11 SEPTEMBRE 1973 - 11 SEPTEMBRE 2003

 

 

Chili,
30 ans
de lutte : Non à l'oubli !

 
 
     
   

LE CHILI DE PINOCHET ET L'EXTRÊME DROITE

 

Par Jeanne Boland, Ricardo Martínez et Jorge Palma

Le présent travail est une tentative d'actualisation du texte «Le Chili de Pinochet», d'Anne-France Danaux et Myriam Kenens, que nous avons conservé presque intégralement. «Le Chili de Pinochet» fut publié dans le recueil Les territoires de la mémoire – des outils pour comprendre, pp. 123-159, édité par la Ligue de l'Enseignement et de l'Éducation permanente, et nous invitons vivement le lecteur à le consulter.

«Nous avons voyagé jusqu'ici dans les wagons plombés, nous avons vu nos femmes et nos enfants partir pour le néant; et nous, devenus esclaves, nous avons fait cent fois le parcours monotone de la bête au travail, morts à nous-mêmes avant de mourir à la vie, anonymement. Nous ne reviendrons pas. Personne ne sortira d'ici, qui pourrait porter au monde, avec le signe imprimé dans sa chair, la sinistre nouvelle de ce que l'homme, à Auschtwitz, a pu faire d'un autre homme…»

 

Extraites du livre Si c'est un homme, de Primo Levi, ces quelques lignes bouleversantes nous tracent la voie.

Par respect pour tous ceux qui furent pris dans l'effroyable tourmente d'une idéologie meurtrière basée sur la haine de l'autre et de son extermination, le devoir de mémoire ne peut être un acte passif qui se résignerait à seulement raviver la flamme du souvenir.

Certes, le devoir de mémoire s'ancre, par définition, dans le passé, mais il doit aussi s'exercer dans le présent et prendre, pour l'avenir, la forme d'une attitude responsable, critique et vigilante qui dénonce le retour en force de l'extrême droite, la résurgence de la barbarie inspirée par le racisme et la xénophobie et l'émergence d'intégrismes multiples.

Dans cette optique, le devoir de mémoire devient alors un levier pour éduquer les nouvelles générations à résister au fanatisme et à l'oscurantisme, toujours prêts à jeter leur noir manteau sur nos démocraties et réveiller le bruit des bottes.

L'actualité nous démontre presque quotidiennement à quel point la démocratie est vulnérable et combien son fragiles les progrès de l'humanité. C'est pourquoi, l'éducation a un rôle capital à jouer ; elle doit être le creuset dans lequel les jeunes s'approprieront les valeurs démocratiques et humanistes et sera élaborée la conscience citoyenne.

 

Pierre Charlier, Président de la Ligue de l'Enseignement, Régionale de Liège*.

 

 

LE CHILI DE PINOCHET ET L'EXTRÊME DROITE

Le danger d'une résurgence de l'extrême droite semble épargner aujourd'hui la partie francophone du pays alors qu'il s'amplifie au Nord où le Vlaams Block revendique le pouvoir dans plusieurs grandes villes de Flandres. Est-ce à dire que le pire est passé pour nous ? Que nous sommes débarrassés de l'extrême droite parce que nos autorités ont été capables, contrairement à d'autres, de formuler les réponses adéquates susceptibles de les faire reculer ? Qu'en renonçant, pour attirer ses électeurs, à chasser sur ses terres, à lui emprunter ses thèmes et sa terminologie, nous aurions révélé le vrai visage de l'extrême droite aujourd'hui et définitivement éloigné d'elle ceux qui étaient provisoirement fâchés contre la démocratie et ses dysfonctionnements ?

Ne s'agirait-il plutôt d'une accalmie passagère qui pourrait nous faire croire à la réussite éclatante d'une certaine stratégie et nous trouver bien désarmés le jour où l'extrême droite aura, peut-être, retrouvé sa cohérence en Communauté Française à travers le discours du chef charismatique qu'elle se cherche encore ?

Nous risquerions fort alors de rattraper ce qui n'est peut-être qu'un retard politique sur la Flandre pour avoir ignoré que l'extrême droite est d'abord en nous, dans nos fantasmes d'exclusion et de pouvoir fort et qu'on s'en est jamais débarrassé. Les centres fermés sont déjà en soi une concession énorme faite à l'extrême droite et à ses revendications.

Profitons donc de ce répit qu'elle nous accorde malgré tout dans la partie francophone du pays, pour réfléchir à ses modes de fonctionnement, à la manière dont elle opère sournoisement en se servant des thèmes que notre société véhicule pour les retourner à son avantage. Là où nous exaltons le respect inconditionnel des différences – aux dépens parfois d'un espace public de plus en plus déserté par les citoyens – elle souligne leur irréductibilité foncière dans une optique ségrégationniste et subtilement inégalitaire. L'extrême droite s'adapte à nos valeurs et à notre terminologie pour avancer masquée, forte d'une nouvelle respectabilité et resurgir, le moment venu, dans sa force brutale et sa franche ignominie.

C'est parce que l'on a déjà connu dans l'histoire contemporaine récente comment l'extrême droite était capable de saper dès l'intérieur les fondements mêmes de la démocratie et parvenir à instaurer une dictature féroce, que nous nous attarderons à analyser l'expérience chilienne et le Chili de Pinochet.

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Pourquoi aborder la politique chilienne durant la dictature de Pinochet ?

Il nous est apparu que la dissolution des institutions démocratiques consécutive au coup d’État de 1973, la nature du régime qui s’ensuivit, avec son cortège d’horreurs constituent une version nouvelle du processus de fascisation de l’après-guerre.

