La feuille a glissé vers le sol pour sécher. Peut-être restera-t-elle intacte avant d' être reprise ou sera-t-elle foulée, froissée, devenant ainsi porteuse d' autres traces, de son histoire. Il a posé sur la table une autre feuille, s' étire afin de détendre un peu le dos trop longtemps voûté. Son regard reste accroché à l' oeuvre qu' il vient de quitter et qui est maintenant sur le sol. Il s' inquiète auprès du modèle, soucieux qu' elle ne prenne pas froid, qu' elle ne soit pas lasse, puis, plonge dans l' oeuvre qui est là, sur la table. Une autre, commencée il y a longtemps, reprise plus de dix fois, jamais achevée, parce qu' ici le temps n' a pas de prise. C' est le regard qui prend, c' est le regard qui donne. Ici, rien n' est fini, définitivement conclu. Lorsqu' une oeuvre s' en va, elle témoigne d' une maturité, d' une maternité, non d' un achèvement, d' un fini, d' un poli. La vie ne conclut pas, jamais. Seuls les produits sans âme sont des produits finis. Ici, ni le contentement facile du geste séducteur, satisfait de son peu d' exigence, ni rien de clos, de pétrifié. Les seins sont gonflés de lait ou fatigués d' avoir donné; les ventres sont gonflés de vie ou creusés d' accouchements passés. La vie, la vie à foison, qui ne cesse de bourgeonner, comme le printemps, comme le cancer aussi...
" A quoi penses-tu ? " me dit-il en tournant la tête. Je réponds: " A rien ", pensant qu' un jour il me faudra écrire ce que je vis là. Dire quelle concentration est la sienne, les heures qui passent sans qu' on puisse les mesurer, dire sa fatigue lorsqu' il s' arrête. Dire comment se fait et se défait une oeuvre. Le dessin qui révèle, disparaît, englouti sous l' eau des couleurs, réapparaît pour être gratté, redessiné, inlassablement repris, détruit et devenir, et naître, et vivre. Dire tout cela qui est l' enfantement des oeuvres parce qu' il est impossible de dire les oeuvres...
Il regarde à nouveau le modèle, reprend sur le papier la quête de l' invisible réalité, me laissant à mes pensées. Je regarde les grands panneaux dressés contre les murs, songe aux expositions, à tous ces lieux où ils sont passés, à tous les gens qui ont vu ou pas vu, vibré ou pas vibré, à ceux qui en quelques minutes ont jugé, prononcé des commentaires finis, achevés, conclus. Et je me dis qu' ici ou là, là ou ici, de telles oeuvres demeurent dressées contre des murs, heureusement.


Philippe Mathy