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Peintre, poète, professeur, Yvon Vandycke, enfant terrible de la peinture wallonne, est un redoutable polémiste, ce qui n'a pas manqué de lui attirer les foudres des officiels de l'art, la méfiance de certains milieux détenteurs de pouvoir et même l'animosité de quelques critiques et historiens d'art. Ses démêlés avec les instances de l'art officiel, la publication d'un échange de correspondance entre ces autorités et le groupe MAKA dont il fut l'un des principaux animateurs, sont restés dans les mémoires. Au niveau de son oeuvre, le « cas Vandycke » est aussi curieux. Il fait l'unanimité sur la qualité et sur l'efficacité de son art, les plus exigeants des critiques et des spécialistes du monde des arts saluent en lui un grand peintre et cependant cet art de combat fait peur. Comme si Dürer, Goya, Picasso et, avec eux tous les chefs de file, n'avaient pas produit leurs meilleures oeuvres au moment où ils menaient un combat !
LA PEINTURE SOCIALE
4 MILLIONS 4. - La peinture dite « sociale » - à tendance sociale - a été considérée comme une expression mineure et désuète. L'apparition de l'abstraction en peinture y a sans doute été pour quelque chose. Qu'en pensez-vous ? Yvon Vandycke. - Ce qu'on appelle l'art social ou le réalisme social est souvent une illustration d'un catéchisme ou d'une propagande. L'artiste n'y est pas un créateur de formes et un inventeur de signes, mais l'exécutant d'une idéologie. Il y est requis pour mentir de la manière la plus convaincante qui soit : celle de la simulation des évidences. La peinture dite sociale est l'esthétique dominante des régimes totalitaires aussi bien que de la société de consommation. L'image du bon soldat de l'armée rouge, brune ou tricolore, défenseur du peuple, comme l'image du monsieur-muscle de la poudre à récurer, ange gardien de la ménagère, procèdent d'une même esthétique et d'une même mentalité soumise dont l'esprit critique est exclu. Outre son incontestable valeur historique, l'abstraction constitue un excellent et nécessaire exercice de libération de la forme. Je pense toutefois que l'art véritable est un homme qui marche sur deux jambes, l'une s'appelle « grammaire des formes » et l'autre « signification des formes ». L'art abstrait est une jambe coupée. S'il est bon de faire justice des appellations contrôlées, il faut ajouter aussi qu'une oeuvre d'art accomplie est forcément sociale et politique autant qu'abstraite. Sociale et politique parce qu'elle est une réflexion sur la nature humaine et sa relation au monde, parce qu'elle est un déchiffrage poétique la réalité visible autant qu'invisible, et que cette lecture de l'univers qu'elle nous propose est également une incitation à y intervenir. Abstraite, parce que cette proposition de comportement, elle l'exprime par une réinvention permanente des éléments de son langage propre : forme, couleur et rythme, signe, concept et symbole. A Lascaux comme aujourd'hui, et comme toujours, l'art est un mode d'emploi pour l'existence.
IL Y A DEUX SURREALISMES
4 M. 4. - Le mouvement surréaliste aussi a ébranlé les idées et par la voie des peintures surréalistes, la façon de voir la technique de l'image. Quelle est votre position en face de cette évolution de la vision ? A noter qu'elle a envahi les murs des villes du monde entier en influençant la publicité. Y. V. - Avec le cubisme, l'art abstrait et l'expressionnisme, le surréalisme (enfant rebelle du symbolisme) a contribué à cette décantation des éléments du langage plastique, commencée au XIX siècle par l'impulsion romantique, l'apparition presque simultanée de la photographie et de l'impressionnisme, et la réhabilitation des civilisations oubliées. Cependant, il y a deux sortes de surréalisme : la meilleure soumet le vocabulaire symbolique à l'action corrosive de la dérision, du lapsus significatif, du contresens salutaire. Générateur d' une véritable poétique plastique, le libre réflexe. qui est le sien à l'égard de la vie des formes, reste exemplaire aujourd'hui encore, sinon toujours ses produits. Parmi les travaux des membres du surréalisme orthodoxe, quelques peintures de Max Ernest en sont le meilleur témoignage. Mais hors du mouvement lui-même et sans en porter l'étiquette, d'autres personnalités sont également déterminantes, souvent avec une autorité plus durable : James Ensor, Fritz Vandenbergh, Picasso... C'est dans ce sens que le surréalisme est un modèle de courage de l'imagination. L'autre surréalisme, illustratif et casanier est une des formes masquées et commerciales du réalisme imbécile de toujours dont il a le laborieux savoir-faire de retoucheur photographe. Au niveau poétique de la pétomanie, du calembour et de la gaudriole, ce surréalisme-là est le comique troupier de la peinture. Il a tout pour plaire à ceux qui apprécient la plaisanterie quand ils peuvent la comprendre. Sérieusement, quels peuvent être le public et la clientèle véritables de ces images techniquement banales, d'une femme à tiroirs ou d'un oiseau de pierre, d'un trombone en feu ou d'une montre molle ? Sinon ceux-là, qui sont furieusement attachés à l'ordre, à l'académisme des évidences et à la hiérarchie des valeurs, ceux-là pour qui il convient que le monde ressemble à ce qu'il est, c'est à dire à une chasse gardée où l'oiseau est en plumes et la femme sans surprise, où le cuivre des trombones ne flambe qu'en bourse quand il se passe quelque chose au Katanga et au Chili, où les horloges imperturbables chiffrent le temps qui est de l'argent. Ce surréalisme-là peint des trompe-l'oeil d'évasion sur les murs de la cage où repose l'esprit. Je ne veux pas accabler ici cette catégorie de peintres surréalistes ou ceux qui se disent tels par esprit de suite du de lucre. Après tout, ils sont relativement inoffensifs et par conséquent assez sympathiques. Si Monsieur Adolphe Hitler avait suivi les préceptes surréalistes, plutôt que ceux de Mussolini et l'exemple de Staline, au lieu d'être un peintre déçu avec les conséquences que l'on sait, grâce à son talent pictural bien connu (du même ordre que celui de Churchill, si vous voyez ce que je veux dire) et son goût paranoïa-critique pour le bouleversement dans l'ordre, peut-être serait-il devenu un peintre surréaliste pas plus méchant qu'un autre. Hélas ! Au lieu d'être un amateur de cadavres exquis et de tout le saint tremblement en chambre comme les membres de la bande à Breton, lui et quelques autres professionnels sont passés aux actes. Et ça continue ! Nous n'avons pas fini d'en finir !
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