Les militaires chiliens ne se sont pas contentés d’imiter les fascistes qui les ont précédés : camps de concentration, exécutions sommaires, tortures, réseau de prisons clandestines.

Ils détiennent en outre le brevet de la disparition forcée de personnes : à la fin de la dictature, plusieurs milliers d’opposants restent introuvables et nombreux sont ceux dont on a complètement perdu la trace encore aujourd’hui.

Aujourd'hui, vingt-sept ans après le putsch militaire, les Chiliens portent encore, à travers les générations, les blessures hérités de ces années noires. Les victimes et leurs proches et les militants des droits de l'Homme doivent se battre contre l'oubli, pour la vérité et pour la justice. Sur ce point, ils mènent exactement le même combat qu'ici en Belgique à conduit à la constitution du site "Territoires de la Mémoire" ainsi que de tous les Centres de Mémoire existant en Europe.

Mais si le cas chilien a tellement touché les démocrates du monde entier c'est parce qu'il constitue une innovation par rapport aux révolutions de type cubain, les processus d'indépendance en Afrique sous la conduite de mouvements de libération nationale. En effet, cette prise de pouvoir de la gauche unie par la voie non violente du suffrage universel a été une première. Ce processus démocratique s’accompagna d’une explosion de créativité populaire artistique et d’un génie culturel extrêmement vivant entre 1968 et 1973. La production cinématographique et musicale, les Beaux-Arts et les Lettres s’inspirèrent largement de ce processus unique, et ceci sans aucun diktat gouvernemental.

Ce « modèle » de transition pacifique au socialisme était le point de mire des observateurs du monde entier.

Le programme qu’Allende proposait aux électeurs visait notamment la récupération des richesses naturelles du pays dont les revenus affluaient vers d’importantes compagnies américaines.

Il proposait, surtout, un plan sans précédent de redistribution des revenus en vue de permettre aux couches les plus dépossédées de la population d'accéder pour la première fois aux produits de consommation les plus élémentaires et sortir de l'analphabétisme et la malnutrition infantile.

Il faut savoir que d'après l'ancien ambassadeur américain en poste à Santiago lui-même, au moment de l'élection de Salvador Allende 60 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté, et l'inflation et le chômage étaient "au sommet"

Cf. Edward KORRY, ambassadeur américain à Santiago, extrait du premier câble qu’il envoie à Washington, dans la nuit du 4 septembre 1970 – cité par Alain VAN DER EYCKEN, Chili : la guerre secrète américaine, www.soirillustré.be/4B22YTAV/3462CHILI.htm.

Son application, prévue dans le plus strict respect des lois démocratiques régissant le pays suscitait à travers les continents les espoirs de millions de démocrates.

Mais, un tel programme ne pouvait être accepté par les compagnes transnationales. Il engendrait la perte de bénéfices colossaux et créait un précédent inacceptable pour leur stratégie de colonisation économique dans la région. Le général Pinochet fut tout désigné pour renverser ce processus en trahissant la démocratie.

Même si on entrevoit depuis quelques années une tentative de démocratisation à la suite des luttes incessantes du peuple, le Chili, après seize années de dictature, demeure un pays blessé à la démocratie encore fragile et inachevé.

   

INTRODUCTION :

Après la mise en état d’arrestation du Général Augusto Pinochet à Londres, le 16 octobre 1998, à l’instigation du juge espagnol Baltasar Garzon qui en demande l’extradition, la bataille juridique autour de l’ancien dictateur chilien a été longue et complexe.

Une première phase s'est soldé par un échec relatif du droit international lequel paradoxalement, autour de l'affaire Pinochet, avait fait des énormes progrès notamment par l'acceptation de l'idée que, s'agissant de crimes contre l'humanité, n'importe quel tribunal national possède la juridiction requise pour arrêter, juger et punir les responsables de ces crimes, sans importer l'endroit ou ceux-ci auraient été commis, surout si les tribunaux du pays d'origine n'assument pas leur responsabilité. La résolution prise par le Royaume-Uni, obéissant à des considérations politico-commerciales, de renvoyer Pinochet au Chili prétextant des raisons de santé constitue donc un retour en arrière.

Cependant, contre toute attente, le procès à Londres à réveillé les Juges chiliens qui, pourtant, avaient gardé durant des années une attitude complice vis-à-vis de la dictature. Et bien que nous sommes encore dans une conception archaïque qui rejette l'extraterritorialité de la justice, Pinochet a perdu son immunité parlementaire quelques mois à peine son retour au pays et actuellement soumis à procès. Bien que l'ombre d'une "issue" à l'anglaise plane de nouveau.

 

I. Situation géographique

- Examen de la carte de la formation des Etats de l’Amérique latine, Atlas d’Histoire universelle, Coll. Roland, éd. Wesmael-Charlier, p.99

-  Repérage des pays et océans limitrophes :

         de Santiago, Valparaíso, Concepción…;

         des particularités géographiques;

         des frontières actuelles;

         d’enjeux économiques.

 

II. Quelques repères dans l’histoire chilienne du XXe siècle

§         1907 Violente répression d'une importante grève menée par les mineurs du salpêtre dans le nord du Chili : 3.600 personnes, y compris des femmes et des enfants, meurent métraillées par les militaires envoyés par le gouvernement.

§         1920 Arturo Alessandri est élu président de la République parlementaire chilienne.

