Photographie empruntée au site
http://www.multimania.com/brauquier


Louis Brauquier (Marseille, 1900 - Paris, 1976)


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Comment, sans risquer de le trahir, en parler objectivement, car il n'est pas réductible à des normes critiques, variant au gré des modes intellectuelles ?
(Léon-Gabriel Gros, in Sud, n°27, 1978)




Brève rencontre avec un homme des mers et des ports
Proposée par la rédaction et inspirée par la préface des "Poésies complètes" d'Olivier Frébourg


Marseille, où tout commence : la jeunesse, l'amitié, la poésie (en provençal puis en français), l'amour, l'appel du large. Marseille, où tout peut finir : la nostalgie, les retours, les retrouvailles, l'appel de la terre, et une certaine reconnaissance littéraire.

La mer, où tout devient possible. Les ports, où tout l'est. Le bruit, les odeurs, les langues qui se mélangent, les noms qui s'exotisent, les silences qui accompagnent les navires enfuis.

Les ports d'attache, toujours semblables mais toujours différents : Alexandrie, Port-Saïd, Sydney, Nouméa, Saïgon, tous énumérés, racontés, vécus, au cours de sa carrière d'agent des Messageries Maritimes. Tous réinventés, ressentis, dans une poésie de mots simples, maritimes, sans emphase. Il vit non de pittoresque et d'exotisme, mais de connaissance et de rencontres profondes. Ses poèmes sont imprégnés d'aspects quotidiens, de murmures de vent, de paroles de marins et de dockers.

L'amitié l'accompagne tout au long de sa vie et de ses voyages. Gabriel Audisio, son meilleur ami, à travers unecorrespondance assidue qu'ils échangent pendant plus de quarante ans, est le témoin, le miroir de la création d'une oeuvre qui se sait hors du temps et des modes. A tel point que lettres et poésies se rejoignent, par exemple pour exprimer le désenchantement vécu loin de la lumière de Marseille pendant les années qui suivent la Première Guerre Mondiale - il est alors intégré à l'armée, en Allemagne occupée.

La peinture, qui prolonge la poésie, la met en forme et en couleur. Si la main se libère, c'est pour mieux exprimer la sensation des images qu'il veut garder, cette fois, pour lui et ses proches (il ne vendra aucune toile et il faudra attendre sa mort pour que certaines d'entre elles soient exposées au public).

La vie, enfin, dont poésie et peinture ne sont que les reflets, toujours privilégiée, toujours pleinement vécue; la vie d'un homme dont les sillages font une des figures les plus marquantes du voyage littéraire.

Impressions personnelles
par Marc Menu

" Lorsque je vais sur la jetée, et que je regarde le bout du ciel, je suis déjà de l'autre côté. Si je vois un bateau sur la mer, je le sens qui me tire comme avec une corde. Ca me serre les côtes, je ne sais plus où je suis... Toi, quand nous sommes montés sur le Pont Transbordeur, tu n'osais pas regarder en bas... Tu avais le vertige, il te semblait que tu allais tomber. Eh bien moi, quand je vois un bateau qui s'en va, je tombe vers lui... " Ces phrases, tirées du "Marius" de Marcel Pagnol, sont les premières qui me viennent à l'oreille à la lecture des poèmes de Louis Brauquier. C'est qu'ils ont même terroir, mêmes racines, mêmes horizons. C'est qu'ils l'aiment, leur Marseille...

Pourtant, à mieux y regarder, la ressemblance s'arrête là. On sait par ailleurs que les deux hommes s'appréciaient peu. Pagnol, c'est le conteur, la verve. Chez lui, dans les histoires comme dans la vie, le folklore, l'image de sa Provence, le mensonge même, au besoin, sont là pour enjoliver le récit. Car chez lui, seul compte le récit.

Brauquier, c'est la vie. La vie toute simple, toute sobre, telle qu'il la mène, de bateaux en ports, d'émotions en silences, de nostalgies en amitiés. La vie que l'on retrouve, telle quelle, tout au long de ses poèmes.

Dans "Jean de Florette", à ce citadin exalté qui lui dit : " Je suis venu ici, voisin, pour cultiver l'authentique... " Pagnol répond, impavide : " Ca doit être une plante qui pousse dans les livres... "

Cette plante, Louis Brauquier l'a trouvée. En lui. Tout au bout de la mer.

Homme de lettres

Brauquier, le poète, mais aussi et surtout Brauquier l'ami. Dans quelle mesure d'ailleurs, l'ami n'est-il pas le poète ? Durant 40 ans, Louis Brauquier entretiendra avec Gabriel Audisio, autre écrivain Marseillais, une correspondance de tous les moments, de toutes les circonstances. Qu'il soit heureux d'un départ, triste d'un autre, inspiré par un lieu du monde, par une aube ou un crépuscule, en proie au doute, qu'il se sente prêt à peindre, Gabriel Audisio est toujours le confident fidèle, à qui rien n'est caché. Ils s'écrivent toujours avec ferveur, sans détour, sans retenue, ils s'écrivent avec leur coeur, ils se soumettent des idées, des passions, ils s'échangent des souvenirs - eux qui unissent si bien les hommes...

