C' est un travail fou que d' apprendre à regarder l' invisible d' un être. Il est très long le chemin qui conduit à voir. On a besoin des mots, on a besoin des mains; écrire ou peindre, donner une voix ou tracer une voie.
Lui, il vous peint, maintenant. Il ne peint pas, il
vous peint. Vous savez bien que ce n' est pas un détail, que cela est important, essentiel même. Vous êtes heureuse. Ecrire " il peint ", ce serait comme si j' écrivais " il boit, il fume, il va chez l' épicier, il fabrique un tableau ". Mais non, bien sûr, vous le savez bien, vous qui sentez son regard se poser sur vous, chercher l' invisible.
Vous êtes nue, vous êtes heureuse. On dit que vous posez. Moi, je sais que vous lui posez. Vous lui posez l' énigme de votre être, de votre visite, là dans la lumière de l' atelier. Votre nudité, c' est l' abandon de toutes les apparences, de ce qui est convenu. Toujours on vous regarde pour une petite partie de vous-même, pour ce que vous représentez. Dans la rue, au bureau, à la maison, vous êtes tour à tour un porte-vêtements, un corps désirable, un métier, une mère, une épouse... Ici, l' oeil ne range pas, ne chemine pas dans les ornières, il écoute. Vous le savez, vous êtes regardée dans votre totalité. Tout, ce n' est peut-être que cela l' invisible.
Vous êtes nue, heureuse, offerte. Lui poser, ce n' est pas un abandon, c' est l' acte du don. Devant vos yeux, l' invisible prend forme: la peinture. Elle est partout autour de vous, jonche le sol de l' atelier, papiers se recouvrant les uns les autres, puzzle témoignant d' une quête insensée dont vous êtes partie prenante, totalement. Peu importe que, pour ce rectangle de papier précis, ce soit une autre ou un autre qui soit venu, peu importe que nul ne vous reconnaisse dans ce dessin. Désormais, vous laisserez aux aveugles, en souriant, le soin de vous donner des leçons de représentation. Désormais, vous êtes entrée dans la peinture. Il vous a posé l' énigme de l' invisible qui est en vous. Il vous a regardée comme jamais on ne regarde.

Vous êtes nue, heureuse, offerte et rompue. C' est terminé pour aujourd'hui. Il faut recouvrir le pain de votre corps, revenir aux apparences. Vous n' en guérirez pas. Devant une peinture, désormais, même dans le marché touristique le plus organisé, le plus fréquenté, à l' instant de la communion, vous sentirez dans tout votre corps monter l' invisible, comme une jouissance, comme un regret.

Pourquoi aimez-vous être là, dans l' espace de l' atelier, sous le bleu de ce regard ?
Pas plus qu' il ne vous embellit, ce regard-là ne vous réduit à ce que vous êtes. S ' il se pose sur votre peau, c' est pour tenter de voir l' invisible. L' invisible n' est ni dedans, ni dehors. C' est vous, vous comme une musique, un parfum unique qui est là, présent, une bouffée d' air au coeur de mille vents contraires.