Les années 80



Qu' est ce que voir ? Sinon perdre la mémoire de ce qui était vu. Travailler à oublier le nom des choses. Consentir le préalable que nous n' avions vu jusque là dans les objets du monde que leur ressemblance à une appellation. Admettre que, nous ne sommes propriétaires de rien, sommes captifs des espaces capturés disputés à la dispersion des désirs, détachés de la continuité des corps et du temps, chambres, parcs, miroirs, enclos pareils et multiples, plages où se fragmente la flamme d' orage d' une dernière farandole, lieux cernés où s' est retranchée notre enfance, se sont défaits nos enlacements, pétrifiés nos chiens... Voir est rouge.
Rouge est aveugle... Les objets du monde sont posés là devant nous, sujet verbe attribut d' une phrase à double sens : la barque, le port, la mer arrêtée, sur le ciel la taie blanche de l' œil d' un cheval mort… Dans le ventre marin des femmes, voyage une cargaison purpurine et bleutée. Une métaphore danse avec lenteur dans le verger d' eau. Dans la nasse, la chimère est la rage exaucée d' une rêverie saurienne... De quel avenir se souvient-elle ? Avec elle, nage la mêlée des morts et des vivants. Elle mâchonne une faim qui n' a pas reçu de nom. Un peu de lichen rouge palpite au fond d' un océan. Dans chaque visage est cicatrisée l' histoire d' une transversale aveugle. Dans chaque visage, la plaie débridée où est écrite toujours la même interrogation. Le cœur est carnivore et poilu. Le cœur est puant dans sa tanière. Le cœur est gai, l'animal ! La vérité, quelques idées, une poignée de braises jetées dans la nuit. L' existence en s' en allant laisse une saline où paissent les passions.