Et Dieu créa l'homme...
Et Dieu créa l'homme à son image:
Ainsi croyait-il avoir bien fait;
Pour peupler la terre encore sauvage,
Il eut espéré qu'il soit parfait.
Rien ne fut omis qui soit utile;
Avec son amour tout paternel,
Insuffla la vie d'une main habile
Pour que son bonheur soit éternel.
Il lui fit des yeux pour voir les choses
Afin d'apprécier toutes beautés;
L'homme s'en servit pour d'autres causes:
Espion, curieux, pervers, blasé.
Il lui fit des oreilles pour ouïr les choses,
Les sons mélodieux autour de lui;
L'homme s'en servit pour d'autres causes:
Indiscret, sournois, même la nuit.
Il lui fit une bouche pour goûter les choses,
Parler, chantonner, manger, baiser;
L'homme s'en servit pour d'autres causes:
Injurier, mentir, glouton, grossier.
Il lui fit un nez sentant les choses,
Les parfums subtils et doucereux;
L'homme s'en servit pour d'autres causes:
Renifleur, fouineur et très curieux.
Il lui fit des mains pour faire les choses,
Construire le monde suivant ses lois;
L'homme s'en servit pour d'autres causes:
Violeur, tueur et maladroit.
Il lui fit l'esprit pensant les choses,
Afin de comprendre tous les mystères;
L'homme s'en servit pour d'autres causes:
Spéculer, faire mal, produire la guerre.
Et l'homme créa l'homme au fil des âges,
Oubliant ainsi le Tout Puissant;
Il renia le Maître d'ouvrage
En se croyant seul père de ses enfants.
Jean-Luc Desmet.
Vous me cherchiez, mon Dieu...
- Vous voilà, mon Dieu, Vous me cherchiez?
Que me voulez-vous? Je n'ai rien à vous donner...
Depuis notre dernière rencontre, je n'ai rien mis de côté pour vous...
Rien: pas une bonne action, j'étais trop lasse...
Rien: pas une bonne parole, j'étais trop triste...
Rien que le dégoût de vivre, l'ennui, la stérilité.
- Donne...
La hâte chaque jour de voir la journée finie, sans servir à rien...
Le désir de repos loin du devoir et des oeuvres...
Le détachement du bien à faire...
Le dédoût de Vous, ô mon Dieu!
- Donne...
La torpeur de l'âme, le remords de la molesse...
Et la molesse plus forte que le remords...
- Donne...
Le besoin d'être heureuse, la tendresse qui brise...
La douleur d'être moi sans secours...
- Donne...
Des troubles, des épouvantes, des doutes...
- Donne...
Seigneur! Voilà que comme un chiffonier,
Vous allez, ramassant des déchets, des immondices.
Qu'en voulez-vous faire, Seigneur?
- Le Royaume des Cieux.
Marie-Noël (1883-1967)
Le temps
extrait du livre de Claude Tresmont: "La mystique chrétienne et l'avenir de l'homme"
Remarquons aussi quelle doctrine du temps implique la mystique chrétienne orthodoxe. La mystique chrétienne est tout entière orientée vers lavenir, vers la création de lhomme nouveau ou plus, de lhumanité nouvelle. Elle nest pas orientée vers le passé. En cela encore elle se distingue de plusieurs autres mystiques pour lesquelles, le salut cest le retour à une condition initiale ou originelle. Les maîtres de la mystique chrétienne, Saint Paul et Saint Jean de la Croix, ne disent jamais que le premier homme ou la première humanité étaient dans une condition parfaite doù nous serions tombés et à laquelle il faudrait retourner. Ils disent au contraire, nous lavons vus, que le premier homme ou la première humanité étaient incomplets, inachevés, quen toute hypothèse, une nouvelle naissance était requise pour faire passer lhomme de son premier état, animal, à létat final auquel il est destiné, spirituel. Cest donc une perspective essentiellement prospective qui est celle de la mystique chrétienne orthodoxe. Le temps est aimé comme mesurant une création en train de se faire. Cest un temps « bergsonien ».