§         1936 Triomphe du Front Populaire, premier gouvernement populaire de l'histoire chilienne. Le jeune médecin Salvador Allende est nommé ministre de la santé. Il sera l'auteur d'une loi très en avance pour son époque mais qui, malheureusement, deviendra après ce gouvernement, un beau texte peu appliqué dans la pratique faute de moyens.

§         1939 Le Chili subit le plus terrible tremblement de terre de son histoire. De nombreuses villes sont entièrement ou partiellement détruites ; 10.000 personnes en sont les victimes et 70.000 sans abri.

§         1943 Le Chili rompt les relations diplomatiques avec l’Allemagne, l’Italie et le Japon.

§         1964 Election d’Eduardo Frei, juriste et chef de parti de la Démocratie chrétienne à la présidence de la République. Son mandat s’achève en 1970 au miliau d'une grande effervescence sociale et une répression qu'à fait 34 morts. Il développe, avec le soutien des Etats-Unis qui cherchaient à barrer la route vers le pouvoir à la gauche, un programme "réformiste" (transformations ne touchant pas aux structures fondamentales) et "développementiste" (politique économique visant à la substitution des importations, "chilenisation" du cuivre…), baptisé "Révolution dans la liberté" qui a suscité un vaste soutien populaire, ces mêmes couches de la population qui, déçues des promesses non tenues (logements populaires, réforme agraire…), permettront le triomphe d'Allende six années plus tard.

§         1970 Le 4 septembre, le docteur Salvador Allende, socialiste et leader de l’Unité populaire, est élu président de la République avec l’appui d’une alliance populaire avec participation de marxistes, laïques et chrétiens et où les communistes étaient aussi représentés. Il recueille 36,3% des voix et devance de peu une droite conservatrice du Parti national, les démocrates chrétiens (DC), divisés entre un courant de droite dirigé par Frei et un autre de centre-gauche, dirigé par le candidat présidentiel Tomic, n'obtient que la troisième place. Mais l’U.P. ne dispose ni du pouvoir judiciaire (les tribunaux continuent de soutenir l’opposition bourgeoise), ni du pouvoir législatif.

Le 22 octobre, un premier putsch manqué coûte la vie au général Schneider. Allende entreprend d’importantes réformes économiques et sociales, la nationalisation des mines de cuivre et des banques en particulier.

§         1972 Le 21 octobre, le gouvernement Allende cède aux pressions de la droite et accepte la loi sur le contrôle des armes qui confie à l’armée le contrôle de la détention illégale. C'est le début de la répression des travailleurs par les militaires.

§         1973 Aux élections législatives de mars, l’U.P. recueille 43,39% des voix. La droite s"attendait à une perte de soutien plus important pour Allende et considère ce résultat comme un échec pour sa politique. En août, l’armée entre pour la seconde fois dans le gouvernement, ce qui sera vu plus tard comme un piège dans lequel serait tombé Allende.

Salvador Allende trouve la mort dans le palais présidentiel pendant le coup d’Etat militaire dirigé par le Général Augusto Pinochet le 11 septembre 1973.

Début de la dictature militaire. Le général Pinochet, « chef suprême de la nation », instaure un régime d’exception qui organise une répression impitoyable contre l’ensemble de la gauche.

Le 15 septembre, Amnesty International et la Commission Internationale de Juristes publient une communication appelant les Nations Unies à intervenir pour que cessent les exécutions, arrestations et déportations au Chili.

Aux Nations Unies à New York, l’amiral Ismael Huerta Diaz, ministre des Affaires étrangères du Chili donne en octobre l’assurance que « la torture est contraire aux principes du gouvernement chilien » et que tous les prisonniers seront jugés équitablement.

§         1980 Une nouvelle Constitution confirme le caractère autoritaire du régime, confronté à une contestation grandissante.

§         1988 Pinochet organise un plébiscite visant à assurer la reconduction du régime en place. Le « non » l’emporte. Pinochet restera, comme prévu, à la tête de l’Etat jusqu’en 1990.

§         1990 Le démocrate chrétien Patricio Aylwin Azocar (candidat unique de l’opposition, élu à la présidence de la République en 1989) succède à Pinochet.

§         1993 Le démocrate chrétien Eduardo Frei (fils du président du même nom, et candidat unique de la même coalition démocratique de son prédécesseur) est élu à la présidence de la République.

§         2000 Le socialiste Ricardo Lagos candidat unique de la même coalition démocratique de son prédécesseur) est élu à la Présidence de la République.

 

III. La bourgeoisie chilienne

Dans sa contribution aux «Eléments d’une analyse du fascisme», l’écrivain chilien Armando URIBE, raconte la naissance de la grande bourgeoisie chilienne qui s’est constituée à partir de familles venues, au 18è siècle grâce aux facilités accordées par les Bourbons d’Espagne, pour rejoindre les premiers colonisateurs guerriers, héritiers des conquistadors. Il décrit la manière dont cette «haute classe» a mis la main sur les richesses nationales et conquis son homogénéité et son identité en tant que groupe social dominant. Voir l’extrait qui est consacré à cet épisode aux pages 207-208 de l’ouvrage précité, disponible au Centre de documentation des «Territoires de la Mémoire».

Armando URIBE, Idéologie et folklore du fascisme chilien, in Elements pour une analyse du fascisme, de Maria-Antonietta MACCIOCHI, coll. 10/18, Paris 1975, pp. 207-208.

(Ecrivain, professeur associé à la Sorbonne, ancien ambassadeur du Chili à Pékin, A. Uribe est l’auteur du « Livre noir de l’intervention américaine au Chili », Le Seuil, 1974).

