11 SEPTEMBRE 1973 - 11 SEPTEMBRE 2003

 

 

Chili,
30 ans
de lutte : Non à l'oubli !

 
 
     
   

LE CHILI DE PINOCHET ET L'EXTRÊME DROITE

 

Par Jeanne Boland, Ricardo Martínez et Jorge Palma

Le présent travail est une tentative d'actualisation du texte «Le Chili de Pinochet», d'Anne-France Danaux et Myriam Kenens, que nous avons conservé presque intégralement. «Le Chili de Pinochet» fut publié dans le recueil Les territoires de la mémoire – des outils pour comprendre, pp. 123-159, édité par la Ligue de l'Enseignement et de l'Éducation permanente, et nous invitons vivement le lecteur à le consulter.

«Nous avons voyagé jusqu'ici dans les wagons plombés, nous avons vu nos femmes et nos enfants partir pour le néant; et nous, devenus esclaves, nous avons fait cent fois le parcours monotone de la bête au travail, morts à nous-mêmes avant de mourir à la vie, anonymement. Nous ne reviendrons pas. Personne ne sortira d'ici, qui pourrait porter au monde, avec le signe imprimé dans sa chair, la sinistre nouvelle de ce que l'homme, à Auschtwitz, a pu faire d'un autre homme…»

 

Extraites du livre Si c'est un homme, de Primo Levi, ces quelques lignes bouleversantes nous tracent la voie.

Par respect pour tous ceux qui furent pris dans l'effroyable tourmente d'une idéologie meurtrière basée sur la haine de l'autre et de son extermination, le devoir de mémoire ne peut être un acte passif qui se résignerait à seulement raviver la flamme du souvenir.

Certes, le devoir de mémoire s'ancre, par définition, dans le passé, mais il doit aussi s'exercer dans le présent et prendre, pour l'avenir, la forme d'une attitude responsable, critique et vigilante qui dénonce le retour en force de l'extrême droite, la résurgence de la barbarie inspirée par le racisme et la xénophobie et l'émergence d'intégrismes multiples.

Dans cette optique, le devoir de mémoire devient alors un levier pour éduquer les nouvelles générations à résister au fanatisme et à l'oscurantisme, toujours prêts à jeter leur noir manteau sur nos démocraties et réveiller le bruit des bottes.

L'actualité nous démontre presque quotidiennement à quel point la démocratie est vulnérable et combien son fragiles les progrès de l'humanité. C'est pourquoi, l'éducation a un rôle capital à jouer ; elle doit être le creuset dans lequel les jeunes s'approprieront les valeurs démocratiques et humanistes et sera élaborée la conscience citoyenne.

 

Pierre Charlier, Président de la Ligue de l'Enseignement, Régionale de Liège*.

 

 

LE CHILI DE PINOCHET ET L'EXTRÊME DROITE

Le danger d'une résurgence de l'extrême droite semble épargner aujourd'hui la partie francophone du pays alors qu'il s'amplifie au Nord où le Vlaams Block revendique le pouvoir dans plusieurs grandes villes de Flandres. Est-ce à dire que le pire est passé pour nous ? Que nous sommes débarrassés de l'extrême droite parce que nos autorités ont été capables, contrairement à d'autres, de formuler les réponses adéquates susceptibles de les faire reculer ? Qu'en renonçant, pour attirer ses électeurs, à chasser sur ses terres, à lui emprunter ses thèmes et sa terminologie, nous aurions révélé le vrai visage de l'extrême droite aujourd'hui et définitivement éloigné d'elle ceux qui étaient provisoirement fâchés contre la démocratie et ses dysfonctionnements ?

Ne s'agirait-il plutôt d'une accalmie passagère qui pourrait nous faire croire à la réussite éclatante d'une certaine stratégie et nous trouver bien désarmés le jour où l'extrême droite aura, peut-être, retrouvé sa cohérence en Communauté Française à travers le discours du chef charismatique qu'elle se cherche encore ?

Nous risquerions fort alors de rattraper ce qui n'est peut-être qu'un retard politique sur la Flandre pour avoir ignoré que l'extrême droite est d'abord en nous, dans nos fantasmes d'exclusion et de pouvoir fort et qu'on s'en est jamais débarrassé. Les centres fermés sont déjà en soi une concession énorme faite à l'extrême droite et à ses revendications.

Profitons donc de ce répit qu'elle nous accorde malgré tout dans la partie francophone du pays, pour réfléchir à ses modes de fonctionnement, à la manière dont elle opère sournoisement en se servant des thèmes que notre société véhicule pour les retourner à son avantage. Là où nous exaltons le respect inconditionnel des différences – aux dépens parfois d'un espace public de plus en plus déserté par les citoyens – elle souligne leur irréductibilité foncière dans une optique ségrégationniste et subtilement inégalitaire. L'extrême droite s'adapte à nos valeurs et à notre terminologie pour avancer masquée, forte d'une nouvelle respectabilité et resurgir, le moment venu, dans sa force brutale et sa franche ignominie.

C'est parce que l'on a déjà connu dans l'histoire contemporaine récente comment l'extrême droite était capable de saper dès l'intérieur les fondements mêmes de la démocratie et parvenir à instaurer une dictature féroce, que nous nous attarderons à analyser l'expérience chilienne et le Chili de Pinochet.

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Pourquoi aborder la politique chilienne durant la dictature de Pinochet ?

Il nous est apparu que la dissolution des institutions démocratiques consécutive au coup d’État de 1973, la nature du régime qui s’ensuivit, avec son cortège d’horreurs constituent une version nouvelle du processus de fascisation de l’après-guerre.

Les militaires chiliens ne se sont pas contentés d’imiter les fascistes qui les ont précédés : camps de concentration, exécutions sommaires, tortures, réseau de prisons clandestines.

Ils détiennent en outre le brevet de la disparition forcée de personnes : à la fin de la dictature, plusieurs milliers d’opposants restent introuvables et nombreux sont ceux dont on a complètement perdu la trace encore aujourd’hui.

Aujourd'hui, vingt-sept ans après le putsch militaire, les Chiliens portent encore, à travers les générations, les blessures hérités de ces années noires. Les victimes et leurs proches et les militants des droits de l'Homme doivent se battre contre l'oubli, pour la vérité et pour la justice. Sur ce point, ils mènent exactement le même combat qu'ici en Belgique à conduit à la constitution du site "Territoires de la Mémoire" ainsi que de tous les Centres de Mémoire existant en Europe.

Mais si le cas chilien a tellement touché les démocrates du monde entier c'est parce qu'il constitue une innovation par rapport aux révolutions de type cubain, les processus d'indépendance en Afrique sous la conduite de mouvements de libération nationale. En effet, cette prise de pouvoir de la gauche unie par la voie non violente du suffrage universel a été une première. Ce processus démocratique s’accompagna d’une explosion de créativité populaire artistique et d’un génie culturel extrêmement vivant entre 1968 et 1973. La production cinématographique et musicale, les Beaux-Arts et les Lettres s’inspirèrent largement de ce processus unique, et ceci sans aucun diktat gouvernemental.

Ce « modèle » de transition pacifique au socialisme était le point de mire des observateurs du monde entier.

Le programme qu’Allende proposait aux électeurs visait notamment la récupération des richesses naturelles du pays dont les revenus affluaient vers d’importantes compagnies américaines.

Il proposait, surtout, un plan sans précédent de redistribution des revenus en vue de permettre aux couches les plus dépossédées de la population d'accéder pour la première fois aux produits de consommation les plus élémentaires et sortir de l'analphabétisme et la malnutrition infantile.

Il faut savoir que d'après l'ancien ambassadeur américain en poste à Santiago lui-même, au moment de l'élection de Salvador Allende 60 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté, et l'inflation et le chômage étaient "au sommet"

Cf. Edward KORRY, ambassadeur américain à Santiago, extrait du premier câble qu’il envoie à Washington, dans la nuit du 4 septembre 1970 – cité par Alain VAN DER EYCKEN, Chili : la guerre secrète américaine, www.soirillustré.be/4B22YTAV/3462CHILI.htm.

Son application, prévue dans le plus strict respect des lois démocratiques régissant le pays suscitait à travers les continents les espoirs de millions de démocrates.

Mais, un tel programme ne pouvait être accepté par les compagnes transnationales. Il engendrait la perte de bénéfices colossaux et créait un précédent inacceptable pour leur stratégie de colonisation économique dans la région. Le général Pinochet fut tout désigné pour renverser ce processus en trahissant la démocratie.

Même si on entrevoit depuis quelques années une tentative de démocratisation à la suite des luttes incessantes du peuple, le Chili, après seize années de dictature, demeure un pays blessé à la démocratie encore fragile et inachevé.

   

INTRODUCTION :

Après la mise en état d’arrestation du Général Augusto Pinochet à Londres, le 16 octobre 1998, à l’instigation du juge espagnol Baltasar Garzon qui en demande l’extradition, la bataille juridique autour de l’ancien dictateur chilien a été longue et complexe.

Une première phase s'est soldé par un échec relatif du droit international lequel paradoxalement, autour de l'affaire Pinochet, avait fait des énormes progrès notamment par l'acceptation de l'idée que, s'agissant de crimes contre l'humanité, n'importe quel tribunal national possède la juridiction requise pour arrêter, juger et punir les responsables de ces crimes, sans importer l'endroit ou ceux-ci auraient été commis, surout si les tribunaux du pays d'origine n'assument pas leur responsabilité. La résolution prise par le Royaume-Uni, obéissant à des considérations politico-commerciales, de renvoyer Pinochet au Chili prétextant des raisons de santé constitue donc un retour en arrière.

Cependant, contre toute attente, le procès à Londres à réveillé les Juges chiliens qui, pourtant, avaient gardé durant des années une attitude complice vis-à-vis de la dictature. Et bien que nous sommes encore dans une conception archaïque qui rejette l'extraterritorialité de la justice, Pinochet a perdu son immunité parlementaire quelques mois à peine son retour au pays et actuellement soumis à procès. Bien que l'ombre d'une "issue" à l'anglaise plane de nouveau.

 

I. Situation géographique

- Examen de la carte de la formation des Etats de l’Amérique latine, Atlas d’Histoire universelle, Coll. Roland, éd. Wesmael-Charlier, p.99

-  Repérage des pays et océans limitrophes :

         de Santiago, Valparaíso, Concepción…;

         des particularités géographiques;

         des frontières actuelles;

         d’enjeux économiques.

 

II. Quelques repères dans l’histoire chilienne du XXe siècle

§         1907 Violente répression d'une importante grève menée par les mineurs du salpêtre dans le nord du Chili : 3.600 personnes, y compris des femmes et des enfants, meurent métraillées par les militaires envoyés par le gouvernement.

§         1920 Arturo Alessandri est élu président de la République parlementaire chilienne.

§         1936 Triomphe du Front Populaire, premier gouvernement populaire de l'histoire chilienne. Le jeune médecin Salvador Allende est nommé ministre de la santé. Il sera l'auteur d'une loi très en avance pour son époque mais qui, malheureusement, deviendra après ce gouvernement, un beau texte peu appliqué dans la pratique faute de moyens.

§         1939 Le Chili subit le plus terrible tremblement de terre de son histoire. De nombreuses villes sont entièrement ou partiellement détruites ; 10.000 personnes en sont les victimes et 70.000 sans abri.

§         1943 Le Chili rompt les relations diplomatiques avec l’Allemagne, l’Italie et le Japon.

§         1964 Election d’Eduardo Frei, juriste et chef de parti de la Démocratie chrétienne à la présidence de la République. Son mandat s’achève en 1970 au miliau d'une grande effervescence sociale et une répression qu'à fait 34 morts. Il développe, avec le soutien des Etats-Unis qui cherchaient à barrer la route vers le pouvoir à la gauche, un programme "réformiste" (transformations ne touchant pas aux structures fondamentales) et "développementiste" (politique économique visant à la substitution des importations, "chilenisation" du cuivre…), baptisé "Révolution dans la liberté" qui a suscité un vaste soutien populaire, ces mêmes couches de la population qui, déçues des promesses non tenues (logements populaires, réforme agraire…), permettront le triomphe d'Allende six années plus tard.

§         1970 Le 4 septembre, le docteur Salvador Allende, socialiste et leader de l’Unité populaire, est élu président de la République avec l’appui d’une alliance populaire avec participation de marxistes, laïques et chrétiens et où les communistes étaient aussi représentés. Il recueille 36,3% des voix et devance de peu une droite conservatrice du Parti national, les démocrates chrétiens (DC), divisés entre un courant de droite dirigé par Frei et un autre de centre-gauche, dirigé par le candidat présidentiel Tomic, n'obtient que la troisième place. Mais l’U.P. ne dispose ni du pouvoir judiciaire (les tribunaux continuent de soutenir l’opposition bourgeoise), ni du pouvoir législatif.

Le 22 octobre, un premier putsch manqué coûte la vie au général Schneider. Allende entreprend d’importantes réformes économiques et sociales, la nationalisation des mines de cuivre et des banques en particulier.