La conception chrétienne du temps, la manière dont le temps est vécu dans la perspective chrétienne, est exprimée par Saint Paul dans la lettre aux chrétiens de Philippes : « oubliant ce qui est derrière moi , je suis tendu vers ce qui est en avant, et je cours droit au but pour remporter le prix auquel Dieu ma appelé » (Ph, 3, 13.) Comme on le voit, cest linverse du temps proustien. Il ne sagit pas daller à la recherche du temps perdu. On aperçoit aussi comment cette conception chrétienne de la finalité de lUnivers, de la création, de lhomme. Le temps chrétien est vectoriel parce quil est finalisé. Il est prospectif par ce quil tend à un but. Il nest pas nostalgie mais prospection. On vérifie aussi une fois de plus comment la conception chrétienne de lascèse est liée à cette finalité. Dailleurs, Paul prend des comparaisons tirées de lathlétisme. Lathlète court en regardant en avant, tendu tout entier vers le but. Lascèse chrétienne est une course et les analogies prise à lathlétisme sont certainement les plus éclairantes parce quelles soulignent cette finalité de laction. Le psychologue, de nouveau, remarquera limportance et lefficacité dune telle conception du temps pour la transformation de la personne, et éventuellement, sa guérison.
Thérèse dAvila, dans une page des Fondations, souligne le fait quaujourdhui aussi est commencement. Il ny a pas lieu de valoriser dune manière mythique les temps passés, comme si dans les temps passés seulement Dieu opérait. Dieu opère aujourdhui, avec nous, si nous le voulons, en sorte quaujourdhui peut être un point de départ, une origine, un jour de la genèse. Voilà une conception du temps qu Bergson aurait aimée :« Donc ces colombiers de la Vierge Notre-Dame commençaient à se peupler. La Divine Majesté témoigna de ses grandeurs en ce femmelettes faibles, mais fortes du désir de se délier de toutes choses créées Lorsque tous leurs discours et toutes leurs affaires ne se rapportent quà Elle, Sa Majesté ne semble pas vouloir séloigner. Je puis le dire en vérité car cest actuellement ce que je vois. De celles qui nous succèderont et qui liront ceci soient sur leurs gardes, quelles naccusent pas les temps si elles ne voient pas tout ce que nous voyons : à Dieu tous les temps sont bons pour accorder ses grâces à quiconque les sert sincèrement ; quelles cherchent plutôt à découvrir si elles ont failli à cela, et quelles y remédient.« Jentends parfois dire quà lorigine des ordres religieux, Dieu accordait de plus grandes grâces à nos saints précurseurs, fondement de lédifice, quil ne nous accorde aujourdhui ; cela est vrai. Mais nous devrions comprendre que nous sommes, nous-mêmes, fondements pour tous ceux qui viendront après nous. Si nous, qui vivons aujourdhui, ne déméritons pas de nos prédécesseurs, si ceux qui nous succèderont font de même, lédifice restera solide « Nulle dentre nous na raison de se plaindre ; mais que celle qui verrait déchoir son Ordre sefforce dêtre la pierre angulaire sur laquelle on reconstruira lédifice, et le Seigneur ly aidera »
Pour le paganisme contemporain, quil soit dinspiration marxiste, nietzschéenne ou freudienne, peu nous importe ici, lhomme singulier individuel, na bien entendu pas davenir puisque le paganisme contemporain pose en principe sans lombre dune raison valable, que la mort est égale au néant. De ce côté, donc, les choses sont réglées à brève échéance. Mais pour lhumanité dans son ensemble, cela ne va guère mieux. Car lon sait, pas la physique cosmique, que notre planète terre ne sera viable que quelques millions dannées encore, tant que le soleil naura pas épuisé une partie trop importante de son stock limité dhydrogène. Après, ce sera donc terminé pour toute vie sur la planète.
En ce qui concerne lavenir de lhomme, le paganisme contemporain na donc pas de perspectives très étendues, cest le moins que lon puisse dire. Le paganisme contemporain pose en principe que lunivers est éternel, contre tous les enseignements de la cosmologie scientifique, et cela pour sauver lathéisme. Il pose en principe que lhomme na pas davenir. Eternité de lUnivers dune part, finitude temporelle de lhomme dautre part : telle est la vision du monde que présente lathéisme moderne. Un Univers éternel qui a mis une éternité pour inventer la vie et lhomme, lesquels ne dureront quun instant insignifiant par rapport à léternité de lUnivers et de la nature
Lorsquil ne fait pas appel aux vieux mythes de léternel retour ou des cycles éternels de la matière, comme le font Nietzsche et Engels, lathéisme moderne est donc contraint de juxtaposer une théorie de léternité de lUnivers à une conception instantanée de lhomme. Ne pouvant pas admettre le commencement de lUnivers, sous peine de se renier, ne pouvant pas admettre comme le monothéisme hébreu un avenir de lhomme, toujours sous peine de se renier, il est obligé de faire tout juste le contraire de ce que propose ce monothéisme hébreu, qui connaît un commencement pour lUnivers, mais ne voit pas de fin pour le royaume à venir.