Trente
ans après le putsch militaire de 1973
Régler la question de l'impunité régnante
«À
l'approche du 30ème
anniversaire du putsch militaire, la droite, la concertation
pour la démocratie(1)
et les hauts commandements des forces armées sont parvenus
à un historique accord politique qui prétend consacrer
l'impunité dans notre pays.
«Aucun des points de la proposition présentée
par le gouvernement, et aujourd'hui applaudie par les assassins,
ne permet d'avancer dans la voie de la justice dans notre pays.
«(…) Nous sommes fatigués de mensonges, de promesses,
de faux espoirs et nous sommes conscients qu'aucune réparation
ne sera possible car rien ni personne ne nous rendra nos êtres-chers
ni aux Chiliens leurs compatriotes perdus ; c'est pourquoi nous
entamons une grève de la faim à caractère
indéfini afin que le pays et le monde sachent qu'au Chili
les autorités politiques se refusent à assumer
ces délits comme crimes contre l'Humanité et partant
imprescriptibles et étrangers à toute amnistie,
violant ainsi tous les traités internationaux adoptés
depuis la 2ème
guerre mondiale.»(2)
Les
victimes de la dictature de Pinochet et leurs familles, avec le
soutien des organisations de défense des droits de l'Homme,
commémorent ce 11 septembre 2003 le 30ème
anniversaire du putsch militaire au Chili, mettant en place un
vaste programme d'activités et réaffirmant avec
force leurs exigences en matière de vérité,
de justice et de réparation. Paradoxalement, les instances
dirigeantes du pays ont choisi cette date pour avancer de manière
significative dans la voie tracée vers la fin des années
'90 avec l'exigence et l'obtention du retour au Chili du général
Pinochet, détenu à Londres à la demande de
la justice espagnole ; voie qui cherche à surmonter définitivement
–en vertu, comme disent leurs tenants, de la " réconciliation
nationale "– l'abîme qui sépare, encore 30 ans
plus tard, les victimes et leurs bourreaux. Une voie partagée
et soutenue par la presque totalité de la classe politique,
de la droite pinochettiste à la social-démocratie
au pouvoir.
Consécration
de l'impunité
Certainement avertie des intentions gouvernementales, l'Association
des Familles de Détenus-Disparus (AFDD) avait diffusé,
le 7 août dernier, un communiqué mettant en garde
contre toute tentative de mettre un "point final" au
combat pour le jugement et la punition des responsables des graves
violations des droits de l'Homme commises au Chili (3).
Et,
en effet, seulement une semaine plus tard, le 12 août 2003,
le président Ricardo Lagos s'adressait au pays pour annoncer
une série des propositions destinées «à
répondre à la douleur de ceux qui ont été
l'objet de graves violations des droits humains dans un passé
récent.» (4)
Mais
ces bons vœux déclarés contrastent avec le contenu
même des propositions. Nous verrons plus loin que la teneur
des mesures annoncées s'explique surtout par la négociation
entre les mondes politique et militaire intervenue au secret jusqu'à
la veille de l'allocution présidentielle.
L'essentiel
des propositions gouvernementales
Parmi les aspects positifs du document, il convient de citer le
transfert à des tribunaux civils de toutes les affaires
de violations des droits humains commises sous le gouvernement
militaire et actuellement en instance de jugement par des tribunaux
militaires ; la mise en place d'une commission pour examiner les
dossiers des victimes de la torture sous le gouvernement militaire
; et à condition que cette proposition ne cherche pas à
obtenir leur silence, l'élargissement des mesures de réparation
financière favorisant les victimes et leurs proches.
Mais
ce sont malheureusement les aspects négatifs qui prédominent.
Citons, entre autres, la possibilité d'être dégagé
de toute responsabilité pénale pour les personnes
qui ne sont actuellement ni inculpées ni en instance de
jugement et qui se présenteraient d'elles-mêmes devant
les tribunaux pour fournir des informations sur le sort de victimes
ou les circonstances de leur "disparition" ou de leur
mort ; la possibilité d'être dégagé
de toute responsabilité pénale pour les militaires
déclarant avoir agi sur ordre ; la volonté d'accélérer
les procès impliquant des membres des forces armées
afin de " mettre fin au défilé des militaires
devant les tribunaux ". Mais sans doute que les points les
plus négatifs sont : 1) celui exprimé par l'ambiguïté
concernant le futur de la loi dite d'amnistie dictée par
le régime Pinochet afin de soustraire à la justice
les militaires ayant commis des graves violations des droits de
l'Homme –en effet, le document laisse à l'appréciation
des tribunaux la décision d'appliquer ou non, et au cas
par cas, cette loi d'amnistie–, ainsi que 2) celui exprimé
par la volonté de mettre fin à la figure juridique
de la séquestration permanente d'application actuellement
tant que les corps des disparus n'ont été retrouvés.