§         1972 Le 21 octobre, le gouvernement Allende cède aux pressions de la droite et accepte la loi sur le contrôle des armes qui confie à l’armée le contrôle de la détention illégale. C'est le début de la répression des travailleurs par les militaires.

§         1973 Aux élections législatives de mars, l’U.P. recueille 43,39% des voix. La droite s"attendait à une perte de soutien plus important pour Allende et considère ce résultat comme un échec pour sa politique. En août, l’armée entre pour la seconde fois dans le gouvernement, ce qui sera vu plus tard comme un piège dans lequel serait tombé Allende.

Salvador Allende trouve la mort dans le palais présidentiel pendant le coup d’Etat militaire dirigé par le Général Augusto Pinochet le 11 septembre 1973.

Début de la dictature militaire. Le général Pinochet, « chef suprême de la nation », instaure un régime d’exception qui organise une répression impitoyable contre l’ensemble de la gauche.

Le 15 septembre, Amnesty International et la Commission Internationale de Juristes publient une communication appelant les Nations Unies à intervenir pour que cessent les exécutions, arrestations et déportations au Chili.

Aux Nations Unies à New York, l’amiral Ismael Huerta Diaz, ministre des Affaires étrangères du Chili donne en octobre l’assurance que « la torture est contraire aux principes du gouvernement chilien » et que tous les prisonniers seront jugés équitablement.

§         1980 Une nouvelle Constitution confirme le caractère autoritaire du régime, confronté à une contestation grandissante.

§         1988 Pinochet organise un plébiscite visant à assurer la reconduction du régime en place. Le « non » l’emporte. Pinochet restera, comme prévu, à la tête de l’Etat jusqu’en 1990.

§         1990 Le démocrate chrétien Patricio Aylwin Azocar (candidat unique de l’opposition, élu à la présidence de la République en 1989) succède à Pinochet.

§         1993 Le démocrate chrétien Eduardo Frei (fils du président du même nom, et candidat unique de la même coalition démocratique de son prédécesseur) est élu à la présidence de la République.

§         2000 Le socialiste Ricardo Lagos candidat unique de la même coalition démocratique de son prédécesseur) est élu à la Présidence de la République.

 

III. La bourgeoisie chilienne

Dans sa contribution aux «Eléments d’une analyse du fascisme», l’écrivain chilien Armando URIBE, raconte la naissance de la grande bourgeoisie chilienne qui s’est constituée à partir de familles venues, au 18è siècle grâce aux facilités accordées par les Bourbons d’Espagne, pour rejoindre les premiers colonisateurs guerriers, héritiers des conquistadors. Il décrit la manière dont cette «haute classe» a mis la main sur les richesses nationales et conquis son homogénéité et son identité en tant que groupe social dominant. Voir l’extrait qui est consacré à cet épisode aux pages 207-208 de l’ouvrage précité, disponible au Centre de documentation des «Territoires de la Mémoire».

Armando URIBE, Idéologie et folklore du fascisme chilien, in Elements pour une analyse du fascisme, de Maria-Antonietta MACCIOCHI, coll. 10/18, Paris 1975, pp. 207-208.

(Ecrivain, professeur associé à la Sorbonne, ancien ambassadeur du Chili à Pékin, A. Uribe est l’auteur du « Livre noir de l’intervention américaine au Chili », Le Seuil, 1974).

Un chapitre inéluctable de l'histoire de cette bourgeoisie est constitué par la spoliation et le massacre de milliers d'Indiens dans toute l'Amérique Latine.

Le prêtre espagnol Bartolomé de Las Cases (1474-1566), plaida la cause des Indiens auprès de l’empereur Charles Quint. Pour étayer son action, il adressa en 1542 au souverain deux « Mémoires » où il relatait les cruautés commises par les Espagnols en Amérique :

« J’ai entendu dire plusieurs fois à des Espagnols laïques que la bonté des Indiens est si grande que, s’ils arrivent à la connaissance du vrai Dieu, il n’y aura pas de nation plus heureuse dans le monde.

Les Espagnols, oubliant qu’ils étaient hommes, ont traité ces innocentes créatures avec une cruauté digne des loups, des tigres et des lions affamés. (…) On garantit comme une chose certaine que les Espagnols ont fait mourir par leur inhumaine et atroce politique douze millions de personnes, hommes, femmes et enfants ; mais j’en estime le nombre à plus de quinze millions. On est arrivé à ces affreux résultats de deux manières : l’une a été de poursuivre des guerres aussi cruelles qu’injustes, l’autre de maltraiter les naturels après la conquête, et de faire mourir les seigneurs du pays, pendant qu’on exerçait sur le reste des habitants une oppression si dure et si barbare qu’elle eût été insupportable même pour les brutes.

C’est l’avidité des Espagnols qui a été l’unique cause de cette horrible boucherie : ils n’ont connu d’autre dieu que l’or ; ils n’ont senti d’autre besoin que de se gorger de richesses. »

Bartolomé DE LAS CASAS, Mémoire contenant la relation des cruautés commises par les Espagnols, conquérants de l’Amérique (1542), traduction de J. A. LLORENTE publiée dans Sommets de la littérature espagnole, t. IV (Lausanne, 1962).

Cette attitude de mépris profond des Indiens (près de 10 % de la population chilienne actuelle) a été maintenue jusqu'à nos jours par la bourgeoisie chilienne, en passant par le mépris des métis (65 % de la population chilienne), pour devenir finalement le mépris des clases populaires en général.

L'exportation de produits agricoles vers le vieux continent rendra possible une période de grande prospérité économique du Chili, transformant le port de Valparaiso en une référence internationale majeure. Cette prospérité sera relayée plus tard, et jusqu'au début du 20ème siècle, par l'essor de l'exploitation minière du salpêtre dans le nord du pays. Salpêtre qui sera l'objet de la convoitise du capital étranger, en l'occurrence anglais, qui ira jusqu'à soutenir le Chili dans une guerre fratricide contre le Pérou et la Bolivie qui se solda en 1879 par l'annexion au Chili d'un vaste et riche (surtout en salpêtre) territoire appartenant auparavant à ces deux pays (la Bolivie perdant, en outre, s'accès à la Mer). Les mines seraient exploitées par le capital anglais.

Il convient de signaler que déjà au moment de l'indépendance vis-à-vis de l'Espagne les enjeux étaient internationaux et c'était déjà l'Angleterre qui, dans le cadre de sa rivalité politique et économique avec l'Espagne, a soutenu la bourgeoisie chilienne naissante contre la couronne espagnole.

         *La période postérieure à 1845 marque le début d’une nouvelle vague d’immigration d’Européens vers les régions boisées du sud, notamment de milliers d’Allemands, pour cultiver le sol. Ils déboisèrent les forêts, tracèrent des routes et construisirent des scieries. Ils instaurèrent également de nouvelles méthodes en matière d’agriculture. (…) Dans les villes, ils créèrent des brasseries et de nombreuses industries.

Vers la même époque, un ingénieur nord-américain, William Wheelwright, traça la première voie ferrée du Chili. Construit en 1850-51, ce chemin de fer reliait Caldera à Copiapo. Il transportait  l’or, l’argent et le cuivre, depuis les mines jusqu’à la côte. Grâce à lui aussi, le pays eut l’honneur d’inaugurer la première ligne de bateaux à vapeur sur le Pacifique.

(…) L’Allemagne, notamment, entretenait une flotte de vaisseaux de haute mer chargés du précieux nitrate. (…)

Mais ce serait la production de nitrates de synthèse par l'Allemagne qui, début du présent siècle, marquera le déclin de l'époque d'or du salpêtre chilien. Le cuivre, dont d'importants réserves furent découvertes dans le territoire appartenant auparavant au Pérou et à la Bolivie viendra apporter la relève. Et avec lui, le capital anglais serait remplacé progressivement par le capital nord-américain.

Stanford BERG, Chili, dans la revue mensuelle « Tour du Monde », février 1968, éd. Tallandier, Paris, pp. 20, 21-25.

 

La production du cuivre augmenta (après la première guerre mondiale). Des capitaux étrangers furent investis dans la construction de grandes entreprises minières. Celle de Chuquicamata est la plus importante du monde. (…) Premier producteur mondial du nitrate, le Chili deviendra le second pour le cuivre.

Stanford BERG, op. cit., pp. 20, 21-25.

C'est à une bourgeisie profondement compromise et dépendante du capital étranger que devrait s'affronter Allende avec son programme de transformations des structures sociales et politico-économiques.

 

IV. Le gouvernement de l'Unité Populaire (Novembre 1970 –11 Septembre 1973)

La politique économique de l'Unité populaire

La stratégie de la transition pacifique.

La stratégie de l'expérience chilienne s'est peu à peu forgée au cours des luttes menées par la gauche depuis 1956. Elle avait quatre objectifs:

-   Enlever à la bourgeoisie monopoliste et à son allié, l'impérialisme américain, leurs bases de sustentation, grâce aux mesures suivantes : expropriation de toutes les grandes propriétés terriennes (latifundios) ; nationalisation de toutes les ressources minières ; nationalisation d'un certain nombre d'entreprises monopolistes, qui entreraient dans le secteur de propriété sociale ; nationalisation d'entreprises clés ou constitution d'entreprises mixtes, permettant à l'État de contrôler  certaines branches de la production.

-   Relever parallèlement les salaires et prendre un certain nombre de mesures sociales en faveur des secteurs populaires. Ces mesures devaient provoquer une augmentation importante de la demande de bien de consommation.

-   Réactiver le commerce et relancer brutalement la production industrielle, ce qui était possible car l'industrie chilienne ne fonctionnait guère jusque-là qu'à 68 p. 100 de sa capacité réelle de production. Cette politique économique, en outre, devait permettre à l'Unité Populaire de gagner d'importants secteurs de la bourgeoisie non monopoliste.

-   Consolider l'appui des masses populaires , puis organiser, grâce à la participation des travailleurs à la gestion dans le secteur nationalisé ou mixte, à l'organisation de Conseils Paysans sur les domaines expropriés (asentamientos, puis Centres de Réforme Agraire), au développement de la syndicalisation et des organisations de base. Toutes ces initiatives devaient avoir pour effet de créer un véritable contre-pouvoir des travailleurs, destiné à se substituer au pouvoir de la bourgeoisie : par exemple, une Assemblée du peuple remplacerait les deux Chambres.

Encyclopedia Universalis, 1974, p. 231.

On comprend aisément que devant un tel programme politique la bourgeoisie et le capital étranger n'allaient pas rester sans réagir, violemment si nécessaire, dès avant même l'arrivée d'Allende au pouvoir.

[Consulter, en annexe, GARCÉS Joan, "Le plan ITT-CIA-Frei, un modèle de contre-révolution", du livre Le problème chilien: démocratie et contre-révolution, Marabout, 1975, dont nous reproduisons quelques extrait ci-dessous].

«Un modèle d'action contre-révolutionnaire a été mis à l'essai entre le 4 septembre et le 24 octobre 1970 pour invalider le résultat du suffrage universel. Il préfigure l'état de siège auquel le gouvernement d'U.P. va être soumis de façon progressive entre le 3 novembre 1970, date de son inauguration, et le 11 septembre 1973, date du bombardement du palais de la Moneda et de la mort du Président.

 

Nous appellerons ce modèle plan ITT — CIA — Frei, en raison de ses protagonistes principaux.

 

(Consulter à ce sujet. les documents confidentiels de l’ITT publiés aux États-Unis par J. Anderson, et à Santiago par le gouvernement du Chili: Une édition est reproduite dans Subversion in Chile, ITT‑CIA, Spokesman Book, Bertrand Russel Peace Foundation, 1972. En mars et avril 1973, une sous-commission spéciale du Sénat des États-Unis, présidée par le démocrate F. Church, réunit plus d’éléments sur le complot ITT-CIA de 1970 et 1971. La participation du président Frei à la préparation du putsch militaire qui se termina par l'assassinat du général Schneider est contenue dans les actes du procès militaire mené en 1971 et 1972).

 

En effet, il y eut alliance entre les intérêts économiques des États-Unis — personnalisés par l’ITT —, le gouvernement nord-américain — à travers ses institutions compétentes —, et la droite chilienne— à travers le président de la République, E. Frei. Ensemble, ils appliquèrent  un plan d'action qui, initialement, dura sept semaines et que, sans modifications substantielles, ils poursuivirent les trois années suivantes. Jusqu’à ce qu'ils atteignent leur objectif stratégique: expulser du gouvernement le bloc social de l'Unité populaire.

 

Avant le 4 septembre 1970, les mécanismes de maintien du mouvement populaire à l'intérieur des limites du système étaient ceux, classiques, d'une démocratie libérale moderne.

 

Le cadre dans lequel se déroule la campagne présidentielle de 1970 était fixé par ces coordonnées. La droite, comme les représentants des États-Unis, crurent jusqu'au dernier moment que le candidat du Parti national — J. Alessandri —gagnerait les élections.