Un chapitre inéluctable de l'histoire de cette bourgeoisie est constitué par la spoliation et le massacre de milliers d'Indiens dans toute l'Amérique Latine.

Le prêtre espagnol Bartolomé de Las Cases (1474-1566), plaida la cause des Indiens auprès de l’empereur Charles Quint. Pour étayer son action, il adressa en 1542 au souverain deux « Mémoires » où il relatait les cruautés commises par les Espagnols en Amérique :

« J’ai entendu dire plusieurs fois à des Espagnols laïques que la bonté des Indiens est si grande que, s’ils arrivent à la connaissance du vrai Dieu, il n’y aura pas de nation plus heureuse dans le monde.

Les Espagnols, oubliant qu’ils étaient hommes, ont traité ces innocentes créatures avec une cruauté digne des loups, des tigres et des lions affamés. (…) On garantit comme une chose certaine que les Espagnols ont fait mourir par leur inhumaine et atroce politique douze millions de personnes, hommes, femmes et enfants ; mais j’en estime le nombre à plus de quinze millions. On est arrivé à ces affreux résultats de deux manières : l’une a été de poursuivre des guerres aussi cruelles qu’injustes, l’autre de maltraiter les naturels après la conquête, et de faire mourir les seigneurs du pays, pendant qu’on exerçait sur le reste des habitants une oppression si dure et si barbare qu’elle eût été insupportable même pour les brutes.

C’est l’avidité des Espagnols qui a été l’unique cause de cette horrible boucherie : ils n’ont connu d’autre dieu que l’or ; ils n’ont senti d’autre besoin que de se gorger de richesses. »

Bartolomé DE LAS CASAS, Mémoire contenant la relation des cruautés commises par les Espagnols, conquérants de l’Amérique (1542), traduction de J. A. LLORENTE publiée dans Sommets de la littérature espagnole, t. IV (Lausanne, 1962).

Cette attitude de mépris profond des Indiens (près de 10 % de la population chilienne actuelle) a été maintenue jusqu'à nos jours par la bourgeoisie chilienne, en passant par le mépris des métis (65 % de la population chilienne), pour devenir finalement le mépris des clases populaires en général.

L'exportation de produits agricoles vers le vieux continent rendra possible une période de grande prospérité économique du Chili, transformant le port de Valparaiso en une référence internationale majeure. Cette prospérité sera relayée plus tard, et jusqu'au début du 20ème siècle, par l'essor de l'exploitation minière du salpêtre dans le nord du pays. Salpêtre qui sera l'objet de la convoitise du capital étranger, en l'occurrence anglais, qui ira jusqu'à soutenir le Chili dans une guerre fratricide contre le Pérou et la Bolivie qui se solda en 1879 par l'annexion au Chili d'un vaste et riche (surtout en salpêtre) territoire appartenant auparavant à ces deux pays (la Bolivie perdant, en outre, s'accès à la Mer). Les mines seraient exploitées par le capital anglais.

Il convient de signaler que déjà au moment de l'indépendance vis-à-vis de l'Espagne les enjeux étaient internationaux et c'était déjà l'Angleterre qui, dans le cadre de sa rivalité politique et économique avec l'Espagne, a soutenu la bourgeoisie chilienne naissante contre la couronne espagnole.

         *La période postérieure à 1845 marque le début d’une nouvelle vague d’immigration d’Européens vers les régions boisées du sud, notamment de milliers d’Allemands, pour cultiver le sol. Ils déboisèrent les forêts, tracèrent des routes et construisirent des scieries. Ils instaurèrent également de nouvelles méthodes en matière d’agriculture. (…) Dans les villes, ils créèrent des brasseries et de nombreuses industries.

Vers la même époque, un ingénieur nord-américain, William Wheelwright, traça la première voie ferrée du Chili. Construit en 1850-51, ce chemin de fer reliait Caldera à Copiapo. Il transportait  l’or, l’argent et le cuivre, depuis les mines jusqu’à la côte. Grâce à lui aussi, le pays eut l’honneur d’inaugurer la première ligne de bateaux à vapeur sur le Pacifique.

(…) L’Allemagne, notamment, entretenait une flotte de vaisseaux de haute mer chargés du précieux nitrate. (…)

Mais ce serait la production de nitrates de synthèse par l'Allemagne qui, début du présent siècle, marquera le déclin de l'époque d'or du salpêtre chilien. Le cuivre, dont d'importants réserves furent découvertes dans le territoire appartenant auparavant au Pérou et à la Bolivie viendra apporter la relève. Et avec lui, le capital anglais serait remplacé progressivement par le capital nord-américain.

Stanford BERG, Chili, dans la revue mensuelle « Tour du Monde », février 1968, éd. Tallandier, Paris, pp. 20, 21-25.

 

La production du cuivre augmenta (après la première guerre mondiale). Des capitaux étrangers furent investis dans la construction de grandes entreprises minières. Celle de Chuquicamata est la plus importante du monde. (…) Premier producteur mondial du nitrate, le Chili deviendra le second pour le cuivre.

Stanford BERG, op. cit., pp. 20, 21-25.

C'est à une bourgeisie profondement compromise et dépendante du capital étranger que devrait s'affronter Allende avec son programme de transformations des structures sociales et politico-économiques.

 

IV. Le gouvernement de l'Unité Populaire (Novembre 1970 –11 Septembre 1973)

La politique économique de l'Unité populaire

La stratégie de la transition pacifique.