Les
critiques des associations de défense des droits de l'homme
On comprend bien dans ce contexte la forte et prompte réaction
des associations des familles des victimes et des organisations
de défense des droits de l'homme. Elles vont des déclarations
publiques à la grève de la faim, en passant par
différentes sortes de manifestations.
Ainsi, Lorena Pizarro, la présidente de l'Association
des Familles de Détenus-Disparus (AFDD), a déclaré
que la proposition gouvernementale consacre l'impunité,
tout en annonçant que son organisation fera appel aux organisations
internationales de défense des droits de l'Homme afin de
dénoncer la position du gouvernement. " Le président
Lagos a eu la possibilité historique de faire face, en
tant que premier gouvernement de la concertation -car les deux
gouvernements qui l'ont précédé ne l'avaient
pas fait--, à ceux qui ont réprimé durant
17 ans et de se mettre ainsi du côté des victimes,
de leurs familles, du peuple. Assurer le "plus jamais !".
Mais il n'a eu ni le courage ni la volonté…, et nous continuerons
notre lutte contre cette nouvelle tentative d'impunité
", a-t-elle ajouté.
Pour sa part, la Fondation d'Aide Sociale des Églises
Chrétiennes (FASIC) a signalé ne pas être
d'accord «avec l'offre d'immunité totale, que l'on
devrait lire "impunité totale", pour ceux qui
n'étant actuellement ni inculpés ni soumis à
procès, apporteraient des informations utiles à
l'éclaircissement des faits. (…) Nous regrettons, poursuit
le FASIC, l'absence d'une allusion à l'obligation internationale
constituée par le lien entre l'État chilien et le
système interaméricain de droits de l'Homme duquel
découlent des normes très claires en ce qui concerne
les thèmes de l'amnistie et de la réparation.»
(5)
La même teneur critique est présente dans le communiqué
d'Amnesty International (Londres, 15-08-2003) (6).
«Tout en reconnaissant l'importance de certaines de ces
propositions, Amnesty International considère qu'elles
ne pourront mettre totalement fin à l'impunité régnante.
(…) Amnesty International regrette en particulier qu'aucun engagement
n'ait été pris en vue d'annuler le décret-loi
2191 de 1978, également connu sous le nom de loi d'amnistie,
qui fait obstacle depuis des dizaines d'années à
la vérité et à la justice et empêche
les victimes d'atteintes graves aux droits humains commises lorsque
l'armée était au pouvoir d'obtenir réparation.
Ce décret-loi viole les obligations internationales du
Chili, en vertu desquelles le pays se doit d'enquêter sur
les personnes soupçonnées d'être responsables
de crimes contre l'humanité et autres graves atteintes
aux droits humains et de les poursuivre lorsqu'il y a suffisamment
de preuves recevables. Les exécutions extrajudiciaires,
les "disparitions" et actes de torture, systématiques
et généralisés au Chili sous le gouvernement
militaire, constituent des crimes contre l'humanité. En
fait, dans la mesure où ces "disparitions" ne
sont toujours pas élucidées, elles constituent un
crime continu à la fois à l'égard des "disparus"
et de leurs familles. En tant que crimes contre l'humanité,
elles ne peuvent bénéficier d'aucune prescription
en droit international et les États ont le devoir de continuer
à enquêter et de poursuivre en justice les personnes
soupçonnées d'en être responsables ",
a souligné Amnesty International.
Un
pacte secret entre les mondes politique et militaire
L'indignation des militants des droits de l'Homme se comprend
d'autant plus que l'on sait maintenant que les propositions présidentielles
répondent à un pacte de facto entre la classe politique
et le monde militaire. Ce qui explique par ailleurs l'accueil
très favorable qu'a obtenu ce document dans les milieux
militaires et politiques tant de droite que proches du gouvernement.
C'est
au journal de droite «El Mercurio» qui est
revenu la tâche de dévoiler "les dessous"
des négociations qui ont conduit au texte lu par le président
le 12 août dernier (7).