Il est important de noter que la doctrine dominante au sein des Forces armées était celle du respect et de la protection du fonctionnement régulier du régime politique légal. Cela avait été clairement réaffirmé par le commandant en chef de l'Armée— le général Schneider —, le 13 mars 1970: “Dans notre pays, nous vivons sous un régime légal qui a été imposé, accepté et appliqué par le peuple, par la nation; dans ce régime, le système par lequel la nation élit et se donne des gouvernants est défini avec une précision absolue; dans ce procès légal, les Forces armées doivent agir en garantissant et en soutenant sa réalisation normale et juste...”

 

Jusqu'ici, le Chili ne présentait aucune différence majeure par rapport à d'autres systèmes politiques représentatifs hautement institutionnalisés. Pour cette raison, il est important de considérer la dissociation qui se produisit entre l'idéologie dominante et le comportement pratique de la droite chilienne et des États-Unis quand surgit le phénomène imprévu: le 4 septembre, Salvador Allende — candidat de l'Unité populaire — arrive en première place aux élections avec 36 % des voix. Il est suivi par J. Alessandri (34 %) et le candidat démocrate chrétien R. Tomic (29 %).

 

(D'après la Constitution de l'époque, si aucun des candidats n'avait obtenu la majorité absolue des suffrages exprimés par vote direct et universel le Congrès élisait le président de la République parmi les deux candidats qui auraient obtenu les premières majorités relatives).

 

Devant cette nouveauté, le secteur démocratique des Forces armées maintient la doctrine officielle. Le 7 septembre, le général Schneider déclare: “Nous avons accepté le verdict des urnes et nous reconnaissons et appuyons en ce moment deux postulants à la Présidence de la République qui ont obtenu les deux premières majorités: M. Allende et M. Alessandri. Légalement, qui que soit le futur président du Chili élu au Congrès, ce sera celui-là que nous devrons appuyer et soutenir jusqu'aux dernières conséquences”.

 

La droite substitue à la défense du régime légal la fraude constitutionnelle. Le 9 septembre, J. Alessandri propose à la majorité du Congrès qu'elle le désigne président en échange d'un compromis selon lequel il renoncerait à son poste pour permettre de nouvelles élections. Simultanément, le président sortant, E Frei, demande au P.D.C. de voter au parlement pour Alessandri en vue de provoquer ainsi de nouvelles élections et permettre que toutes les forces antisocialistes se regroupent autour d'un seul candidat qui élimine électoralement celui de l'U.P.

 

Cette action est appuyée par une série de mesures qui lui sont complémentaires:

 

- économiquement: sabotage de la production, campagne psychologique visant à susciter un climat de naufrage économique imminent, menace de représailles par les institutions capitalistes étrangères les plus influentes dans le pays (l'objectif poursuivi est de créer une situation objective ou subjective de crise économique);

 

‑ politiquement: dénaturation des institutions politiques, campagne d’agitation en vue de provoquer des désordres publics et faciliter des tentatives de subversion (il s'agissait de conditionner l'opinion publique en associant l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement de gauche à la fin des libertés et à un état de crise politique);

 

‑ militairement: conspiration au sein des Forces armées en vue d'isoler le secteur démocratique et amener celles-ci à intervenir contre l'Unité populaire (la fin poursuivie était d'en finir avec la pratique de respect des institutions civiles et représentatives de l’État, trait dominant de la tradition militaire chilienne).

 

Cependant, la première quinzaine d'octobre, le conseil national du Parti Démocrate Chrétien (PDC) décida à la majorité des voix d'élire au Congrès Salvador Allende comme président. La stratégie indirecte de la droite, appuyée par les forces nord-américaines, échouait alors.

 

L'Unité populaire et Allende, pendant ce temps, ont agi dans le cadre de la stratégie indirecte, la seule qui fût à leur portée. Ils sont arrivés à un accord avec les secteurs moyens et populaires représentés par la gauche du P.D.C. Cette stratégie a permis au gouvernement d'avoir une majorité au Congrès et de maintenir le régime politique légal, grâce à l'appui que lui accordaient pour des motifs différents, l'U.P., la gauche du P.D.C. et un secteur des Forces armées. La rupture du régime politique représentatif — schéma de la stratégie directe s'appuyant sur la violence — était l'objectif majeur du plan ITT—CIA—Frei. Si l'U.P. ne lui avait pas opposé une tactique claire, avec toutes ses forces, le gouvernement Allende serait mort avant de naître.

 

La bourgeoisie recourt à la violence

Dans de telles circonstances, la direction des forces capitalistes recourt à la violence physique, à la subversion et à la violence militaire. C'est un terrain sur lequel le mouvement ouvrier chilien n'a pas une capacité de dissuasion de la même nature. Le système militaire anti-insurrectionnel chilien et nord-américain était, quant à lui, en condition d'intervenir opérationnellement depuis longtemps. Comme il l'a fait dans presque tous les autres pays d'Amérique Latine.

En octobre 1970. après la décision du P.D.C. de voter pour Allende au Congrès, la conjoncture fut marquée par une crise d’hégémonie de la classe dominante. Les forces partisanes du statu quo essayèrent alors d'opérer une reconversion accélérée des institutions militaires. Elles voulurent les faire intervenir en tant que forces de conservation de l'ordre social intérieur. Pour cela, il fallait que la structure libérale représentative du système soit détruite.

L'expérience chilienne de 1970 en atteste. Dans un système politique souple et ouvert, dans lequel le bloc anticapitaliste accède ou est sur le point d'accéder à la direction de l’État par la voie des institutions, l'appareil militaire conservateur ne peut manquer de se préparer à compenser la défaite politique de la bourgeoisie.

 

C'était le cas du Chili en septembre et octobre 1970. Mais alors, l'Armée n'était pas endoctrinée pour affronter cette […] possibilité. D'où ses hésitations et ses doutes quant à la manière d'intervenir pour invalider militairement la victoire politique de l'U.P. Lorsque, le 24 octobre, la direction du complot militaire fit assassiner le général Schneider, l'incertitude régnant chez une grande partie du corps des officiers créa l'inhibition et la neutralisation qui permirent à Salvador Allende d'assumer la présidence le jour fixé légalement, soit le 3 novembre.

 

(Mais) un laps de temps de sept semaines s'écoula entre la date de l'élection et celle de la nomination du Président par le parlement, le 24 octobre. Ce temps fut trop court pour que les actions combinées décrites plus haut perturbent suffisamment la stabilité du système politique et économique.

Mais, conjointement, il est tout aussi important de montrer comment, l'action révolutionnaire du gouvernement d’unité populaire amorcée, celui-ci put se maintenir. Il le fit dans la mesure où il put imposer au pays les facteurs capables d'empêcher une confrontation violente entre les blocs sociaux en lutte. Il en résulta que l'opposition interne et étrangère au gouvernement de l'UP. dut perturber les fondements de la paix civile, pour empêcher le développement du processus de démocratisation politique et économique par des moyens non violents, dans le but final de pouvoir provoquer une guerre limitée contre l'ennemi intérieur du Chili.

 

Appliquant une stratégie indirecte, Allende réussit à franchir la phase antérieure à l'installation d'un gouvernement anti-capitaliste par la voie non armée. C'est la première fois que cela s'est produit dans l'histoire du mouvement révolutionnaire international. Il réussit aussi à maintenir son gouvernement au pouvoir pendant trois années. Ce temps, il l'employa à appliquer une politique socio-économique allant à l'encontre des bases structurelles du système capitaliste.

 

La raison ultime de la chute d'Allende

La raison ultime de la chute du gouvernement de l'U.P. en septembre 1973 réside dans le fait fondamental que ses adversaires internes et externes furent capables de détruire les bases sur lesquelles reposait la stratégie indirecte. A la fin de 1972, par une action concertée, la droite chilienne et les États-Unis réussirent à imposer le regroupement des forces sociales opposées à l'U.P. Cette union se fit sur la base d'une politique fondée non pas sur le compromis, mais sur la négation absolue. Les moyens de lutte envisagés visaient l’agression, et non la stimulation. Le but était de faire déboucher l'opposition légale sur la subversion et, en dernière instance, sur l'action armée. L'issue de la lutte des classes résidait alors dans les moyens propres à la stratégie directe. C'est ce qui survint entre les mois de mars et de mai 1973. Les mécanismes socio-politiques qui avaient permis en 1970 de neutraliser le plan d'action ITT — CIA — Frei se révélèrent inopérants en cette période. Et c'est par les armes que l'antagonisme du moment se résolut. Il y avait là une inégalité manifeste entre le pouvoir militaire du système américain et celui de la gauche chilienne. C'est ce qui fit que, le conflit une fois engagé sur ce terrain, la marge de manœuvre des travailleurs se révéla très étroite (…)».

 

 

         *Les autorités chiliennes affirment que le marché noir et l’accaparement constituent les véritables fléaux de l’économie du pays.

Le gouvernement Allende a donc lancé une offensive contre les spéculateurs. Des inspecteurs fiscaux et des policiers ont pu découvrir des stocks de marchandises qui faisaient défaut sur le marché : leurs propriétaires attendaient la hausse des prix que devait provoquer la rareté des produits afin de revendre ceux-ci au marché noir. D’autre part, les douaniers ont pu intercepter plusieurs convois de marchandises qui allaient se réfugier dans les pays voisins.

Pour protester contre ces mesures et contre la politique socialiste du gouvernement Allende, les 150.000 commerçants de détail chiliens se sont mis en grève.

Le Monde du Travail, 23 août 1972, p. 5.

 

V. La junte militaire chilienne

 

De 1973 à 1990, la politique de terreur de Pinochet continue sur sa lancée. Par le biais du général Contrerars, chef de la Dina, la police secrète, et jusqu'au milieu des années 80, on recense 3197 morts et environ 1100 "disparus".

Toutes les libertés sont suspendues (presse, syndicats, partis, etc...) et les opposants arrêtés, le plus souvent exécutés après avoir été torturés. Les organisations de défense des droits de l'Homme estiment entre 350.000 et 400.000 les personnes victimes et tortures et autres traitements cruels, inhumains et dégradants. L'ex-ministre des affaires étrangères d'Allende, Orlando Letelier est assassiné en plein Washington dans un attentat à la voiture piégée, et le général Carlos Prats, ancien commandant en Chef de l'armée et loyal à Allende et à la Constitution, est assassiné de la même manière à Buenos-Aires.

Premier décret de la Junte de gouvernement militaire - 11 septembre 1973

Vu, la situation de commotion intérieure que traverse le pays,

Vu, ce que souligne l’Article 77 de la Constitution politique de l’État, premier Livre, Troisième Titre du Code de Justice Militaire,

Il est déclaré, à partir de cette date, l’état de siège dans tout le territoire de la République, prenant cette Junta le poste de commandant en chef de toutes les forces qui doivent opérer pendant cette urgence.

A continuation, il sera lu l’Ordre N° 7 de la Junte de gouvernement militaire:

Le Commandement qui dirige l’État de siège ordonne:

Dès l’heure 15 et jusqu’à nouvel ordre, il est décidé le couvre feu dans tout le territoire de la République. Les citoyens devant s’abstenir de sortir à la rue. Au cas contraire, ils seront arrêtés.

Tous les permis de port d’armes sont annulés.

Celui qui soit surpris en flagrante violation de cette disposition, sera traîné devant les tribunaux de guerre.

Je répète... Ordre N°7 de la Junte militaire de gouvernement...

         * Il n’y a aucun doute que les violences politiques, y compris l’assassinat, ont été particulièrement répandues durant les derniers mois du Gouvernement d’Union Populaire. Les journaux ont fait état de différentes attaques à la bombe qui semblent avoir été en général perpétrées par des groupes terroristes de Droite, notamment par PATRIA Y LIBERTAD, organisation ayant ouvertement annoncé son intention de faire tomber le gouvernement par la violence. L’exemple le plus grave des violences se situe le 29 juin 1973, le jour où une faction rebelle des Forces Armées a attaqué le Palais de la Moneda. (…) La junte a dissous le Congrès et instauré l’état de siège.

(…) Depuis le coup d’Etat, la junte pour justifier ses interventions, a fait valoir que de grandes quantités d’armes avaient été illégalement importées au Chili, par les groupes gauchistes, avec le consentement d’Allende. (…) Prétendant vouloir « restaurer la loi et l’ordre » au Chili, la junte annonçait dans un communiqué du 14 septembre 1973 que le gouvernement Allende avait « dépassé les limites de la légalité de façon nette et délibérée, en réunissant entre ses mains la plus grande partie du pouvoir économique et politique, mettant ainsi en grand danger les droits et la liberté du pays. »

Chili, un rapport d’Amnesty International publié en 1974, Bruxelles, pp. 9-10 et 11.

         * Le décret-loi n°5 instaure en même temps le rétablissement de la « discipline du travail ». Les grévistes, justiciables des cours martiales, sont passibles de lourdes peines allant jusqu’à la mort lorsqu’une branche d’activité d’intérêt national se trouve paralysée.

