi, j'irai
te chercher des fleurs et des branchettes dans les
chemins, le temps que je te sorte de là.
Dis Elise. J'y suis dans ton carnet ?