La stratégie de l'expérience chilienne s'est peu à peu forgée au cours des luttes menées par la gauche depuis 1956. Elle avait quatre objectifs:

-   Enlever à la bourgeoisie monopoliste et à son allié, l'impérialisme américain, leurs bases de sustentation, grâce aux mesures suivantes : expropriation de toutes les grandes propriétés terriennes (latifundios) ; nationalisation de toutes les ressources minières ; nationalisation d'un certain nombre d'entreprises monopolistes, qui entreraient dans le secteur de propriété sociale ; nationalisation d'entreprises clés ou constitution d'entreprises mixtes, permettant à l'État de contrôler  certaines branches de la production.

-   Relever parallèlement les salaires et prendre un certain nombre de mesures sociales en faveur des secteurs populaires. Ces mesures devaient provoquer une augmentation importante de la demande de bien de consommation.

-   Réactiver le commerce et relancer brutalement la production industrielle, ce qui était possible car l'industrie chilienne ne fonctionnait guère jusque-là qu'à 68 p. 100 de sa capacité réelle de production. Cette politique économique, en outre, devait permettre à l'Unité Populaire de gagner d'importants secteurs de la bourgeoisie non monopoliste.

-   Consolider l'appui des masses populaires , puis organiser, grâce à la participation des travailleurs à la gestion dans le secteur nationalisé ou mixte, à l'organisation de Conseils Paysans sur les domaines expropriés (asentamientos, puis Centres de Réforme Agraire), au développement de la syndicalisation et des organisations de base. Toutes ces initiatives devaient avoir pour effet de créer un véritable contre-pouvoir des travailleurs, destiné à se substituer au pouvoir de la bourgeoisie : par exemple, une Assemblée du peuple remplacerait les deux Chambres.

Encyclopedia Universalis, 1974, p. 231.

On comprend aisément que devant un tel programme politique la bourgeoisie et le capital étranger n'allaient pas rester sans réagir, violemment si nécessaire, dès avant même l'arrivée d'Allende au pouvoir.

[Consulter, en annexe, GARCÉS Joan, "Le plan ITT-CIA-Frei, un modèle de contre-révolution", du livre Le problème chilien: démocratie et contre-révolution, Marabout, 1975, dont nous reproduisons quelques extrait ci-dessous].

«Un modèle d'action contre-révolutionnaire a été mis à l'essai entre le 4 septembre et le 24 octobre 1970 pour invalider le résultat du suffrage universel. Il préfigure l'état de siège auquel le gouvernement d'U.P. va être soumis de façon progressive entre le 3 novembre 1970, date de son inauguration, et le 11 septembre 1973, date du bombardement du palais de la Moneda et de la mort du Président.

 

Nous appellerons ce modèle plan ITT — CIA — Frei, en raison de ses protagonistes principaux.

 

(Consulter à ce sujet. les documents confidentiels de l’ITT publiés aux États-Unis par J. Anderson, et à Santiago par le gouvernement du Chili: Une édition est reproduite dans Subversion in Chile, ITT‑CIA, Spokesman Book, Bertrand Russel Peace Foundation, 1972. En mars et avril 1973, une sous-commission spéciale du Sénat des États-Unis, présidée par le démocrate F. Church, réunit plus d’éléments sur le complot ITT-CIA de 1970 et 1971. La participation du président Frei à la préparation du putsch militaire qui se termina par l'assassinat du général Schneider est contenue dans les actes du procès militaire mené en 1971 et 1972).

 

En effet, il y eut alliance entre les intérêts économiques des États-Unis — personnalisés par l’ITT —, le gouvernement nord-américain — à travers ses institutions compétentes —, et la droite chilienne— à travers le président de la République, E. Frei. Ensemble, ils appliquèrent  un plan d'action qui, initialement, dura sept semaines et que, sans modifications substantielles, ils poursuivirent les trois années suivantes. Jusqu’à ce qu'ils atteignent leur objectif stratégique: expulser du gouvernement le bloc social de l'Unité populaire.

 

Avant le 4 septembre 1970, les mécanismes de maintien du mouvement populaire à l'intérieur des limites du système étaient ceux, classiques, d'une démocratie libérale moderne.

 

Le cadre dans lequel se déroule la campagne présidentielle de 1970 était fixé par ces coordonnées. La droite, comme les représentants des États-Unis, crurent jusqu'au dernier moment que le candidat du Parti national — J. Alessandri —gagnerait les élections.

Il est important de noter que la doctrine dominante au sein des Forces armées était celle du respect et de la protection du fonctionnement régulier du régime politique légal. Cela avait été clairement réaffirmé par le commandant en chef de l'Armée— le général Schneider —, le 13 mars 1970: “Dans notre pays, nous vivons sous un régime légal qui a été imposé, accepté et appliqué par le peuple, par la nation; dans ce régime, le système par lequel la nation élit et se donne des gouvernants est défini avec une précision absolue; dans ce procès légal, les Forces armées doivent agir en garantissant et en soutenant sa réalisation normale et juste...”

 

Jusqu'ici, le Chili ne présentait aucune différence majeure par rapport à d'autres systèmes politiques représentatifs hautement institutionnalisés. Pour cette raison, il est important de considérer la dissociation qui se produisit entre l'idéologie dominante et le comportement pratique de la droite chilienne et des États-Unis quand surgit le phénomène imprévu: le 4 septembre, Salvador Allende — candidat de l'Unité populaire — arrive en première place aux élections avec 36 % des voix. Il est suivi par J. Alessandri (34 %) et le candidat démocrate chrétien R. Tomic (29 %).