Le décret-loi n°32 abroge la législation protectrice de l’emploi et des droits syndicaux. Il prévoit le renvoi de tout travailleur tenant des propos politiques ou susceptibles d’entraver le fonctionnement de l’entreprise (…). Les universités sont placées sous le contrôle de l’armée et dirigée par des militaires en qualité de recteurs-délégués.

J. NORDMANN, Le Monde diplomatique, décembre 1973, p. 6.

         * En 1965, 1.500 titres d’ouvrages paraissaient au Chili, mais seulement 172 en 1978. Car les gens lisent moins, les livres sont chers et censurés et surtout, la plupart des écrivains de valeur, qui sont de gauche, sont exilés ou entrés dans la clandestinité.

« El Mercurio », 5 octobre 1978, cité par Jean Ancion, Chili – Haïti, revue Terre nouvelle n° 4, Liège 1984, p. 11.

         * Le Capitaine Raul Vergara, ancien pilote d’aviation, instructeur de l’Académie de l’Armée de l’air chilienne, récemment rentré au pays témoigne : « Après le coup d’Etat, j’ai été arrêté parce que j’étais sympathisant du Président Allende. Le tribunal m’a condamné à mort. Après cinq ans de prison où j’étais quotidiennement torturé par d’autres officiers, j’ai connu vingt ans d’exil. (…) Ils voulaient montrer à quoi s’expose la dissidence et éviter toute désertion. »

Extrait des témoignages de Le Chili en transition, les dessous de l’Histoire officielle de Gaston Ancelovici, Imaginavision, 1991 –coll. de la Médiathèque de la Communauté française de Belgique.

 

         * « Les actes commis par les forces armées et la police le sont uniquement pour le bien du Chili et des Chiliens ; c’est pourquoi ils sont encouragés par les civils. Nulle compassion ne sera manifestée à l’égard des extrémistes étrangers venus tuer les Chiliens.

Citoyen, continue à veiller pour les découvrir et les dénoncer aux autorités militaires les plus proches. »

Un des tracts qui ont inondé Santiago après le coup d’Etat, traduit par Amnesty International qui précise que des communiqués militaires officiels indiquaient alors que les étrangers constituaient le gros des « 14.000 extrémistes en armes dans le pays *».

         * Santiago – (…) d’un côté, le barrio alto Providencia avec ses buildings de luxe, les villas, l’université catholique, le nouveau métro…, d’un autre côté, à perte de vue les bidonvilles : les immenses poblaciones. La misère est aussi présente au centre ville que dans les banlieues, mais les impasses et les masures (conventillos) sont dissimulées derrière les banques et les boutiques. Ce quart-monde, qui représente presque un demi-million de personnes, est aussi marginalisé que la population de la périphérie. Dans 60% des habitations vivent en moyenne deux familles de 15 à 20 personnes.

(…) sur 3.500.000 d’habitants, plus d’un million et demi logent dans les baraques des bidonvilles. Les plus pauvres s’installent sur des terrains interdits, (…) s’organisent en comité de sans logis. Les retards de paiement d’eau et d’électricité (les compagnies sont privatisées) sont en moyenne de 5 ans.

(…) en 1981, plus de 630.000 jeunes étaient alcooliques. 70.000 consomment de la marijuana et 25.000 des drogues dures. Certains drogués tombent, la nuit, dans les égouts, car souvent les plaques sont enlevées, volées.

Entre 40 et 50% de jeunes sont sans travail, ils ne peuvent fréquenter les écoles, et beaucoup se livrent à la prostitution pour survivre.

(…) La sécurité sociale existe au Chili mais Pinochet s’efforce de la privatiser. Les soins de santé sont prévus par un système d’assurances (Sermena) de financement privé. Le nombre de chômeurs dans les « poblaciones » est estimé à 65%. (…) Le chômeur touche pendant un an les 3/4 de son salaire et ensuite il ne perçoit plus de revenus.

(…) En 1960, 10% du budget national était affecté à la santé. En 1983, il est réduit de 4%. A l’hôpital central de Santiago, on utilise du papier de toilette en guise de compresses et, dans le sud, des hôpitaux ne sont pas chauffés, parfois on place deux malades par lit et l’on manque de médicaments.

(…) Une visité de médecin se paie 750 francs belges, ce qui est inabordable pour le peuple.

(…) 80% de la population ne dispose que de 5 médecins pour 10.000 habitants alors qu’en Belgique, il y a 1 médecin pour 360 habitants.

(…) Le docteur Allende avait développé la médecine préventive, encouragé la purification de l’eau et la production de médicaments de base bon marché. Il avait organisé la formation de conseils locaux de santé et les brigades de la santé.

(…) On estime qu’un millier de médecins chiliens travaillent hors du pays depuis l’exil de 1973.

J. ANCION, Les échecs de la droite, op. cit, pp. 47-52.

         * Le 19 août 1982, la « Marche de la faim » réunissait 2.000 personnes à Santiago. Le peuple chilien se réveillait pour protester contre la vie chère et le chômage croissant.

(…) La répression n’empêche pas les Chiliens de protester et les manifestations deviendront fréquentes. Le 24 mars 1983, le Chili connut sa plus grande manifestation depuis le coup d’Etat. La grève générale devait avoir lieu le 11 mai, mais Pinochet fit encercler les mines de cuivre par son armée et les tanks. (…) Ce qui caractérise ce mouvement est l’utilisation de toutes les formes de lutte, allant des manifestations de rues, aux concerts de casseroles, fermetures de commerces, coupures de câbles électriques, barricades… Le 11 mai, les mineurs et des travailleurs entamèrent néanmoins une grève de cinq jours. 1.500 travailleurs du cuivre furent licenciés et, par la suite, 180 seulement furent réintégrés.

(…) La septième manifestation, le 11 octobre 1983 a réuni 80.000 personnes à Santiago. (…) La huitième journée de protestation s’est tenue le 18 novembre.

En six journées de protestation, l’armée a fait 62 morts ; 247 personnes ont été blessées par balles. Parmi les 12.000 personnes qui ont fait l’objet de détentions, 250 ont été torturées. 25.000 habitants des bidonvilles ont été victimes de perquisitions collectives.

Danielle Helbig, Comité belge Europe Amérique Latine (CELA), in Visages et réalités du monde, dossier Chili n°6, Bruxelles, 1984, p.4.

         * Mai 1983 a marqué le début des vagues de manifestation contre la politique du gouvernement militaire en matière des droits de l’homme, et pour des élections libres. Depuis lors, des manifestations se sont multipliées, impliquant des groupes particuliers ou des secteurs entiers de la population comme à l’occasion des « journées de protestation nationale ».

La plupart des manifestations se sont trouvées confrontées à un important déploiement militaire et policier. (…) Des dizaines de personnes ont été tuées. Certaines ont été abattues par des patrouilles en uniforme, d’autres par des individus armés et en civil, circulant à bord de véhicules banalisés, dans les zones de la ville réputées particulièrement actives durant les manifestations, notamment les « poblaciones » autour de Santiago. Les agresseurs non identifiés semblent tirer au hasard, dans le but de tuer ou d’estropier, apparemment afin de décourager la population de participer aux manifestations. Sept personnes au moins auraient été tuées de cette manière à l’occasion de la grève nationale des 2 et 3 juillet 1986, organisée par l’Assemblée civile, coalition d’organisations syndicales, professionnelles et communautaires.

Chili : Activités clandestines et illégales des forces de sécurité, Amnesty International, Paris, août 1988, p. 56.

VI. Le caractère de la dictature militaire chilienne*

La dictature militaire chilienne, était-elle une dictature fasciste ? Voilà une question qui s'est trouvé base à d'interminables discussions durant la dictature au sein de la gauche chilienne et de la résistance populaire à Pinochet.

Et en réalité, il ne s'agissait pas d'une question banale car de la correcte caractérisation du régime que l'on avait à combattre devaient découler pas mal de données déterminantes pour l'élaboration de la meilleure stratégie pour lui faire face.

Dans le discours propre à la dénonciation du régime s'est cependant imposé, sans majeur problème, l'usage métaphorique du terme "la dictature fasciste", mais il y avait un certain consensus sur ce qu'il s'agissait d'une dictature (pour le uns fasciste, pour les autres non) d'un type nouveau laquelle, étant donné le poids idéologique de l'intégrisme catholique en son sein, a été parfois rapproché du régime franquiste.

En effet, manquaient quelques composantes essentielles du fascisme : 1) une idéologie globale et totalitaire dans laquelle la xénophobie et le racisme jouaient un rôle fondamental; 2) et malgré quelques tentatives ratées de constitution d'un appareil politique fasciste, a manqué aussi, jusqu'à la fin du régime, le parti de masses fasciste; 3) enfin, faisait défaut aussi le mouvement de masses fasciste.

Cependant, le régime militaire chilien a partagé avec les fascismes son utilisation à outrance de l'appareil d'État afin de mener sa politique et organiser la plus féroce répression contre le mouvement populaire, y compris l'utilisation d'une "gestapo" et des "camps de concentration". Nous verrons aussi que, bien que plus limité quant à sa porté, la dictature chilienne disposait aussi d'une "idéologie".

*          *

*

En effet, avec la prise du pouvoir par Pinochet en septembre 1973 au Chili, des dictatures d'un type nouveau s'instaurent en Amérique Latine, avec le soutien direct des États-Unis. C'est aussi le cas des dictatures argentine (mars 1976-octobre 1983) et uruguayenne (1976-1985).

Durant la période 1970-1985, presque la totalité des États d'Amérique Latine sont gouvernés par des dictatures sanglantes : persécution, torture, arrestations arbitraires, disparitions forcées sont une réalité quotidienne.

Le personnalisme du “Caudillo” se trouve remplacé par une bureaucratie composée de militaires, de technocrates et des fractions les plus modernes de la bourgeoisie locale, liés intimement au capital transnational. Près de 90 000 prisonniers politiques portés disparus – dont 30 000 seulement au Guatemala – sont le solde tragique de cette période.

L'institution militaire cesse de rester confinée au rôle d'arbitre des conflits qui surgissent entre les diverses fractions sociales ou à la mission de défendre le territoire contre l'agression extérieure. Les forces armées prennent en main l'ensemble de l'appareil de l'État qu'elles s'efforcent de mouler à leur image : l'institution militaire arrive au pouvoir et des valeurs militaires se substituent aux principes civils d'organisation de la société.

Les nouvelles normes qui président à cette structuration ont été codifiées dans une doctrine : la “doctrine de la sécurité nationale”, une doctrine de guerre qui a pour premier effet d'identifier le camp des amis et le camp des ennemis, élaborant vis-à-vis des uns et des autres des modes d'approche stratégiques.

Cette doctrine fonde le nouvel État, l'État militaire, et consacre les changements intervenus dans le rapport que les forces armées entretiennent avec le reste de la société.

Brésil : le précurseur

Pour être tout à fait exact, il faut dire qu'une dictature latinoaméricaine a joué un rôle précurseur dans l'application de la doctrine de la sécurité nationale.

Joao GOULART devient président du Brésil en octobre 1961. Il entreprend une politique de tendance progressiste et annonce un projet de réforme agraire en mars 1964. Un soulèvement militaire renverse GOULART en avril de cette année. Une série de gouvernements dictatoriaux se succèdent de 1964 à 1985. Le soutien des États-Unis est direct, et s'exprime sur le plan économique et celui de l'assistance militaire.

Si l'institution militaire brésilienne a pu pousser aussi loin la militarisation c'est qu'elle a su adapter dès le départ ce qui restait de son “intérêt national” aux nouvelles exigences des multinationales.

Mais les Brésiliens exporteront aussi leur savoir-faire en matière de dictatures militaires, répression, torture, ainsi qu’en matière idéologique.

Geopolítica do Brasil.–  Celui qui a le plus contribué à l'élaboration de cette “doctrine de la sécurité nationale” est sans nul doute le Général Golbery do COUTO e SILVA, fondateur du service national de renseignements du Brésil.

Dès les premières pages de son traité de géopolitique : Geopolítica do Brasil, publié en 1967 à Río de Janeiro, mais conçu sous forme d'articles dès la fin des années 50, il précise la nouvelle notion de la guerre : “guerre totale”.

«De strictement militaire, la guerre est devenue une guerre totale, une guerre tout autant économique, financière, politique, psychologique et scientifique, qu'une guerre d'armée, de flotte, d'aviation ; de la guerre totale à la guerre globale et de la guerre globale à la guerre indivisible et pourquoi ne pas le reconnaître, à la guerre permanente», écrit-il.

Cette guerre est totale parce qu'elle concerne «les hommes de toutes latitudes, de tous âges, de toutes professions et de toutes croyances», poursuit-il. Parce qu'elle efface la vieille distinction entre civil et militaire : dans ce champs de bataille que devient la société, tout individu se trouve dans un des deux camps en présence.

Les armes sont de toute nature : politiques, économiques, psychosociales, militaires.

Pour sa part, le Maréchal CASTELLO BRANCO avance le concept d'agression intérieure.

