|
La feuille a glissé vers le sol pour sécher. Peut-être restera-t-elle intacte avant d' être reprise ou sera-t-elle foulée, froissée, devenant ainsi porteuse d' autres traces, de son histoire. Il a posé sur la table une autre feuille, s' étire afin de détendre un peu le dos trop longtemps voûté. Son regard reste accroché à l' oeuvre qu' il vient de quitter et qui est maintenant sur le sol. Il s' inquiète auprès du modèle, soucieux qu' elle ne prenne pas froid, qu' elle ne soit pas lasse, puis, plonge dans l' oeuvre qui est là, sur la table. Une autre, commencée il y a longtemps, reprise plus de dix fois, jamais achevée, parce qu' ici le temps n' a pas de prise. C' est le regard qui prend, c' est le regard qui donne. Ici, rien n' est fini, définitivement conclu. Lorsqu' une oeuvre s' en va, elle témoigne d' une maturité, d' une maternité, non d' un achèvement, d' un fini, d' un poli. La vie ne conclut pas, jamais. Seuls les produits sans âme sont des produits finis. Ici, ni le contentement facile du geste séducteur, satisfait de son peu d' exigence, ni rien de clos, de pétrifié. Les seins sont gonflés de lait ou fatigués d' avoir donné; les ventres sont gonflés de vie ou creusés d' accouchements passés. La vie, la vie à foison, qui ne cesse de bourgeonner, comme le printemps, comme le cancer aussi... |
|
Philippe Mathy |
|
|