 

(D'après la Constitution de l'époque, si aucun des candidats n'avait obtenu la majorité absolue des suffrages exprimés par vote direct et universel le Congrès élisait le président de la République parmi les deux candidats qui auraient obtenu les premières majorités relatives).

 

Devant cette nouveauté, le secteur démocratique des Forces armées maintient la doctrine officielle. Le 7 septembre, le général Schneider déclare: “Nous avons accepté le verdict des urnes et nous reconnaissons et appuyons en ce moment deux postulants à la Présidence de la République qui ont obtenu les deux premières majorités: M. Allende et M. Alessandri. Légalement, qui que soit le futur président du Chili élu au Congrès, ce sera celui-là que nous devrons appuyer et soutenir jusqu'aux dernières conséquences”.

 

La droite substitue à la défense du régime légal la fraude constitutionnelle. Le 9 septembre, J. Alessandri propose à la majorité du Congrès qu'elle le désigne président en échange d'un compromis selon lequel il renoncerait à son poste pour permettre de nouvelles élections. Simultanément, le président sortant, E Frei, demande au P.D.C. de voter au parlement pour Alessandri en vue de provoquer ainsi de nouvelles élections et permettre que toutes les forces antisocialistes se regroupent autour d'un seul candidat qui élimine électoralement celui de l'U.P.

 

Cette action est appuyée par une série de mesures qui lui sont complémentaires:

 

- économiquement: sabotage de la production, campagne psychologique visant à susciter un climat de naufrage économique imminent, menace de représailles par les institutions capitalistes étrangères les plus influentes dans le pays (l'objectif poursuivi est de créer une situation objective ou subjective de crise économique);

 

‑ politiquement: dénaturation des institutions politiques, campagne d’agitation en vue de provoquer des désordres publics et faciliter des tentatives de subversion (il s'agissait de conditionner l'opinion publique en associant l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement de gauche à la fin des libertés et à un état de crise politique);

 

‑ militairement: conspiration au sein des Forces armées en vue d'isoler le secteur démocratique et amener celles-ci à intervenir contre l'Unité populaire (la fin poursuivie était d'en finir avec la pratique de respect des institutions civiles et représentatives de l’État, trait dominant de la tradition militaire chilienne).

 

Cependant, la première quinzaine d'octobre, le conseil national du Parti Démocrate Chrétien (PDC) décida à la majorité des voix d'élire au Congrès Salvador Allende comme président. La stratégie indirecte de la droite, appuyée par les forces nord-américaines, échouait alors.

 

L'Unité populaire et Allende, pendant ce temps, ont agi dans le cadre de la stratégie indirecte, la seule qui fût à leur portée. Ils sont arrivés à un accord avec les secteurs moyens et populaires représentés par la gauche du P.D.C. Cette stratégie a permis au gouvernement d'avoir une majorité au Congrès et de maintenir le régime politique légal, grâce à l'appui que lui accordaient pour des motifs différents, l'U.P., la gauche du P.D.C. et un secteur des Forces armées. La rupture du régime politique représentatif — schéma de la stratégie directe s'appuyant sur la violence — était l'objectif majeur du plan ITT—CIA—Frei. Si l'U.P. ne lui avait pas opposé une tactique claire, avec toutes ses forces, le gouvernement Allende serait mort avant de naître.

 

La bourgeoisie recourt à la violence

Dans de telles circonstances, la direction des forces capitalistes recourt à la violence physique, à la subversion et à la violence militaire. C'est un terrain sur lequel le mouvement ouvrier chilien n'a pas une capacité de dissuasion de la même nature. Le système militaire anti-insurrectionnel chilien et nord-américain était, quant à lui, en condition d'intervenir opérationnellement depuis longtemps. Comme il l'a fait dans presque tous les autres pays d'Amérique Latine.

En octobre 1970. après la décision du P.D.C. de voter pour Allende au Congrès, la conjoncture fut marquée par une crise d’hégémonie de la classe dominante. Les forces partisanes du statu quo essayèrent alors d'opérer une reconversion accélérée des institutions militaires. Elles voulurent les faire intervenir en tant que forces de conservation de l'ordre social intérieur. Pour cela, il fallait que la structure libérale représentative du système soit détruite.

L'expérience chilienne de 1970 en atteste. Dans un système politique souple et ouvert, dans lequel le bloc anticapitaliste accède ou est sur le point d'accéder à la direction de l’État par la voie des institutions, l'appareil militaire conservateur ne peut manquer de se préparer à compenser la défaite politique de la bourgeoisie.

 

C'était le cas du Chili en septembre et octobre 1970. Mais alors, l'Armée n'était pas endoctrinée pour affronter cette […] possibilité. D'où ses hésitations et ses doutes quant à la manière d'intervenir pour invalider militairement la victoire politique de l'U.P. Lorsque, le 24 octobre, la direction du complot militaire fit assassiner le général Schneider, l'incertitude régnant chez une grande partie du corps des officiers créa l'inhibition et la neutralisation qui permirent à Salvador Allende d'assumer la présidence le jour fixé légalement, soit le 3 novembre.

 

(Mais) un laps de temps de sept semaines s'écoula entre la date de l'élection et celle de la nomination du Président par le parlement, le 24 octobre. Ce temps fut trop court pour que les actions combinées décrites plus haut perturbent suffisamment la stabilité du système politique et économique.

