Les années 60

Dans un récent numéro de la revue parisienne  Change, Pierre Klossowski examine le cas du peintre-écrivain ou du poète-dessinateur : « Le passage alternatif de l’ expression graphique ou picturale à l’ écriture, de celle-ci à celle-là, ne révèle pas nécessairement une seule propension originaire, mais une manière d’ éprouver des instants obsessionnels dans deux espaces différents, dût-il s’ agir du même motif provoquant une appréhension différente ».
Cette observation introduit parfaitement à la présentation de ce curieux et combatif «  étalon à deux têtes », Yvon Vandycke.
En 1959, j’ avais été très frappé par les textes d’ un manuscrit intitulé
Les os creux. Grâce à la complicité de Paul Neuhuys et aussi à une intervention généreuse et sceptique de Maurice Carême, ces poèmes obtinrent le Prix Max Rose. Leur auteur n’ avait que 17 ans et ses violences coupantes et crispantes n’ avaient point brisé l’ ingénuité foncière, ferment de toutes les vocations hautes :


Quand je t’ aurai dévêtue
J’ embrasserai ton ventre ta main sur ma tête
Tu seras dans moi dans mon ventre et dans ma tête

Ces trois vers nous font sauter douze ans. Yvon, sa compagne et leurs gosses se sont terrés dans une blessure de colline. Plantée depuis des siècles, leur maison a l’ étroitesse et la ténacité du défi : toujours trop d’ existence dans trop peu d’ espace.

Hier, le monde visuel isolait la tragédie d’ être : déchiquètements, enchevêtrements. Tension d’ un témoignage exaspéré au bord du vide. Mais le langage parlé admettait l’ autre, un corps et des connivences à différents plans. Les mots organisés en phrases ont toujours la nostalgie du rythme. Il me semble que dans ses dernières réalisations, le peintre a la hantise d’ un espace où les courants rivaux s’ appellent et s’ équilibrent comme dans la durée d’un poème. Au lieu de l’ agression d’unités étrangères les unes aux autres, l’ interaction des formes et des couleurs dans des rapports consentis. La colère et l’ humour ont droit à des consonances baroques.



PIERRE BOURGEOIS, 1971