7
heures 30. Ma main droite frappe le réveil-radio. La
gauche gratouille mes yeux endormis. Je m’assieds sur
mon lit. Je bâille, mes paupières se décollent
petit à petit. Mes sens reviennent à eux, un
à un. La tête encore baissée, je remarque,
entre mes pieds nus, un petit point brillant sur le plancher.
Tout rond. Tout mignon. Comme une tache de lumière.
Je fixe intensément puis suis lentement du regard le
mince faisceau qui s’en échappe. Le rayon mène
jusqu’aux rideaux presque entièrement clos de
la fenêtre. Un pas suffit pour les ouvrir. Je les ouvre…
Il fait splendide ! C’est une de ces journées
d’arrière saison où le soleil joue à
cache-cache avec tous les trouble-fêtes météorologiques :
nuages, crachin, averses. Le front presque collé à
la vitre, je balaye ma rue des yeux. Un tourbillon de feuilles
mortes part à droite, s’élève,
repart à gauche. La vieille dame d’en face et
son petit chien trottinent vers l’épicerie du
coin. J’y aperçois des cageots bleus remplis
de vert, de rouge, de jaune. Un monsieur lève la main
pour stopper une grosse camionnette blanche et frayer le passage
à une ribambelle d’enfants qui poussent des petits
cris stridents. Ils traversent deux par deux, maladroits et
patauds. La petite farandole disparaît de mon champ
de vision, les petits cris s’étouffent, les feuilles
mortes repartent de plus belle, vers le haut, puis retombent.
Un volet s’ouvre, laissant apparaître des fleurs
brodées dans le verre et le plomb, un magnifique vitrail
au dessus duquel un chat passe la tête, il scrute nonchalamment
son territoire, regarde passer un homme pressé. L’homme
s’engouffre dans une voiture. Cinq secondes plus tard,
je vois disparaître le reflet des clignotants oranges.
Dans la rigole, à la place laissée vide par
la voiture, les pages d’un journal se tournent, en avant,
en arrière.
Il est 7 heures 32. Je vais me doucher. Je me réjouis
d’être dehors. Tant de belles choses m’attendent.
Tant de petits détails, ici et là. Mon
petit quotidien, différent tous les jours. Aujourd’hui,
c’est décidé, j’ouvre grand mes
yeux ! Je ne veux rien rater de tout ce qu’il m’est
offert de voir, d’apercevoir, d’admirer. Oh, bien
sûr, je passerai à côté de mille
merveilles mais je tenterai d’en manquer moins qu’hier.
Voilà le photographe que je suis. Quelqu’un qui
aime la vie par-dessus tout. Un indécrottable optimiste
qui voit le côté « nature morte »
d’une décharge sauvage, qui décèle
la lumière d’espoir lors d’une manifestation
contre une guerre en cours, qui pense non pas que demain,
il fera beau mais qu’il fait beau aujourd’hui
et qu’il suffit d’ouvrir les yeux !