2. L'exercice consciencieux d'une profession est de ce point de vue une garantie : "J'aime vivre de mon métier, le bien faire, l'apprendre toujours plus profondément. Petit à petit le dégoût me vient, ou plutôt c'est de l'indifférence pour les artistes, les originaux, les pittoresques crapules, ceux qui s'opposent aux autres par l'extérieur. La vanité de ces tentatives m'éblouit, et aussi leur facilité" (25 septembre 1927). Il y a d'autres joies dans la vie que celles, factices, des succès littéraires. [...]

Nulle rupture entre les éléments de l'inspiration poétique et les exigences du métier : celles-ci nourrissent celles-là, et Louis Brauquier y trouve son équilibre et son bonheur, même si parfois elles l'empêchent d'écrire en l'occupant entièrement. Il est sûr de la sorte que l'écriture n'aura pas lieu par habitude, par jeu ou par obligation extérieure mais seulement quand elle lui sera nécessaire : "J'écris pour dans trois ans, annonce-t-il le 15 février 1927. Je suis modeste. D'autres écriraient pour dans cinquante. Mais enfin, ma copie ne doit pas sortir ce soir, ni mon roman semestriel pour Pâques." Louis Brauquier est heureux d'un métier qui le délivre de la littérature obligatoire.

Extrait de "Courrier" avec la très aimable autorisation de Roger Duchêne (http://www.multimania.com/brauquier)

Brauquier, le "correspondant" des Messageries Maritimes. A lire ces lettres, l'émotion est grande et forte, car elles dirigent tout droit vers les bords de mer, les ports lointains, les bruits et les douceurs du monde. Tout ce qui, en somme, fait de la poésie de Brauquier ce joyau de la littérature non pas marine mais maritime. "Courrier", qui propose le témoignage écrit de ces quarante années de belle et loyale amitié, est mis en page, éclairé, précisé et amplifié par Roger Duchêne. Cet ouvrage, malheureusement indisponible (voir bibliographie) est pourtant essentiel à la compréhension de l'homme qu'était Brauquier. Et l'homme étant indissociable du poète, tant par les sujets que par l'écriture de ses poèmes, on peut considérer "Courrier" comme un témoignage vif et vivifiant de la vie du poète. On lira ci-dessous quelques exemples de l'apport essentiel de Roger Duchêne dans l'explication et l'interprétation de l'oeuvre de Louis Brauquier.

1. [...] en 1920, Louis Brauquier s'enthousiasmait déjà de la puissance créatrice qu'il sentait bouillonner en lui : "Je suis content ; j'ai trouvé le sens de mon livre [...]. Mes poèmes sont une lente avance sur le monde. De Marseille au globe entier par les ports. Je crois que j'y suis [...]. J'ai la sensation complète que j'ai trouvé ma voie, bien à moi [...]. Je crois que je fais une oeuvre" (4 avril 1920).

Toute sa vie, Louis Brauquier conservera cette certitude de "faire une oeuvre" - à défaut de faire une carrière. [...] Ainsi, dès le 21 avril 1923, écrivait-il à son ami Audisio : "Prends donc l'habitude de dater tes lettres. N'oublie pas que je les garde pour le Lalou de l'avenir." A la veille d'entrer dans la vie active comme au lendemain de la retraite, la confiance est la même dans une postérité choisie, une gloire raisonnable fondée non sur la mode, mais sur le sérieux et la qualité.

Extrait de "Courrier" avec la très aimable autorisation de Roger Duchêne (http://www.multimania.com/brauquier)

 

3. [...] Les bateaux arrivent et conduisent de temps à autres des gens avec qui l'on peut dialoguer, parfois même des amis. Surtout, ils apportent et emportent des lettres. La place tenue par l'amitié dans la vie et dans l'oeuvre de Louis Brauquier explique l'importance de la correspondance qu'il a échangée et conservée, prenant même soin à partir de 1930 de garder le double de ses lettres au moyen d'un papier carbone. La lettre est pour Louis Brauquier le moyen de maintenir le dialogue entre lui et ses amis absents, principalement avec le plus cher d'entre eux et le plus fidèle, Gabriel Audisio. Sa venue, en février 1930, l'a consolé de toutes les autres défections : "Et toi, tu es venu de Paris ! [...] On se sent fort tout de même de tous les arrière-plans qui vous arc-boutent, et ne suffit-il pas d'un seul si c'est toi !"

"S'il n'y a pas lieu de se vanter", écrira Louis Brauquier dans un article de Sud publié en 1977 et intitulé précisément "Gabriel Audisio et l'amitié", "on peut être doucement fier d'une amitié qui dure depuis près de soixante ans, entre deux hommes rapprochés d'abord par une sympathie naturelle, puis unis par un même amour pour la poésie."