«Le concept traditionnel de défense nationale, écrit-il, met l'accent sur les aspects militaires de la sécurité et, par conséquent, insiste sur les problèmes d'agression extérieure. La notion de sécurité nationale est plus totalisante. Elle comprend la défense globale des institutions, considère les aspects psycho-sociaux, la préservation du développement et de la stabilité politique interne... Beaucoup plus explicite que celui de défense, le concept de sécurité tient compte de l'agression intérieure, matérialisée dans l'infiltration et la subversion idéologique, et aussi dans les mouvements de guerrilla...». Apparaît ainsi le concept d'“ennemi intérieur”.

Dépendance

La colonisation de tous les secteurs de la société par cette politique finit par établir une équivalence entre les notions de développement et de sécurité. Mais cette équivalence s'inscrit dans le cadre d'une conception géopolitique néocoloniale bien précise, que redéfinit le concept de souveraineté nationale en le situant dans le jeu d'alliances nécessaires et naturelles, comme celle, par exemple, fondamentale, qui lie ces pays aux États-Unis. La notion d'inter-dépendance vient ainsi pondérer la rhétorique nationaliste.

Coût social

L'abandon de la notion d'indépendance nationale n'est pas le seul sacrifice requis pour vaincre l'ennemi. Les États militaires du cône sud ont consacré l'expression de “coût social  et en ont imposé la nécessité.

Permanence de l'État d'exception

Cette doctrine qui préside l'éclatement de l'Etat démocratique et républicain renversant l'équilibre des pouvoirs établis par la Constitution, s'exprime dans la réalité par l'hégémonie qui prend l'appareil militaro-policier dans l'ensemble de l'appareil d'État. Le pouvoir exécutif passe aux mains d'un Conseil de sécurité nationale* dont dépendent directement les services de renseignements, ces polices politiques qui ne répondent qu'au chef de l'État. Le pouvoir législatif est aux mains d'une junte militaire et le pouvoir judiciaire ne peut plus se saisir que dans des cas sans importance, puisque les juridictions d'exception veillent sur l'ordre de la sécurité nationale. Cette législation supra-constitutionnelle, qui rend permanent l'état d'exception, élimine ou contrôle les partis, la presse, les syndicats, annule les droits sociaux, politiques et civils fondamentaux. Elle permet également de réorganiser l'éducation.

Cet État tout-puissant se fonde sur l'idée que l'homme vit en guerre, que l'agressivité destructrice est inhérente à l'être humain. Erich FROMM a dédié l'un de ses ouvrages à rebattre cette conception vulgaire de l'homme**.

De l'armée prussienne à l'École des Amériques

PINOCHET n'est pas uniquement l'aboutissement des enseignements du Pentagone. Il suffit de parcourir le cours qu'il dictait à l'Académie de guerre de Santiago et qui fut publié par la suite sous forme de livre (Geopolítica) pour se persuader des influences directes nazies.

Rappelons que ce n'est qu'à la veille de la seconde guerre mondiale que les États-Unis s'approchèrent de leurs voisins du Sud pour constituer un système multinational de défense. Avant cette date, les forces armées US ne maintenaient des relations continues qu'avec les marines du Brésil et du Pérou. La première mission militaire sera installée en Colombie en 1938. La zone des Caraïbes et du Canal de Panamá aura le triste privilège d'être intégrée dès le début du siècle au système de défense de la “métropole”. En l'absence des militaires nord-américains, se seront leurs collègues européens qui assureront les missions d'entraînement et de formation des officiers et soldats latino-américains.

Le Chili fut le premier pays de l'hémisphère (1890) à moderniser et professionnaliser son armée en faisant appel aux services de l'armée prussienne, et en particulier à ceux du héros de la guerre franco-prussienne, Emil KORNER. Dans les mêmes années, l'Argentine, la Bolivie et l'Uruguay firent de même, ces deux derniers pays faisant appel aux services de l'armée française.

Le rythme de ces missions connaîtra une recrudescence après la première guerre mondiale. La France se trouvera au Pérou, au Guatemala et au Brésil ; les Italiens de Mussolini formèrent l'armée de l'air du Vénézuela, et les Allemands celles du Paraguay, de l'Equateur et de la Colombie. Les Chiliens exporteront à leur tour l'idéologie et l'organisation de l'armée prussienne, en devenant instructeurs au Nicaragua et au Salvador ; leur Académie de guerre de Santiago, fondée par KORNER, ouvrira ses portes aux officiers de tout le continent.

L'heure de la stratégie

La lutte contre les puissances de l'axe remet en question ces alliances. La Seconde Guerre Mondiale consacre l'heure de la stratégie.

Dès 1938, un Comité de liaison permanent est créé entre la métropole des États-Unis et les républiques latino-américaines. Ses objectifs précis : éliminer les menaces de subversion nazie dans l'hémisphère occidental, utiliser le potentiel militaire du sous-continent à des fins défensives, utiliser les bases navales et aériennes comme relais contre l'ennemi, permettre aux États-Unis un accès direct aux matières premières nécessaires à la guerre et enfin, veiller à la stabilité de chaque pays pour éviter qu'il ne devienne terrain de subversion.

En 1941, des missions militaires sont installées dans toutes les capitales latino-américaines où elles assurent la liaison permanente entre les forces armées locales et celles des États-Unis, et la formation de certains officiers. D'autre part, du matériel américain est envoyé dans l'hémisphère sud.

En 1942 est fondé le premier maillon d'une structure inter-américaine – la Junte Inter-Américaine de Défense. Elle est composée de militaires de haut rang de chacune des vingt et une républiques d'Amérique.

Entre les années 1943 et 1945, les premiers militaires latino-américains viennent suivre les cours de l'école établie dans la zone du canal de Panamá. 423 élèves, venant de 11 pays, défileront durant ces années.

Doctrine Truman et “maccarthysme”

A la fin du second conflit mondial, la guerre froide renforce l'alliance permanente. Le maintien de la sécurité de l'hémisphère devient une affaire de responsabilité partagée face à la peur du communisme.

C'était la victoire du principe de l'“endiguement”. Deux lois votées aux USA scelleront le pacte militaire États-Unis/Amérique Latine : La Loi d'Aide réciproque pour la défense (1949) et celle de la sécurité mutuelle (1951). C'est par ce biais, grâce à des accords bilatéraux, qu'afflueront experts et matériel, et que pourront se familiariser avec une armée “moderne” les officiers et sous-officiers latins.

Pour apprendre l'“american way of war”

Les mécanismes de la dépendance idéologique et matérielle s'affirment au fil des années. Les organismes inter-américains découvriront des formules de plus en plus souples pour intégrer les armées latino-américaines à la défense du continent. En 1949 est établie dans la zone du Canal de Panama l'école de Fort Gulick (“U.S. Army Carribbean School”) qui à ses débuts forme surtout des militaires américains en partance vers les territoires où sont engagés les USA. Pendant la première année, cette école formera 743 nord-américains contre 95 latino-américains.

Quatre ans à peine après, la majorité des étudiants viennent d'Amérique Latine et en 1956 toute l'instruction en langue anglaise est éliminée. Ceci n'empêche pas que certains pays latino-américains installent à demeure des centres d'études supérieures où commencent à s'élaborer les rudiments d'une doctrine militaire apparemment autochtone. L'Argentine crée en 1943 le “Centro de Altos Estudios del Ejército Argentino” ; le Brésil “la Escuela Superior de guerra” en 1949, et le Pérou, le “Centro de Altos Estudios Militares”, en 1950.

Cuba et “ennemi intérieur”

Le triomphe de la révolution cubaine marque le début d'une autre étape qui aura pour principal objectif de mettre sur pied un appareil militaire efficace contre un nouveau type d'ennemis : les “ennemis intérieurs”.

Symbole de ce changement, la “U.S. Army Caribbean School” se métamorphose en l'“U.S. Army School of Americas”. La pratique et la théorie de l'entraînement changent, même si cette école continue à sensibiliser davantage les élèves à l'anticommunisme qu'à la démocratie.

Entre 1950 et 1970, 54.000 militaires latino-américains ont été formés dans des bases américaines. Et en 1987, ces bases étaient une quarantaine rien qu’aux Caraïbes!

Plus de 7.000 soldats et officiers brésiliens ; 5.000 soldats et officiers chiliens ; 6.000 soldats et officiers argentins, ont reçu une formation identique et partagent la même définition de la stratégie, de la sécurité, et de la guerre.

En plus, il existe en amazonie un centre d'entraînement de guerre dans la jungle destiné aux officiers des pays voisins.

Défense inter-américaine, guerre psychologique et guerre spéciale

Un nouvel élément vient s'ajouter dans la filière du perfectionnement des officiers supérieurs. En 1962, est créé à Washington le “Collège inter-américain de défense”, sur le modèle de l'“U.S. war College” et du “Collège de la défense de l'OTAN”. Le sous-directeur de cette institution est un membre des forces armées latino-américaines.

Autour de ces écoles principales, des écoles périphériques, non moins décisives dans la formation d'une mentalité militaire à l'échelle du continent, telles ces écoles du Fort Bragg où fonctionnent l'“Ecole de guerre psychologique” de l'Armée des Etats-Unis et le fameux “Centre de guerre spéciale” où a été inauguré en 1962 le nouveau cours de contre-insurrection pour lequel le Pentagone avait expressément autorisé l'usage de “matériel d'endoctrinement anticommuniste”*.

Conférence annuelle des armées américaines

En 1960, on institue la Conférence annuelle des Armées Américaines qui réunit les États-majors latino-américains et les officiers du Pentagone et au cours de laquelle s'est pour la première fois discutée la question du rôle de l'armée dans la société contemporaine.

Les grandes manoeuvres conjointes, – du type de l'opération “Unitas” qui se déroulait devant les côtes chiliennes le jour même du coup d'État de Pinochet –, qui convoquent chaque année depuis 1960 la U.S. Navy et les flottes latino-américaines, terminent cette séquence d'exposition aux valeurs et aux enseignements de l'american way of war.

Et les polices...

Le temps venu, ces mêmes normes qui ont présidé à la modernisation des armées latino-américaines présideront également à celle des polices et se traduiront par leur militarisation et leur embrigadement dans la lutte contre “l'ennemi intérieur”.

Depuis 1962, l'“Office of Public Safety”, une division de l'“Agence internationale de développement” (AID) et l'“Interamerican Police Academy”, fournissent aux polices du Tiers Monde une assistance technique et leur parachutement des équipements tels que radios, unités mobiles, ordinateurs. Sous l'égide des “Public Safety Programs”, les Etats-Unis ont ainsi aidé à former de par le monde plus d'un million de policiers.

Rien qu'au Brésil, plus de cent mille policiers sont passés par leurs salles de classe, où la pratique de la torture fait autant partie de la théorie de l'information que les dernières méthodes de contre-propagande.

Trois sources

D'après le prêtre J. COMBLIN* , la “doctrine de la sécurité nationale” sur laquelle se fondent les dictatures latino-américaines des années ’70 - ’80 paraît être l'aboutis-sement de trois courants :

1) L’idéologie géopolitique du national socialisme. Ce n'est pas par hasard que les oeuvres des généraux latino-américains portent des titres similaires à ceux des oeuvres des théoriciens de l'expansion nazie (Karl HAUSHOFER, Rudolph KJELLEN...).

2) L'idéologie de la contre-subversion élaborée par les secteurs “durs” de l'armée française qui fut la première à s'affronter à ce nouveau type de guerre – contre les ennemis “intérieurs” – en Indochine et en Algérie.

3) L'idéologie de la sécurité nationale mise en oeuvre par le Pentagone dès 1947. Dans leurs lignes fondamentales et dans leurs concepts de base – sûreté intérieure, subversion, ennemi intérieur, communisme international, péril pour la nation –, ces ordonnancements tirent certainement leur inspiration de la législation anticommuniste des USA des années du maccarthysme, mais aussi de l'expérience dans la “guerre contre-insurrectionnelle” en l'Amérique Latine, après le triomphe de la révolution cubaine, enrichie de l'expérience nord-américaine au Vietnam.

Comme le dit très clairement le “Comité de Santa Fé” dans son document secret sur la “Politique inter-américaine des années '80” : «la politique des Etats-Unis en Amérique Latine doit tenir compte de l'équivalence absolue entre subversion interne et agression externe**».

VII. L’Eglise catholique

 


Visite de Jean-Paul II au Chili en avril 1987

         * Comme la Démocratie chrétienne, l’Eglise chilienne eut une attitude ambiguë et louvoyante, effectuant d’abord une alliance avec la bourgeoisie des propriétaires fonciers (l’expression politique en sera le parti conservateur) et ensuite avec la bourgeoisie industrielle, qui trouvera son expression politique dans la D.C. La nouvelle chrétienté soutenue par l’université catholique, les collèges et l’Action Catholique connaît un âge d’or de 1960 à 1967. En 1970, l’attitude de la D.C. va entraîner la remise en cause radicale de la « doctrine sociale » de l’Eglise. (…) L’Eglise officielle se réfugie dans un apolitisme complice tandis que naît le mouvement « Chrétiens pour le socialisme » soupçonné puis condamné. L’Eglise est divisée entre la tendance conservatrice et l’extrême gauche, le M.A.P.U., mouvement qui va se transformer en parti marxiste-léniniste.

