L'époque dans laquelle nous vivons, dont nous sommes imprégnés, dont nous sommes responsables, est férocement, viscéralement, hitléro-surréaliste. La publicité est par vocation surréaliste qui fait prendre des vessies pour des lanternes. Mais ce n'est pas seulement dans la publicité que le surréalisme triomphe ou dans les galeries spécialisées dans le canular coûteux. Quoi de plus surréaliste en effet qu'Auschwitz ou Jonestown ? Quoi de plus surréaliste que le Goulag soviétique ? Un oiseau de pierre passe dans le ciel de Hambourg ou de Hanoi et les petits enfants flambent sans s'éteindre sur un air de trombone. Quoi de plus surréaliste que la torture qui invente dans le corps humain des tiroirs ? La démocratie est une peau de chagrin, quoi de plus surréaliste ? Un peu partout, des militaires prétendus défenseurs de la nation, tournent leurs armes contre leurs concitoyens, quoi de plus surréaliste ? Quoi de plus surréaliste que « Viva la muerte » cri de ralliement de Franco, Amin Dada le bien nommé, Pinochet, le Shah d’Iran…Quoi de plus surréaliste que les effets de la bombe à neutrons ?
Quoi de plus surréaliste que d'appeler une chose par une autre chose, appeler justice et progrès l'injustice et l'exploitation, appeler protectorat le génocide concerté, prétendre comestibles les poisons de la société de profit, ou appeler réalisme politique tout ce qui crie vengeance à la conscience humaine ? Mais notre bonne conscience est comme une montre molle qui marque le temps du franquiste Avida Dollars; les terroristes d'hier sont au pouvoir et pourchassent les terroristes d'aujourd'hui, quoi de plus surréaliste ? On invite les mères de familles françaises à procréer un troisième petit consommateur pour sauvegarder ainsi le pouvoir d'achat. N'est-ce pas surréaliste et même tout à fait dadaïste ? Les êtres humains ainsi que tous les êtres vivants sont traités comme la matière première ou le résidu d'un système économique.
De ce pain quotidien surréaliste, je ne mange pas. C'est le pourquoi du titre d'une prochaine exposition à Bruxelles : « Malgré tout, je persiste à croire que la personne humaine n'est pas rien que de la merde ». C'est en quelque sorte un acte de foi de la dernière chance.

LES DERNIERS DINOSAURES

4 M. 4 -…Magritte ?
Y. V. - Une part capitale de l'oeuvre de René Magritte participe du surréalisme décapant plutôt que du surréalisme clapotant. Certes sa peinture traîne un peu la jambe du côté de la grammaire des formes mais il lui arrive d'avoir des ailes. On a dit et répété que Magritte est un poète de l'image. C'est incontestable, mais il serait inexact pour autant d'en faire un grand plasticien.
Pendant de nombreuses années, la propagande officielle a distribué Magritte et Delvaux comme les seuls derniers dinosaures rescapés d'une figuration révolue. Ils ont été l'auguste et le clown blanc de l'art officiel, les inénarrables lunaires, les inévitables faire-valoir de l'expressionnisme flamand et de l'académisme non-figuratif. Personnellement je n'en garde pas rancune au peintre Magritte et c'est bien volontiers que je lui tire mon chapeau melon.
4 M.4 . - Croyez-vous que l'agression des images puisse avoir un impact réel sur l'esprit de l'époque ? Les gens sont agressés constamment dans la vie courante. Le fait de les entourer d'images dures provoque une réaction de refus qui peut être préjudiciable à l'art de peindre.
Y. V. - L'accumulation d'images, même à caractère dramatique, ne provoque pas une réaction de refus. Au contraire, elles endorment. Les unes chassent les autres, on en réclame comme une narcose qui repousse la nécessité d'intervenir. Seule l'oeuvre d'art, quand celui-ci va sur deux jambes mises au service de l'intelligence critique, fait réfléchir. L'image aussi est une jambe coupée. Une jambe coupée, serait-elle celle d'un athlète, ne va pas loin ni longtemps. La peinture, elle, n'est pas sage comme une image.
Je ne vois aucun inconvénient à admettre que ma peinture est agressive. Je fais une peinture qui, depuis 20 ans, choque et provoque. Je ne l'ai nullement prémédité, mais je m'y suis habitué et j'y ai même pris goût. Que ma peinture déplaise aux gens, je considère que ceci est leur affaire, pas la mienne ! Le métier d'artiste ne constitue pas nécessairement un grand confort matériel ou moral. Il est juste que l'amateur d'art lui aussi, fasse une partie du chemin. Je ne pense pas que l'intransigeance soit un empêchement à la qualité de la peinture. Mais à son commerce probablement ! Il n'y a d'ailleurs pas de règle générale et il est parfois difficile de distinguer entre l'intransigeance et son affectation. En effet, qui ne voudrait passer pour un esprit fort... Si possible sans effort ! Il ne suffit pas pour donner à penser, de barioler quelques grandes gueules pleines de dents, à la manière de ces systèmes mirobolants qui vous promettent d'éliminer vos kilos superflus sans quitter votre fauteuil.