Mais, conjointement, il est tout aussi important de montrer comment, l'action révolutionnaire du gouvernement d’unité populaire amorcée, celui-ci put se maintenir. Il le fit dans la mesure où il put imposer au pays les facteurs capables d'empêcher une confrontation violente entre les blocs sociaux en lutte. Il en résulta que l'opposition interne et étrangère au gouvernement de l'UP. dut perturber les fondements de la paix civile, pour empêcher le développement du processus de démocratisation politique et économique par des moyens non violents, dans le but final de pouvoir provoquer une guerre limitée contre l'ennemi intérieur du Chili.

 

Appliquant une stratégie indirecte, Allende réussit à franchir la phase antérieure à l'installation d'un gouvernement anti-capitaliste par la voie non armée. C'est la première fois que cela s'est produit dans l'histoire du mouvement révolutionnaire international. Il réussit aussi à maintenir son gouvernement au pouvoir pendant trois années. Ce temps, il l'employa à appliquer une politique socio-économique allant à l'encontre des bases structurelles du système capitaliste.

 

La raison ultime de la chute d'Allende

La raison ultime de la chute du gouvernement de l'U.P. en septembre 1973 réside dans le fait fondamental que ses adversaires internes et externes furent capables de détruire les bases sur lesquelles reposait la stratégie indirecte. A la fin de 1972, par une action concertée, la droite chilienne et les États-Unis réussirent à imposer le regroupement des forces sociales opposées à l'U.P. Cette union se fit sur la base d'une politique fondée non pas sur le compromis, mais sur la négation absolue. Les moyens de lutte envisagés visaient l’agression, et non la stimulation. Le but était de faire déboucher l'opposition légale sur la subversion et, en dernière instance, sur l'action armée. L'issue de la lutte des classes résidait alors dans les moyens propres à la stratégie directe. C'est ce qui survint entre les mois de mars et de mai 1973. Les mécanismes socio-politiques qui avaient permis en 1970 de neutraliser le plan d'action ITT — CIA — Frei se révélèrent inopérants en cette période. Et c'est par les armes que l'antagonisme du moment se résolut. Il y avait là une inégalité manifeste entre le pouvoir militaire du système américain et celui de la gauche chilienne. C'est ce qui fit que, le conflit une fois engagé sur ce terrain, la marge de manœuvre des travailleurs se révéla très étroite (…)».

 

 

         *Les autorités chiliennes affirment que le marché noir et l’accaparement constituent les véritables fléaux de l’économie du pays.

Le gouvernement Allende a donc lancé une offensive contre les spéculateurs. Des inspecteurs fiscaux et des policiers ont pu découvrir des stocks de marchandises qui faisaient défaut sur le marché : leurs propriétaires attendaient la hausse des prix que devait provoquer la rareté des produits afin de revendre ceux-ci au marché noir. D’autre part, les douaniers ont pu intercepter plusieurs convois de marchandises qui allaient se réfugier dans les pays voisins.

Pour protester contre ces mesures et contre la politique socialiste du gouvernement Allende, les 150.000 commerçants de détail chiliens se sont mis en grève.

Le Monde du Travail, 23 août 1972, p. 5.

 

V. La junte militaire chilienne

 

De 1973 à 1990, la politique de terreur de Pinochet continue sur sa lancée. Par le biais du général Contrerars, chef de la Dina, la police secrète, et jusqu'au milieu des années 80, on recense 3197 morts et environ 1100 "disparus".

Toutes les libertés sont suspendues (presse, syndicats, partis, etc...) et les opposants arrêtés, le plus souvent exécutés après avoir été torturés. Les organisations de défense des droits de l'Homme estiment entre 350.000 et 400.000 les personnes victimes et tortures et autres traitements cruels, inhumains et dégradants. L'ex-ministre des affaires étrangères d'Allende, Orlando Letelier est assassiné en plein Washington dans un attentat à la voiture piégée, et le général Carlos Prats, ancien commandant en Chef de l'armée et loyal à Allende et à la Constitution, est assassiné de la même manière à Buenos-Aires.

Premier décret de la Junte de gouvernement militaire - 11 septembre 1973

Vu, la situation de commotion intérieure que traverse le pays,

Vu, ce que souligne l’Article 77 de la Constitution politique de l’État, premier Livre, Troisième Titre du Code de Justice Militaire,

Il est déclaré, à partir de cette date, l’état de siège dans tout le territoire de la République, prenant cette Junta le poste de commandant en chef de toutes les forces qui doivent opérer pendant cette urgence.

A continuation, il sera lu l’Ordre N° 7 de la Junte de gouvernement militaire:

Le Commandement qui dirige l’État de siège ordonne:

Dès l’heure 15 et jusqu’à nouvel ordre, il est décidé le couvre feu dans tout le territoire de la République. Les citoyens devant s’abstenir de sortir à la rue. Au cas contraire, ils seront arrêtés.

Tous les permis de port d’armes sont annulés.

Celui qui soit surpris en flagrante violation de cette disposition, sera traîné devant les tribunaux de guerre.

Je répète... Ordre N°7 de la Junte militaire de gouvernement...

         * Il n’y a aucun doute que les violences politiques, y compris l’assassinat, ont été particulièrement répandues durant les derniers mois du Gouvernement d’Union Populaire. Les journaux ont fait état de différentes attaques à la bombe qui semblent avoir été en général perpétrées par des groupes terroristes de Droite, notamment par PATRIA Y LIBERTAD, organisation ayant ouvertement annoncé son intention de faire tomber le gouvernement par la violence. L’exemple le plus grave des violences se situe le 29 juin 1973, le jour où une faction rebelle des Forces Armées a attaqué le Palais de la Moneda. (…) La junte a dissous le Congrès et instauré l’état de siège.