Jean ANCION, Le Chili et Haïti, revue Terre nouvelle n°4, Liège, 1984, p. 33. (J. Ancion s’est rendu au Chili en octobre 1978, dans le cadre d’une des missions de l’ONG Entraide et Fraternité).

         *Construire le socialisme est une tâche qui requiert la collaboration de tous ceux qui désirent pour le Chili une nouvelle existence fondée sur une authentique solidarité et sur la suppression définitive des privilèges sociaux et économiques.

Aujourd’hui, des chrétiens surgissent en nombre grandissant, animés par la conviction que, pour concrétiser vraiment la fraternité prêchée par le Christ, le socialisme est l’occasion tant attendue depuis des siècles. C’est ce qui a permis à notre processus révolutionnaire de se revêtir de l’une de ses caractéristiques les plus notables : le fait que des chrétiens, des marxistes et des libres penseurs aient joint leurs efforts pour entreprendre la grande tâche de construction de la société socialiste.

Salvador ALLENDE, cité par J. Ancion, op. cit, p.36.

         * « La classe ouvrière demeure toujours soumise à l’exploitation qui implique sous-alimentation, chômage, manque de logements… La cause de cette situation est claire et précise : le système capitaliste produit de la domination de l’impérialisme étranger et maintenu par les classes dominantes du pays.

Un tel système ne peut être plus longtemps toléré. Nous prenons acte de l’espérance que constitue pour les masses travailleuses l’arrivée au pouvoir de l’Unité Populaire (U.P.). Nous nous sentons engagés dans ce processus et nous voulons contribuer à son succès. »

Extrait du Manifeste des « Ochenta », 16 avril 1971. (Les « Ochenta » sont un groupe de 80 prêtres travaillant dans les quartiers pauvres. Dans une lettre publiée le 22 avril 1971, les évêques chiliens critiquent sévèrement cette déclaration).

         *Le cardinal Raul Silva Henriquez condamna en 1973 l’usage de la torture sous la Junte.

Chili, un rapport d’Amnesty International, 1974, Bruxelles, p. 19.

         * L’UNESCO a attribué, le 29 mars 1988, le prix international Simon-Bolivar 1988 au Vicariat de la solidarité du Chili, candidat présenté par le Conseil de l’Europe.

Le jury, composé de personnalités provenant de toutes les régions du monde (…) et présidé par M. Claude Julien, directeur du Monde diplomatique, a déterminé son choix « en raison de la lutte incessante du Vicariat de la solidarité pour la défense des libertés et en faveur du respect des droits de l’homme. En mettant en œuvre une solidarité précieuse et efficace à l’égard des femmes et des hommes soucieux de leur dignité, le Vicariat de la solidarité a perpétué le message et l’héritage universels de Simon Bolivar. »

(…) Quelques semaines après le 11 septembre 1973, date du coup d’Etat du général Pinochet contre le président Salvador Allende, un Comité œcuménique pour la paix au Chili avait été aussitôt mis en place par les Eglises catholique, réformée, méthodiste et par la communauté juive. Objectif : protection des personnes pourchassées par le nouveau régime, demandes d’habeas corpus, assistance économique et sociale pour les cas les plus difficiles et, surtout, information de l’opinion et rédaction de rapports sur la nouvelle situation du Chili sous la dictature. Les militaires virent le danger : arrestations de prêtres et d’avocats n’y faisant rien, le général Pinochet dissout en 1975 ce Comité pour la paix. Riposte immédiate du cardinal Silva Henriquez alors archevêque de Santiago. Il créa, avec les mêmes hommes, le Vicariat de la solidarité.

(…) Hormis les attentats de caractère « terroriste » - ayant entraîné mort d’hommes – qu’il refuse de défendre, le Vicariat apporte son soutien à tout citoyen, quelle que soit son appartenance politique.

(…) Avec sérieux et minutie, toute intervention est archivée, mise en mémoire, prête à être consultée. Demain, les pages noires de l’histoire du Chili seront écrites à partir de cette documentation de première main. Personne n’aura le droit de dire : « Je ne savais pas ».

Pierre KALFON, Le Vicariat de la solidarité du Chili aux côtés des victimes de  la dictature, Le Monde diplomatique, mai 1988, p. 33.

         * « Ni olvido ni perdon » (ni oubli ni pardon) : cette phrase peinte à la hâte qui s’étale en divers endroits sur les murs du port de Valparaiso n’est sans doute pas du goût de l’évêque de la ville, Mgr Jorge Medina, qui s’est prononcé récemment en faveur de l’oubli et de la cicatrisation de toutes les blessures en vue de la réconciliation des Chiliens. (El Mercurio, 22 juin 1993).

Pourtant, la Conférence épiscopale déclarait voici quelques semaines : « Nous espérons que justice sera faite à ceux qui ont disparu », et le Vicariat de la solidarité, qui, après avoir joué un rôle important dans l’aide aux opposants de la dictature, a mis fin en décembre 1992 à son existence pour se constituer en centre d’archives et de documentation sur les violations des droits de l’homme, considérait à cette occasion qu’il restait « trop de cas dramatiques impunis pour parler d’une véritable réconciliation ». Ces positions illustrent les contradictions régnant au sein de l’Eglise.

(…) Mme Cécilia Ordenes, habitante d’un bidonville de Puente-Alto, raconte que, dans les années de la dictature, un prêtre Eugenio Pizarro, avait installé une marmite commune pour les chômeurs et les indigents du quartier. Après la célébration d’un mariage dans une famille fortunée, les invités arrosèrent du riz les nouveaux époux. Alors le Père Pizarro alla chercher un plat et récupéra le riz afin d’apaiser le repas des pauvres.

Plus proche de l’abbé Pierre que de Mgr Medina, si l’on en croit cette anecdote, le Père Pizarro, à présent rallié à l’action politique, a décidé de se présenter à l’élection présidentielle sous les couleurs d’une coalition de mouvements proches du Parti communiste, espérant ainsi faire entendre la voix des pauvres, ce bataillon encore important de la population exclue du « miracle économique » chilien.

Gérard TEULIERE, Vingt ans après le coup d’Etat, Le Monde diplomatique, septembre 1993, p. 24.

(G. Teulière a exercé les fonctions de chef de mission culturelle française de coopération en Amérique latine.)

         * Par une politique de nominations épiscopales qui ne tient guère compte des souhaits exprimés par les Eglises locales, Jean-Paul II mène son entreprise de restauration, utilisant tous les moyens à sa disposition : doctrinal, disciplinaire et surtout autoritaire, avec l’aide d’un certain nombre de mouvements « musclés » traditionalistes, souvent sectaires et politiquement à droite, tout à sa dévotion. (…) Le Pape a nommé de nombreux membres de l’Opus Dei en Amérique latine dont quatre au Chili.

François NORMAND, La troublante ascension de l’Opus Dei, Le Monde diplomatique, février 1995, p. 22

         * L’association argentine des Mères de la Place de Mai a violemment critiqué, mardi, l’intervention de Jean-Paul II en faveur du dictateur chilien Augusto Pinochet, actuellement détenu en Angleterre.

Elle juge aberrant que le pape, depuis le Vatican, sans connaître ni avoir souffert dans son corps la picana (torture à l’électricité), les mutilations, les viols, puisse au nom de Jésus Christ demander la clémence pour l’assassin. Aucune mère, conclut l’organisation humanitaire, ne se résignera à la clémence pour le meurtre de ses enfants, mutilés par la dictature de Pinochet, (l’Argentin) Videla, (le Bolivien) Banzer, (le Paraguayen) Stroessner.

Agence France Presse, Le Soir, 24 février 99.

 

La plus douloureuse de toutes les tortures

Dans le texte d'une pétition adressée à Jean Paul II qui a circulé en Europe on pouvait lire:

«La lettre par laquelle le Vatican est intervenu en demandant la libération de l’ex-dictateur “pour des raisons humanitaires” ainsi que son retour au seul pays où il ne pourra jamais être jugé, constitue pour les victimes de l’ex-général et leurs familles la plus douloureuse de toutes les tortures subies au cours de vingt années, et nombreuses ont été les mères et épouses des assassinés et des disparus durant le régime de terreur de Monsieur Pinochet — surtout les plus âgées d’entre elles — qui sont inconsolables depuis qu’elles ont pris connaissance de la démarche du Vatican en faveur du responsable des souffrances qu’elles ont subies ainsi que leurs enfants et petits enfants.

Cette intervention constitue aussi une offense pour toutes les femmes et tous les hommes de bonne volonté de la terre. En effet, il nous semble indécent que l’on défende l’argument de lâge avancé et de la santé fragile de Monsieur Pinochet, et ce afin de le sauver à tout prix. Comme est-ce possible que le Vatican ait pu négliger les conditions atroces dans lesquelles ont été achevées les victimes et les mettre sur un plan d’égalité avec la prison dorée de l’ex-général à Londres? À moins que le Saint Siège se méfierait-il de la Justice du Royaume-Uni?

Et le Vatican, a-t-il pris en considération l’âge avancé des mères ou des proches des détenus disparus et des autres victimes de la dictature chilienne ? Beaucoup d’entre elles sont malades après tellement d’années d’attente d’une Justice qui se dérobe perpétuellement et qui le fera peut-être encore suite à l’intervention du Saint-Siège. Et toutes ont souffert durant 25 ans de l’absence de leurs êtres-chers et de l’incertitude quant à leur sort.

Sans parler de celles qui ont déjà quitté ce monde en emportant dans la tombe la douleur indescriptible de ne pas avoir pu retrouver leurs êtres-chers».

 

VIII. Les multinationales et les U.S.A.

         * « Le Chili a voté dans le calme pour se doter d’un Etat marxiste-léniniste. Il s’agit de la première nation au monde à avoir fait ce choix librement et en connaissance de cause. Le Dr. Salvador Allende a eu la sagesse, au regard de la politique soviétique en Amérique Latine, de faire une entorse à la tactique révolutionnaire de son modèle, Fidel Castro, en se frayant un chemin électoral vers le pouvoir (…)

Lorsque j’écris ces lignes, 300.000 bulletins n’ont pas encore été dépouillés, mais la puanteur de la défaite est évidente (…)

je dois confesser de nouveau mon égale défiance vis-à-vis de la droite, aveugle et cupidement accrochée à ses intérêts, enfermée dans une stupidité myope et arrogante.

Avec 60 pour cent de la population sous le seuil de pauvreté, une inflation et un chômage au sommet, c’est une véritable surprise de voir que seulement 36 % de l’électorat aient voté pour lui ».

Edward KORRY, ambassadeur américain en poste à Santiago lors des élections en faveur d’Allende. Extrait du premier câble qu’il envoie à Washington, dans la nuit du 4 septembre 1970 – cité par Alain VAN DER EECKEN, Chili : la guerre secrète américaine, www.soirillustré.be/ 4B22YTAV/346CHILI.htm.

         * « NIXON : Il y a peut-être une chance sur 10, mais sauvez le Chili ! Aucune importance en ce qui concerne les sommes dépensées. Dix millions de dollars sont disponibles, plus si nécessaire ! Prenez à temps plein les meilleurs hommes que vous ayez ! Règle du jeu : le minimum de bruit et 48 heures pour présenter un plan d’action. »

Extraits des notes manuscrites du calepin de Richard HELMS, directeur de la CIA, convoqué le 15 septembre 1970 par le président Nixon. Cité par Alain VAN DER EECKEN, op. cit., p. 2. Ces notes manuscrites ont été « déclassifiées » du dossier à charge d’Augusto Pinochet.

         * « Opération Condor, nom de code pour l’échange de renseignements concernant les gauchistes (leftists), les communistes et les marxistes, qui s’est récemment mis en place entre des services secrets en Amérique latine pour éliminer toute activité terroriste marxiste dans cette zone. Le Chili est le centre de l’opération Condor, ses membres sont l’Argentine, la Bolivie, le Paraguay et l’Uruguay. Le Brésil a également hésité à faire partie des pays fournissant des renseignements pour l’opération Condor. 

Les plus enthousiastes à se lancer dans cette opération Condor contre des cibles terroristes ont été l’Argentine, l’Uruguay et le Chili. C’est tout d’abord en Argentine qu’a commencé l’opération, pendant la semaine du 20 septembre 1976.

La phase la plus secrète de l’opération consiste à former des équipes spéciales des pays membres.

Elles peuvent voyager partout dans le monde, -dans des pays non membres-, pour mettre à exécution leur projet d’assassinats de terroristes ou de « supporters » des organisations terroristes des pays membres de l’opération Condor.

(…) Une équipe spéciale de l’opération Condor est envoyée pour surveiller la cible. Lorsque ce travail est terminé, une seconde équipe est envoyée pour accomplir la sanction.