UN COMPLEXE DE FRUSTRATION CHEZ LES WALLONS

4 M. 4. - Que pensez-vous de l'organisation de l'enseignement artistique d'aujourd'hui ? Les écoles d'art, les académies sont-elles toujours viables et surtout, ont-elles leur place dans l'organisation actuelle de la société ?
Y. V. - Quand un bébé vient au monde, le premier cadeau que lui fait notre civilisation est de l'emballer dans une culotte en plastique. Non seulement cette sollicitude suspecte ne lui sert à rien et serait plutôt nuisible à sa santé, mais elle retarde le moment où il aura le souci de se contrôler lui-même (quand on a de toute façon le derrière mouillé, à quoi bon faire un effort !) En tout cas, grâce à la culotte en plastique, les dégâts sont limités, et n'est-ce pas le plus important ? Quel magnifique symbole ! Car ceci n'est qu'un commencement. Toute l'éducation, l'enseignement tout entier de la maternelle au doctorat. (et plus on monte, pis c'est) est encombré de toutes sortes de formes de culottes en plastique et autres systèmes à limiter les dégâts. Une exception : l'enseignement artistique. Bien entendu, il y a dans l'enseignement artistique des professeurs médiocres ou aigris, qui semblent s'être donné pour tâche d'étouffer dans l'oeuf la concurrence. Malgré cela, l'enseignement artistique, à ma connaissance, est le seul dont le moteur et l'objectif absolu sont l'expression autonome des personnalités. Croyez-moi c'est plus fort que mai 68 ! Et ça marche ! Les écoles d'art ont-elles leur place dans l'organisation actuelle de la société ? Bien sûr que non. Moi je propose de garder ce qui est bon et de jeter le reste.
4 M. 4. - On parle fréquemment de divergence de vue entre les divers enseignements artistiques du pays. Et l'École de Mons entre autres semble avoir en matière d'enseignement des positions particulières. Qu'en pensez-vous ?
Y. V. - Les artistes wallons, ainsi que leurs associés au sein de l'enseignement artistique, souffrent d'un furieux complexe de frustration. Celui de l'école de Mons est grand comme le trou des Halles. On sait, et ceci n'est pas nouveau, qu'elle a fait tout ce qu'il faut pour se soigner. Depuis plus de dix ans l'académie de Mons est l'endroit d'un débat sur la nature et la finalité de l'enseignement artistique. Ce débat a plusieurs fois pris des formes de conflit. Notre véhémence à défendre des principes pour nous essentiels, la vivacité de notre activité professionnelle ainsi que celle de nos étudiants, ont fait à l'école une réputation justifiée de pandemonium de 'art belge. Notre action, entamée dans me situation matérielle médiocre qui a longuement aiguisé nos exigences, a franchi une étape avec la reprise de l'école par l'Etat. Ce nouveau statut autorise maintenant, particulièrement depuis un an, le développement matériel de l'école et le meilleur aboutissement de nos idées.

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