«Les premiers brouillons du document "il n'y a pas
de demain sans un hier" –signale le journal– impliquaient
un dur revers pour le Commandant en chef de l'armée. À
tel point que certains secteurs du gouvernement ont craint sa
démission (…). L'avant projet n'abordait aucune des principales
aspirations des militaires : la confirmation de l'application
de la loi d'amnistie, la fin de la figure juridique de la "séquestration
permanente", ni l'annonce de délais afin de mettre
un terme aux procès en cours contre des militaires.
«Le texte ne prévoyait pas, non plus, des "prix
de consolation" suffisants», poursuit «El
Mercurio», en ajoutant que face aux craintes des milieux
proches du président, c'est à la ministre de la
défense, Madame Michelle Bachelet, qui est revenu la tâche
de rectifier le tir, en imposant, au sein de l'équipe d'experts
en droits humains qui travaillait sous la direction du ministre
de l'intérieur, le nom du secrétaire d'État
à la Marine, le démocrate chrétien Carlos
Mackenney. Et bien que ce fait n'ait jamais été
rendu public, la présence de ce dernier fut décisive
pour assurer dans le débat la présence du point
de vue du ministère de la défense et pour que la
ministre ait été informée en permanence des
développement».
Et «El Mercurio»d'ajouter que le président
Lagos «discuta personnellement certains passages avec le
général Cheyre (…). Malgré tout, poursuit
le journal, Cheyre n'a pas obtenu que Lagos ait signalé
explicitement que les tribunaux doivent appliquer l'amnistie,
ni qu'il se soit prononcé contre la figure de la séquestration
permanente, ni sur la prompte clôture des procès
impliquant à des militaires. Mais le chef de l'État
n'a rien proposé, non plus, susceptible de contrer les
principales aspirations des militaires, laissant, au premier abord,
ces thèmes clé au critère du pouvoir judiciaire
(…).
«Pourquoi ceci devrait-il favoriser les intérêts
des militaires?», se demande «El Mercurio».
«Parce les termes adoptés permettront aux juges d'appliquer
la loi d'amnistie sans crainte d'être critiqués depuis
l'Exécutif (…). Et pour Cheyre, c'est déjà
une garantie. Et en ce qui concerne les délais des procès,
les militaires retrouvent aussi dans les pages de la proposition
présidentielle un passage qu'alimente leur optimisme :
"Il est essentiel de donner à ces propositions une
priorité dans le temps, de se proposer un horizon de concrétisation".
Un autre signe, selon les militaires, que Lagos n'est pas partisan
d'éterniser le problème.
«Cheyre apprécie aussi les initiatives qui favorisent
le plus clairement et directement les militaires, comme les diminutions
de peines et les mesures d'appui et de réparation bénéficiant
leurs familles (…). Mais, surtout, le plus important pour lui
est le contexte mis en avant par la proposition de Lagos, un scénario
où le thème des droits humains est relativisé
et dans lequel les responsabilités sont présentées
comme partagées par les deux groupes antagonistes (lors
du putsch)».
Tout
semble donc annoncer de fortes tempêtes sous le ciel politique
du Chili lors des activités de commémoration du
11 septembre 1973.
Liège,
le 20 août 2003
J. Palma
Association des Familles de
Détenus-Disparus au Chili (AFDD)
_____________
Notes
(1)
Il s'agit de la coalition gouvernementale.
(2)
D'un communiqué d'un groupe d'enfants de disparus et d'exécutés
par le régime de Pinochet, en grève de la faim depuis
le 18 août en signe de protestation contre la dernière
proposition présidentielle. Santiago, 18-08-2003.
http://www.ulg.ac.be/capri/CAPRI_GrevistesFaim-18-08-03.htm
(3)
AFDD, "Verdad, justicia, memoria histórica y reparación",
Santiago, 07-08-2003.
http://www.ulg.ac.be/capri/AFDD-Declaracion-070803.pdf
.
(4)
Président Ricardo Lagos, "No hay mañana
sin ayer". Santiago, 12-08-2003. http://www.lanacion.cl/.
(5)
Fasic, "Impressions préliminaires sur la proposition
présidentielle", Santiago, 13-08-2003.
http://www.fasic.org/doc/dec030813.htm
.
(6)
Amnesty International, "Chile: Continuing failure to bring
a complete end to impunity", AMR22/009/2003, London,
15/08/2003. http://web.amnesty.org/library/Index/ENGAMR220092003
.
(7)
Eduardo Sepúlveda et Juan Araya, "Le revirement
qui a sauvé le général Cheyre",
Santiago, "El Mercurio", 17-08-2003. http://diario.elmercurio.com/reportajes/_portada/noticias/2003/8/17/362385.htm?id=362385
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