Ces équipes spéciales utiliseront de faux papiers d’un pays membre de l’opération.

Les pays européens spécifiquement mentionnés pour cette 3ème phase sont la France et le Portugal. »

Déclaration de Robert SCHERRER, attaché du FBI à Buenos Aires, le 28 septembre 1976 – cité par Alain VAN DER EECKEN, op. cit., p. 5.  

         * Au Chili, les agences de publicité américaines, en collaboration avec les agences nationales, dressèrent dès 1971 un plan d’attaque psycho-politique contre les actions entreprises par le gouvernement d'unité populaire présidé par Salvador Allende. Par exemple : la campagne publicitaire lancée par l’organisme central du patronat chilien pour convaincre la population des méfaits de l’étatisation. La branche chilienne de Mc Cann-Erickson, l'’gence Marplan, y joua un rôle de premier ordre. Un rapport confidentiel préparé par cette agence prévoyait : « La campagne devra exercer une pression psychologique dans deux directions : a) sur les couches supérieures et moyennement supérieures, afin d’obtenir au bout du compte le refus total de la proposition d’étatisation que formulera l’exécutif pour les quatre-vingt-onze entreprises qui doivent passer dans le secteur étatisé ; b) sur les couches moyennes et inférieures, pour leur démontrer les préjudices qu’entraîne une étatisation exagérée, les amener à se prononcer contre ce projet et à exiger que leurs représentants politiques votent contre. En d’autres termes, la campagne publicitaire devra former la conscience des masses contre le projet d’étatisation, afin d’établir une pression de bas en haut, pour que les représentants du peuple qui se trouvent dans le doute épousent l’attitude exigée d’elles par la base.

(…) Il faut démolir l’image de l’Etat-patron ; il faut stimuler le sens de la propriété chez les travailleurs, sens qui s’est manifesté chez les paysans, mais qui, chez les ouvriers de l’industrie, est encore, pour des raisons évidentes, trop faible. »

Tous les moyens étaient bons : la campagne comprenait la projection de films dans tous les cinémas du pays et de copies en 16 mm pour les réunions dans les poblaciones, les conseils de quartier, les associations féminines.

(…) Cette « pénétration des masses » devrait se faire par la diffusion de tracts, et même de romans-photos « grâce auxquels, avec la participation d’artistes distingués du Théâtre national, de la radio, de la chanson, etc., on peut raconter des histoires très populaires possédant un impact dramatique. »

(…) Derrière les journaux, les magazines féminins, les revues pour les jeunes que contrôlait la droite, il y avait désormais des équipes pluridisciplinaires comprenant des psychologues et des sociologues qui orientaient et charpentaient les contenus, auparavant laissés à l’intuition des journalistes du système. Il est d’ailleurs significatif que l’United States Information Agency (USIA) ait abandonné pendant les trois années du régime populaire, son travail classique de propagande pour répartir ses finances et ses hommes dans les stations de radio, les publications et les chaînes de télévision des forces conservatrices.

Cette offensive idéologique (…) a aussi démontré l’importance stratégique des associations continentales des propriétaires des médias. (…) L’un de ces organismes joua un rôle déterminant dans le façonnement d’une opinion publique internationale défavorable : la Sociedad interamericana de Prensa (SIP), qui avait été conçue en 1950 par le département d’Etat américain pour regrouper les propriétaires de journaux des Etats-Unis et ceux de la presse latino-américaine. Son but avoué : défendre la liberté de presse en Amérique latine et le libre exercice de la profession.

Michèle MATTELART, Dossier : L’art de la désinformation, Le Monde diplomatique, mai 1987, p. 24.

         * Le souvenir est vivace des multiples sanctions économiques appliquées pour déstabiliser des gouvernements insuffisamment réceptifs aux consignes de Washington : la République dominicaine en 1961, le gouvernement de M. Joao Goulart au Brésil en 1964, Le Chili de Salvador Allende, le Nicaragua sandiniste, Panama en 1988-1989, etc.

« Les embargos », Relations internationales et stratégiques, Paris, n°24, hiver 1996 – cité par Maurice LEMOINE, Quand les Amériques disent « non », Le Monde diplomatique, février 1997, p. 22.

         * Le Département d’Etat s’apprête à fournir à la justice espagnole des documents fort compromettants pour Pinochet. Il s’agit notamment d’un télégramme du FBI de 1976 sur l’ « opération Condor » visant à assassiner des opposants de la junte chilienne « partout dans le monde », d’une note adressée en 1973 au secrétaire d’Etat Henry Kissinger et faisant état de l’exécution de 320 opposants dont deux citoyens américains, enfin d’un rapport des services de renseignement américains selon lequel le chef du DINA, la police secrète de la junte « dépendait exclusivement et ne recevait d’ordre que du président Pinochet. »

(…) Il est aussi démontré que la CIA, de par son aide à l’opposition de la droite chilienne, avait beaucoup contribué à la déstabilisation du régime Allende. Et si les méthodes brutales de répression de la junte pouvaient susciter quelque malaise à Washington, il n’en allait pas de même de sa politique économique inspirée des recettes ultralibérales des Chicago Boys de Milton Friedman.

(…) Mais les réticences des Etats-Unis ne se limitent pas au cas de Pinochet (…). Cet été à Rome, ils se sont démarqués de la grande majorité de la communauté des nations en s’opposant à la création d’une Cour criminelle internationale qui serait naturellement habilitée à juger le genre de crimes reprochés à Pinochet.

La délégation américaine entendait en effet limiter au seul génocide la juridiction automatique du futur tribunal. En lieu de quoi, celui-ci sera compétent pour tous les crimes contre l’humanité, notamment l’extermination, la déportation, la torture et l’esclavage, y compris celui de caractère sexuel menant à des grossesses ou des stérilisations forcées, dont certaines dictatures militaires d’Amérique latine s’étaient fait une triste spécialité.

André NAEF, L’affaire Pinochet ravive un passé trouble à Washington, 3 décembre 1998, dans La Tribune de Genève : dossiers.

Les «sales missions» Nouvelles preuves de l'implication de Washington dans le coup d'Etat contre Allende.américaines au Chili

La scène se passe à la Maison Blanche dans les semaines qui suivent l'élection du président socialiste Salvador Allende, en 1970 au Chili. Un Richard Nixon apparemment très nerveux estime que le nouveau venu pourrait préfigurer une «vague communiste» déferlant sur toute l'Amérique latine. «Nous allons le coincer sur l'économie», lance Nixon devant le fameux Comité des 40, créé afin de tout faire pour empêcher l'investiture d'Allende. Il suggère alors d'inonder les marchés mondiaux de cuivre, principale ressource du Chili, dans le but de faire chuter les prix. «Mais, monsieur le Président, c'est illégal», rétorque un conseiller.

Parmi les 16000 documents déclassifiés lundi par l'administration Clinton, le compte rendu de cette réunion confirme le rôle déterminant joué par les Etats-Unis dans la déstabilisation du gouvernement Allende, qui a mené au coup d'Etat de 1973 et à l'arrivée d'Augusto Pinochet. Les lettres et missives classées «top secret» sont les dernières d'une série d'archives rendues publiques par Bill Clinton depuis 1999, après l'arrestation de Pinochet à Londres. «Les actions approuvées par le gouvernement américain durant cette période ont aggravé la polarisation politique et affecté la longue tradition chilienne en faveur de la démocratie [...]», a reconnu le président américain dans un communiqué.

Opérations secrètes. Parmi les archives les plus révélatrices, celles de la CIA, qui a longtemps renâclé pour livrer 450 documents jusque-là dissimulés dans des coffres. En 1975 déjà, un comité sénatorial avait établi que l'agence américaine avait mené des opérations secrètes au Chili dans les années 70. Au total, de 1963 à 1973, plus de 8 millions de dollars ont été dépensés pour soutenir différents groupes opposés à Allende et mener des campagnes de désinformation et de propagande à travers le pays.

Mais, cette fois, les archives précisent notamment la fameuse opération Condor, le plan fomenté par Pinochet et plusieurs gouvernements sud-américains pour éliminer leurs opposants respectifs. Les lettres échangées entre l'ambassade américaine au Chili et la Maison Blanche prouvent que les Etats-Unis étaient au courant plusieurs mois à l'avance des projets d'assassinats à l'étranger.

Tragédie. Les archives suggèrent en outre que le gouvernement américain aurait pu empêcher l'attentat, en 1976 à Washington, contre Orlando Letelier, l'ancien ministre des Affaires étrangères d'Allende qui tentait de lutter contre la dictature de Pinochet. Quatre semaines avant qu'il soit tué dans l'explosion de sa voiture, l'administration américaine avait demandé à ses services au Chili d'«essayer de tout faire pour prévenir ce qui ressemble à une possible campagne d'assassinats». Mais c'est l'ambassadeur américain au Chili, David Popper, qui a refusé d'évoquer l'opération Condor devant Pinochet, de peur de le froisser. «C'est une tragédie», a estimé Peter Kornbluh, un expert de la National Security Archive qui a étudié les documents, «une simple réunion aurait pu mettre fin aux plans d'attentats.»

Les historiens estiment en outre qu'ils mettront encore plusieurs mois avant de pouvoir retracer toute l'histoire des «sales missions» américaines au Chili. Nombre d'entre eux se disaient déçus, hier, que ces documents déclassifiés ne livrent pas plus de détails sur les activités menées pour la CIA par le général Manuel Contreras, le chef des services secrets chiliens, qui fut plus tard condamné pour le meurtre de Letelier. En septembre, l'agence fédérale avait dû reconnaître qu'elle avait utilisé Contreras comme informateur, dès 1975, en échange d'argent. Mais une lettre, découverte lundi, signale que tous les dossiers sur Contreras ont été détruits par la CIA en 1991...

Preuve importante. Reste alors le rôle d'Augusto Pinochet dans l'assassinat de Letelier. Si on l'a toujours soupçonné d'avoir donné son accord pour l'attentat, de nouveaux documents précisent qu'il est allé beaucoup plus loin. Selon un télégramme du Département d'Etat, le général aurait lui-même téléphoné au président Stroessner afin d'obtenir des passeports paraguayens pour Tomley et Fernandez, les deux poseurs de bombe, leur permettant d'entrer sans encombre aux Etats-Unis. «C'est une preuve de la plus haute importance», a commenté Sam Buffone, l'avocat de la famille Letelier, «nous espérons que le gouvernement américain va lancer une action en justice contre Pinochet et déposer une demande d'extradition.»

Même si ces archives lèvent un coin du voile sur les relations américano-chiliennes, des zones d'ombre demeurent. La CIA, par exemple, a toujours nié être impliquée directement dans le coup d'Etat de 1973 contre Allende, et les documents ne livrent guère d'éléments supplémentaires sur cette question. De même, on peut se demander si l'agence ne savait pas tout, au détail près, de l'attentat contre Letelier. «Il faut savoir lire ces événements dans leur contexte», avait déclaré Mark Mansfield, le porte-parole de la CIA, devant le Congrès en septembre, «ces actions ont été menées dans le cadre de la politique américaine et sous les ordres de la Maison Blanche.».

Fabrice ROUSSELOT, Libération, mercredi 15 novembre 2000

 

IX. La torture après le putsch

         * Le corps de Victor Jara, le chanteur de folk le plus populaire au Chili a été retrouvé à l’extérieur du Stade National de Santiago, les mains brisées et le corps affreusement mutilé.

Litre Quiroga, ex-directeur des prisons du gouvernement d’Allende, a été frappé pendant une quarantaine d’heures en présence d’autres prisonniers, avant d’être conduit dans une pièce réservée aux interrogatoires et où il a trouvé la mort.

(…) De nombreux témoins ont parlé de brûlures (à l’acide ou avec des cigarettes), d’électricité, de menaces psychologiques comprenant des simulacres d’exécution et des menaces de torture de proches parents.

D’après d’autres récits envoyés à Amnesty International, des prisonniers ont été contraints d’assister ou de participer à des sexuelles. On ne sait combien de femmes ont été violées (…). On a fait entrer des insectes dans le vagin de plusieurs femmes ; on a frappé des femmes enceintes à coups de crosses de fusil jusqu’à ce qu’elles avortent. Des prisonniers ont dû manger des excréments, d’autres sont restés immergés indéfiniment dans de l’eau glacée, ont eu les os broyés ou ont été exposés nus au soleil pendant des heures. On raconte que sur l'Esmeralda, ancré au large de Valparaiso, des prisonniers étaient ligotés nus aux mâts du navire. Parfois certains ont dû assister à la torture et à la mort de leurs camarades.

(…) Bon nombre de récits affirment que souvent des médecins assistaient aux séances de torture, donnant leur avis sur l’état des victimes, et auraient administré le « sérum de vérité » (penthotal) et d’autres produits, au cours d’interrogatoires.

Chili, un rapport d’Amnesty International, Bruxelles, pp. 53-54.