Extrait de "Courrier" avec la très aimable autorisation de Roger Duchêne (http://www.multimania.com/brauquier)



Un vers de Brauquier
Le lui prendre
Lui laisser quelques vagues
Et surtout
Le lui rendre

 

Je connais des îles lointaines
Je connais des rades foraines
Et des passes non balisées,
Au fond desquelles l’on découvre
Dans la pureté matinale
Que va massacrer le soleil
Le même drapeau que l’on hisse
A la façade des mairies
Sur les belles places de France,
Et, sous ce pavillon, des hommes
Qui sont là, mais qui voudraient bien
Débarquer un jour à Marseille
Et qui ne savent pas pourquoi.

(
extrait de "Liberté des mers", dans
"Je connais des îles lointaines : Poésies complètes", p. 260)


Je connais des îles lointaines
Au soleil couchant qui s’effacent
Les mots seuls, alors, les enchaînent
Aux grands ports et aux marées basses

L’eau des cales et des horizons
En une phrase, en un murmure
Traverse mer, digue et saisons
Comme un souffle enfle une voilure

Au café, le soir, incertaines,
Des rumeurs bravent tous les âges ;
La rude vie des capitaines
Donne voix aux plus grands voyages :

" Je connais des îles lointaines… "

Tristan Alleman

Je ne connais d’îles lointaines
Que par poète interposé
Jamais je ne fus capitaine
Mon bateau n’a pas navigué

Il y eut bien d’autres voyages
A perte de rêve et de nuits
Des mers brisées aux noms sauvages
Des terres âpres au goût de fruits

Il en était aux formes pleines
Et d’autres bien plus élancées
Cent fois j’y ai séché mes peines
Cent fois je m’y suis réfugié

Je ne sais des îles lointaines
Rien que je n’aie imaginé.

Marc Menu




Extraits de "Feux d'épaves"

 Saïgon

I. Saison des pluies

Soir de dimanche
Il pleut. La pelouse est dans l'eau.

La-bas, à quai, sous les tauds luisants, ou les cales fermées, leurs ponts déserts, l'André-Lebon, le Sagittaire, le Ville-d'Amiens, le Fir-Hill, le Sontay,
les marchandises bâchées sur les appontements,
les collies réfugiés dans les camions aux toits convexes pareils à d'énormes coléoptères bruns,
attendent que ça cesse ou que ça s'interrompe.
Et plus loin,
sur les bouées,
invisibles au milieu de la Rivière,
l'Espérance et le Beech-Hill, noyés de pluie et comme abandonnés,
contemplent ce paysage de marécages et de désespoir où se lèveraient, sans surprendre, les grands lémuriens.

Ces jours de mer et d'affrètement perdus nous font mal au coeur.
Et pourtant, cette vie, nous l'avons choisie.
Quand elle nous fera défaut, nous en regretterons les sortilèges.
Heureux si nous en conservons la mémoire.

Nos souvenirs ne sont pas cors de chasse, mais fracas de treuils et appels de sirènes, rauques ou mélancoliques, de plus en plus faibles,
au fond de ports de plus en plus étrangers.

II

Sur la rivière de Shanghaï, comme sur celle de Saïgon
longtemps
nous avons rêvé la mer inaccessible.

 

Diégo-Suarez

I. La terrasse indienne

[...]
Et déjà la mousson secoue les gousses des bois-noirs,
Les grandes brises de Sud-Est dans la hauteur du ciel,
au ras de l'Océan qu'elles émeuvent,
éventent l'île obscure,
échevelée de sisal,
foulée de zébus en hordes,
bloc de graphite et d'or,
allongée, immobile au large du Mozambique.

[...]

Là, dans un maigre décor d'épaves et de tôles rouillées traversés de chèvres étiques,
sous trois cocotiers,
mosquée invisible où ces hommes sont prosternés,
monte, matin et soir, vers la Mecque idéale,
- la puissance de cet appel ! -
gutturale et mélancolique
la prière de l'alizé.

V. La carte chante

Fénérive et Farafangana,
Fianarantsoa, Soanériane,
Antalaha et Vohémar,
Ambiloube et Mananjary




Sources
(bibliographie complète sur: http://www.multimania.com/brauquier)

Je connais des îles lointaines : Poésies complètes / Louis Brauquier ; édition présentée par Olivier Frébourg. - Paris : La Table Ronde, 1994

Aux armes de Cardiff / Louis Brauquier ; préface Olivier Frébourg. - Paris : La Table Ronde, 2000

Louis Brauquier in Sud : Revue trimestrielle, n°27, 1978. - Numéro spécial Louis Brauquier

Le souvenir de Louis Brauquier / Charles Rostaing in Marseille : Revue littéraire, n°147, 1987

Le poète de Marseille et des îles océaniennes : Louis Brauquier / V.-L. Robrieux in Marseille : Revue littéraire, n°144, 1986

Courrier : Louis Brauquier à Gabriel Audisio 1920-1960 : Lettres / choisies et annotées par Roger Duchêne ; préface André Roussin. - Marseille : Editions Shefer, 1982. -
Edition en partie disponible sur le site internet de Roger Duchêne (
http://brauquier.free.fr./accueil.htm)