(…) Depuis le coup d’Etat, la junte pour justifier ses interventions, a fait valoir que de grandes quantités d’armes avaient été illégalement importées au Chili, par les groupes gauchistes, avec le consentement d’Allende. (…) Prétendant vouloir « restaurer la loi et l’ordre » au Chili, la junte annonçait dans un communiqué du 14 septembre 1973 que le gouvernement Allende avait « dépassé les limites de la légalité de façon nette et délibérée, en réunissant entre ses mains la plus grande partie du pouvoir économique et politique, mettant ainsi en grand danger les droits et la liberté du pays. »

Chili, un rapport d’Amnesty International publié en 1974, Bruxelles, pp. 9-10 et 11.

         * Le décret-loi n°5 instaure en même temps le rétablissement de la « discipline du travail ». Les grévistes, justiciables des cours martiales, sont passibles de lourdes peines allant jusqu’à la mort lorsqu’une branche d’activité d’intérêt national se trouve paralysée.

Le décret-loi n°32 abroge la législation protectrice de l’emploi et des droits syndicaux. Il prévoit le renvoi de tout travailleur tenant des propos politiques ou susceptibles d’entraver le fonctionnement de l’entreprise (…). Les universités sont placées sous le contrôle de l’armée et dirigée par des militaires en qualité de recteurs-délégués.

J. NORDMANN, Le Monde diplomatique, décembre 1973, p. 6.

         * En 1965, 1.500 titres d’ouvrages paraissaient au Chili, mais seulement 172 en 1978. Car les gens lisent moins, les livres sont chers et censurés et surtout, la plupart des écrivains de valeur, qui sont de gauche, sont exilés ou entrés dans la clandestinité.

« El Mercurio », 5 octobre 1978, cité par Jean Ancion, Chili – Haïti, revue Terre nouvelle n° 4, Liège 1984, p. 11.

         * Le Capitaine Raul Vergara, ancien pilote d’aviation, instructeur de l’Académie de l’Armée de l’air chilienne, récemment rentré au pays témoigne : « Après le coup d’Etat, j’ai été arrêté parce que j’étais sympathisant du Président Allende. Le tribunal m’a condamné à mort. Après cinq ans de prison où j’étais quotidiennement torturé par d’autres officiers, j’ai connu vingt ans d’exil. (…) Ils voulaient montrer à quoi s’expose la dissidence et éviter toute désertion. »

Extrait des témoignages de Le Chili en transition, les dessous de l’Histoire officielle de Gaston Ancelovici, Imaginavision, 1991 –coll. de la Médiathèque de la Communauté française de Belgique.

 

         * « Les actes commis par les forces armées et la police le sont uniquement pour le bien du Chili et des Chiliens ; c’est pourquoi ils sont encouragés par les civils. Nulle compassion ne sera manifestée à l’égard des extrémistes étrangers venus tuer les Chiliens.

Citoyen, continue à veiller pour les découvrir et les dénoncer aux autorités militaires les plus proches. »

Un des tracts qui ont inondé Santiago après le coup d’Etat, traduit par Amnesty International qui précise que des communiqués militaires officiels indiquaient alors que les étrangers constituaient le gros des « 14.000 extrémistes en armes dans le pays *».

         * Santiago – (…) d’un côté, le barrio alto Providencia avec ses buildings de luxe, les villas, l’université catholique, le nouveau métro…, d’un autre côté, à perte de vue les bidonvilles : les immenses poblaciones. La misère est aussi présente au centre ville que dans les banlieues, mais les impasses et les masures (conventillos) sont dissimulées derrière les banques et les boutiques. Ce quart-monde, qui représente presque un demi-million de personnes, est aussi marginalisé que la population de la périphérie. Dans 60% des habitations vivent en moyenne deux familles de 15 à 20 personnes.

(…) sur 3.500.000 d’habitants, plus d’un million et demi logent dans les baraques des bidonvilles. Les plus pauvres s’installent sur des terrains interdits, (…) s’organisent en comité de sans logis. Les retards de paiement d’eau et d’électricité (les compagnies sont privatisées) sont en moyenne de 5 ans.

(…) en 1981, plus de 630.000 jeunes étaient alcooliques. 70.000 consomment de la marijuana et 25.000 des drogues dures. Certains drogués tombent, la nuit, dans les égouts, car souvent les plaques sont enlevées, volées.

Entre 40 et 50% de jeunes sont sans travail, ils ne peuvent fréquenter les écoles, et beaucoup se livrent à la prostitution pour survivre.

(…) La sécurité sociale existe au Chili mais Pinochet s’efforce de la privatiser. Les soins de santé sont prévus par un système d’assurances (Sermena) de financement privé. Le nombre de chômeurs dans les « poblaciones » est estimé à 65%. (…) Le chômeur touche pendant un an les 3/4 de son salaire et ensuite il ne perçoit plus de revenus.

(…) En 1960, 10% du budget national était affecté à la santé. En 1983, il est réduit de 4%. A l’hôpital central de Santiago, on utilise du papier de toilette en guise de compresses et, dans le sud, des hôpitaux ne sont pas chauffés, parfois on place deux malades par lit et l’on manque de médicaments.

(…) Une visité de médecin se paie 750 francs belges, ce qui est inabordable pour le peuple.

(…) 80% de la population ne dispose que de 5 médecins pour 10.000 habitants alors qu’en Belgique, il y a 1 médecin pour 360 habitants.

(…) Le docteur Allende avait développé la médecine préventive, encouragé la purification de l’eau et la production de médicaments de base bon marché. Il avait organisé la formation de conseils locaux de santé et les brigades de la santé.