         * Les corps de Santiago Nattino Allende, Jose Manuel Parada et Manuel Guerrero Ceballos ont été découverts le 30 mars 1985 dans la banlieue de Santiago. Ils avaient été enlevés les 28 et 29 mars, en plein jour, devant témoins, par des hommes armés et en civil, au cours de deux opérations distinctes. Ils ont été retrouvés égorgés, le corps mutilé.

Jose Manuel Parada travaillait pour la Vicaria de la Solidaridad, l’organisation catholique de défense des droits de l’homme. Il était marié et père de quatre enfants. Santiago Nattino était graphiste d’art, marié et père de trois enfants, et Manuel Guerrero était dirigeant d’un syndicat d’enseignants et inspecteur d’école.

(…) Le juge spécial chargé de mener l’enquête a établi que les preuves étaient suffisantes pour annoncer qu’une unité de carabineros, spécialisée dans le renseignement était impliquée. (…) Cependant, après plusieurs mois de procédures, d’appels et de contre-appels, la Cour suprême chilienne a décidé que les preuves étaient insuffisantes pour poursuivre les prévenus.

Chili : Activités clandestines et illégales des forces de sécurité, Amnesty International, Paris, août 1988, p. 54  

RICARDO WEIBEL NAVARRETE

Date d’arrestation : 7/11/1975

Age : 30 ans

Situation de famille : marié, 3 enfants

Profession : chauffeur 

IIII JOSE ARTURO WEIBEL NAVARRETE

Date d’arrestation : 29/3/1976

Age : 33 ans

Situation de famille : marié, 2 enfants

Profession : menuisier  

         Ricardo et José Arturo Weibel sont frères. Ricardo Weibel Navarrete a été arrêté pour la première fois par le personnel des services de renseignements de l’armée de l’air chilienne. Il a été détenu du 27 octobre au 6 novembre 1975 puis relâché. Lors de son arrestation, on fouilla son domicile. Le 7 novembre, il fut arrêté de nouveau chez lui pendant le couvre-feu par cinq personnes en civil et armées. Il fut emmené de force sans même avoir eu le temps de s’habiller. Vingt jours plus tard, le père de Ricardo Weibel mourut. Les autres membres de la famille qui n’avaient pas réussi à découvrir l’endroit où se trouvait Ricardo vécurent encore un drame : le 29 mars 1976, José Weibel fut arrêté. Ce jour-là, Jose Weibel, sa femme et ses deux enfants circulaient à bord d’un autobus qu’ils avaient l’habitude de prendre à cette heure-là lorsque à 7 heures 40 du matin environ, une femme s’écria : « On m’a volé mon sac » : l’autobus fut immédiatement arrêté par une voiture noire. Plusieurs personnes descendirent de la voiture et montèrent dans l’autobus ; ces personnes accusèrent Jose Weibel de voler, avec l’aide de deux autres personnes qui étaient dans l’autobus, embarquèrent José Weibel dans la voiture noire. Dans la matinée du même jour, entre dix heures et midi, la maison de José Weibel fut fouillée et mise à sac par un grand nombre d’individus en l’absence de Madame Weibel. (…)

Nous citons ici (…) un exemple parmi des centaines d’autres recours présentés par les familles des prisonniers disparus.

Amnesty International, Rapport sur les prisonniers politiques détenus dans des centres clandestins au Chili, mars 1977, p. 32.

         * Le juge Garzon poursuit son enquête. Il vient ainsi de recevoir le témoignage du président de l’Association des juristes latino-américains, l’Uruguayen Martin Aldama, qui lui a remis des documents prouvant la participation de la CIA et d’Interpol dans l’opération « Condor » dirigée contre les adversaires de la dictature chilienne. Ces documents pourraient permettre d’arrêter l’ex-dictateur uruguayen Afredo Stroessner, présenté comme l’auteur moral et matériel de l’opération « Condor », Pinochet en étant le cerveau. A 89 ans, Stroessner vit en exil au Brésil.

José ALVES, correspondant à Madrid, Le Soir, 16/4/99, p. 7.

 

X. «Les peuples qui oublient leur passé sont condamnés à le répéter»

En 1990 le Chili s'est débarrassé de la dictature et a entrepris le chemin de la reconstruction démocratique. Dix ans plus tard le sort des disparus n'est pas encore éclairci et la plupart des tortionnaires et bourreaux du peuple restent impunis.

L’impunité et son influence décisive sur les processus démocratiques comme élément de régression et d’affaiblissement quasi-permanent de la démocratie et de la vie en société, peut être qualifié, sans aucun doute, comme un problème structurel. Nous sommes convaincus que l’impunité structurelle est un des principaux obstacles qui bloquent le rétablissement de la démocratie en Amérique latine.

Les auteurs et les planificateurs des crimes contre l’humanité –que le droit caractérise comme les plus graves– ont pu les perpétrer parce qu’ils avaient la certitude de pouvoir imposer un système d’impunité. L’impunité est donc une condition nécessaire à la perpétration de ces crimes.

Quand les auteurs des crimes restent impunis, la porte est ouverte à toutes sortes de pratiques délictueuses. Une société qui se refuse à établir la différence entre victime et bourreau est une société malade, parce qu'elle est incapable de fournir un système de références.

L'impunité est certainement l'une de causes de la multiplication vertigineuse des affaires de détournement, corruption, trafic d'influences et trafic de drogues, souvent liés aux violations de droits de l'homme.

Les modèles sociaux d'impunité se manifestent à travers des lois d'amnistie imposés par les dictatures ou votés par les parlements sous la pression de l'armée. Citons parmi d'autres :

Au Chili, Pinochet a imposé l'auto-amnistie qui couvre tous les délits commis depuis le coup d'Etat de 1973 jusqu'à 1978.

         * On torture toujours aujourd’hui au Chili ! Et les tortionnaires sont souvent les mêmes que ceux qui exerçait leurs sinistres talents sous la dictature de Pinochet. Ainsi, depuis des mois, une répression très dure s’est abattue sur les prisonniers politiques. Les brimades, coups et même actes de tortures se multiplient. L’un des principaux artisans de ces violences est le colonel Edmundo Letelier, ancien membre de la CNI (Central nacional de informaciones, qui a succédé à la DINA, et été dissoute après l’échec électoral de Pinochet en 1989), la Gestapo de Pinochet ! Pour protester contre cette situation et revendiquer une justice équitable, plusieurs dizaines de prisonniers mènent une grève de la faim à la prison de Collina 2 (près de Santiago). On leur refuse de rencontrer leurs familles et leurs avocats. Les conclusions du juge chargé d’instruire les plaintes pour tortures prêteraient à sourire si la situation n’était pas aussi grave. Selon une formule devenue traditionnelle, les détenus blessés se seraient infligé eux-mêmes leurs blessures ou seraient « tombés dans des escaliers » (sic).

(…) Le Chili est le seul pays au monde où la justice militaire est habilitée à juger des civils en temps de paix. Ces détenus appartiennent à des organisations de résistance à la dictature qui ont refusé de déposer les armes après l’élection du président Aylwin, en 1989. Leur choix est sans doute contestable, mais peut-on imaginer quelle aurait été l’attitude des résistants et des juifs en 1945, si avait été mis en place un Etat allemand « démocratisé » où Hitler et Goebbels auraient conservé des postes clés et si avaient été votées des lois assurant l’impunité à la quasi totalité des bourreaux nazis ? Telle est, toutes proportions gardées, la situation chilienne : les assassins et les tortionnaires n’ont jamais été inquiétés.

Certains ont même pris du galon, comme Letelier.

Gérard DELTEIL, écrivain, L’Huma quotidien, Point de vue, Les tortionnaires chiliens d’hier toujours d’attaque, 16 mars 1999.

Tout semble préparer l'issue médicale voulue par le gouvernement

Pinochet reste soumis à procès mais seulement en tant que receleur

Le 8 mars 2001, la salle d'été de la Cour d'appel de Santiago a rendu publique sa sentence relative au recours en appel présenté par le défense de Pinochet. Les juges ont estimé que Pinochet n'est pas l'auteur intellectuel des délits dont il est inculpé mais seulement receleur. Le verdict a été considéré comme scandaleux dans les milieux des droits de l'Homme compte tenu des documents secrets récemment annexés au dossier et qui prouvent la responsabilité de l'ex-dictateur en tant qu'auteur intellectuel des crimes investigués. L'accusation a présenté un recours.

Tout semble préparer l'issue médicale voulue par le gouvernement.

Le juge Juan Guzmán a dénoncé à la presse ("BBC" - 8.01.2001; "Le Monde" - 9.01.2001) les menaces proférées contre lui par des nostalgiques de Pinochet et les pressions dont il a été l'objet de la part de représentants du gouvernement, ces dernières dans le but de créer les conditions pour une issue médicale pour Pinochet. Ces pressions, stoppées par la dénonciation du juge, se sont exprimées plus tard dans les actes du gouvernemental Institut Médico-Légal au moment d'émettre son rapport sur la santé de l"ex-dictateur et par le rôle joué par le Conseil de Défense de l'État au cours du procès.                 santé de leur client.

"Habituellement une demande de non-lieu est examinée au bout de deux ans, ici la Cour le fait en moins d'un mois et le procureur dit qu'il faut surseoir à la procédure pour raisons de santé", a déploré Me Contreras.

"C'est une course folle pour y arriver avant le 3 mai", a-t-il ajouté en faisant référence à la date butoir fixée par le juge Guzman pour le fichage du général Pinochet.

La Cour d'appel de Santiago a ordonné le 14 mars la remise en liberté du général Pinochet, qui était assigné à résidence depuis fin janvier. Mais elle avait ordonné que l'ex-dictateur soit fiché, avec prises de ses empreintes et photos, comme n'importe quel inculpé et que la procédure, confiée au juge Juan Guzman, se poursuive.

 


NOTES

1 In Les territoires de la mémoire – des outils pour comprendre, op. cit., pp. 1, 2.

2 Le journal français « Le Monde » du 24.09.1973 estimait que le Chili avait accueilli 4.000 Boliviens, 3.000 Uruguayens, 2.000 Argentins, 1.200 Brésiliens et autres petits groupes latino-américains. Ils avaient trouvé asile au Chili sous le Gouvernement d’Unité Populaire. Beaucoup risquaient la prison, la torture ou la mort au cas où ils retourneraient dans leur pays d’origine.

3 Consulter : Ligue de l'Enseignement et de l'Éducation permanente, Les territoires de la mémoire – des outils pour comprendre. Voir en particulier : «Fascisme – Totalitarisme – Exclusion», pp. 7-35 ; «Sur le fascisme», pp. 49-58 ; «Le fascisme espagnol», pp. 101-110. Voir aussi : «Activités de clarification», pp. 160-200.

4 A u Chilil, ce Conseil de Sécurité Nationale (COSENA), créé par la dictature, maintient son existence jusqu'à nos jours.

5 FROMM, Erich, La passion de détruire, Editions Robert Laffont, 1975.

6 Un exemple classique de “guerre psychologique” a été donné par le général Pinochet et ses collaborateurs au moment du putsch militaire de 1973 au Chili. Afin de susciter le soutien des couches moyennes de la population, ils ont diffusé la fausse information selon laquelle un plan secret, baptisé “le plan Z”, avait été découvert. À travers ce “plan”, Allende et les communistes chiliens allaient procéder à l’assassinat massif de principaux leaders de l’opposition de droite et de centre ainsi que des couches importantes de la population, contraires à l’Unité Populaire. Ainsi, c’est de bonne foi qu’une frange importante de la population a soutenu le coup d’État en croyant naïvement que, ce faisant, ils étaient en train de sauver leur vie. Ce n’est que plusieurs années plus tard que la vérité historique de cette mascarade put être établie aux yeux de l’opinion chilienne et internationale.
Il est curieux de constater que durant l’arrestation de Pinochet à Londres, les partisans de l’ex-dictateur n’ont pas hésité à recourir une fois de plus à la tactique de la “guerre psychologique”. Dans une coûteuse campagne de blanchiment de l’image de Pinochet lancée depuis la capital même du Royaume-Uni, les “amis” de l’ex dictateur ont même sorti, de nouveau, la référence à leur inexistant “Plan Z”. Il est très instructif de consulter, sur Internet, le site pro-Pinochet: <http://www.reconcile-chile.co.uk/>.

7 Cf., COMBLIN, Joseph, Le pouvoir militaire en Amérique Latine - L’idéologie de la sécurité nationale, Ed. J.P. Delane, 1977.

8 Nous conseillons au lecteur de consulter l’article d’Armand MATTELART : “ La sécurité nationale ” in, La militarisation de l’État en Amérique Latine, Centre d’Information de l’Amérique Latine (CIAL), 1977.

 
     
     
     
     
     
     
     
     
         
 

Liège: Quinzaine de commémoration du 30ème anniversaire du coup d'État militaire au Chili

Une initiative du Rassemblement Liégeois pour la Paix et de la Coordination des Exilés Chiliens de Liège, avec le soutien de la Région Wallonne, de la Communauté Française, de la Province de Liège, de la Ville de Liège et d'une quarantaine d'associations

Mise à jour le 15/11/05

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