Si l'innocence de Dreyfus reste tout à fait incontestable au terme d'une étude approfondie des dossiers de l'Affaire, il n'en va pas de même de nombreux points de son histoire. Il n'y a rien d'étonnant à cela: cette histoire s'est constituée au cours de l'Affaire alors que les données en étaient encore imparfaitement connues, alors que la polémique faisait rage. Ce n'est qu'en 1961 que le livre de Marcel Thomas, L'Affaire sans Dreyfus, a pu s'appuyer sur une étude des originaux. Marcel Thomas a éliminé quelques mythes mais, contrairement à ce qu'ont cru, à ce que croient encore les historiens, il a trop souvent repris le récit traditionnel. Le texte qui suit le montre pour un cas célèbre, la découverte du << faux Henry >>. J'y ai joint un texte publié, mais tout à fait inconnu aujourd'hui, la note finale de stage donnée par Boisdeffre à Dreyfus. Et aussi quelques pages sur la presse le 31 octobre 1894 et l'importance à donner en cette occasion à la Libre Parole. La même démonstration peut se faire pour bien d'autres points.

Des tentatives répétées de faire paraître ce texte, et d'autres, se sont heurtées à des refus, quand on voulait bien répondre. . D'où l'ouverture de ce site sur Internet. . Je ne souhaite qu'un libre débat, en connaissance de cause.

Si vous désirez me contacter afin d'échanger nos idées ou si vous avez des informations concenant ce dossier, écrivez-moi à l'adresse bn526361@belgacom.net

 


 

La découverte du << faux Henry >>

A la fin du procès Zola, le général de Boisdeffre avait porté le coup décisif en confirmant qu'on avait à l'état-major la preuve absolue de la culpabilité de Dreyfus. Le 7 juillet, le ministre Cavaignac lisait la pièce devant la Chambre. Le texte (une lettre d'octobre 1896 de l'attaché militaire italien à son collègue et ami Schwartzkoppen) ne laissait place à aucun doute. Picqiuart taxait une nouvelle fois la pièce de faux, Jaurès entreprenait de le démontrer par la critique historique ( en en attribuant la confection à Esterhazy aidé de du Paty). Mais quelle était leur audience?

Le 3O août, l'agence Havas publiait un communiqué du gouvernement: le lieutenant-colonel Henry (l'officier principal du service des renseignements) s'était reconnu l'auteur de la pièce. Le chemin s'ouvrait, encore long et difficile, qui allait mener à la libération, puis à la réhabilitation de Dreyfus.

Le général Roget, chef de cabinet de Cavaignac, a exposé dans une note datée du 3O août (2ème rév. III, 415-420) comment le faux avait été découvert: le capitaine Cuignet avait été chargé par Cavaignac d'examiner chaque pièce du dossier secret; le 13 août, en regardant le soir la lettre nommant Dreyfus à la lumière de sa lampe, il remarqua une différence entre les fragments où étaient tracés l'en-tête et la signature, et ceux du corps de la lettre: la teinte du quadrillage n'était pas exactement la même; celui des fragments de tête et de la signature lui apparaissaient de teinte gris bleuté; tous les autres fragments formant le corps de la pièce lui semblaient au contraire quadrillés en violet ou rouge lie de vin

(Dans le procès-verbal de l'interrogatoire d' Henry, ce rouge lie de vin est devenu du violet pâle (2ème rév. III 426). Dans sa déposition devant la Chambre criminelle de la Cour de cassation, le 3O décembre 1898, Cuignet parlait de gris bleuté et de rouge lie de vin (1ère rév. I 34O))

Cuignet se reporta à une autre lettre, également au crayon bleu, datée de 1894, et y constata la différence inverse; les en-tête et les signatures avaient donc été échangés. Le lendemain, quand il fit part de sa découverte à Roget, il fallut fermer les volets et tirer les rideaux.

Toujours selon le rapport cité, Cavaignac prescrivit à Cuignet de procéder à des vérifications: celui-ci constata que le fragment supérieur droit [ où figurent la cote et le paraphe de Gonse, apposés en mai 1898 lors de l'inventaire Gonse-Wattine] était quadrillé en violet comme ceux du corps de la pièce et faisait donc partie du corps de la pièce; on y voyait une marge au-dessus du premier trait horizontal du quadrillage qui aurait dû se continuer sur le fragment supérieur gauche, mais il n'y en avait aucune trace; le bord supérieur en avait visiblement été coupé suivant un des traits dont quelques éléments se retrouvaient à l'oeil nu.

De plus, si les traits horizontaux des fragments quadrillés en gris bleué se raccordaient bien avec les traits des fragments quadrillés en violet, les traits verticaux des premiers fragments ne se raccordaient pas avec ceux des fragments situées au-dessous. La même anomalie se constatait sur les fragments gris bleutés de la signature.

Cavaignac prescrivit alors de décalquer les pièces avec leur quadrillage et d'échanger sur ces calques les en-tête et les signatures (1). Toujours selon le rapport, ce travail démontra que l'en-tête et la signature de l'une s'adaptaient parfaitement à l'autre. Ce travail fut présenté au ministre le 27 août; il faisait ressortir les anomalies déjà constatées. Le ministre fit alors appeler télégraphi-quement les généraux de Boisdeffre et Gonse qui étaient à la campagne; ils furent reçus le 27 août à cinq heures du soir et, dit Roget, le ministre leur fit part des constatations faites; il fut décidé de demander des explications à Henry.

Le récit de Roget ne fut pas contesté et il est encore admis aujourd'hui (Marcel Thomas, l'Affaire sans Dreyfus, p.52O, Jean-Denis Bredin, L'Affaire, p.3O1). Et pourtant, en 1904, lors de la seconde révision, le commandant Targe, qui en fut la cheville ouvrière, a démontré de façon irréfutable que l'échange n'avait pu être fait par Henry et que le faux avait été falsifié ( II 775-777); un examen de la pièce montrait

que les formes des déchirures comprenant la signature et l'en-tête sont tout à fait différentes de celles des autres fragments, que quelques-unes sont faites au canif, que leurs formes sont invraisemblables

que, sur le faux Henry, la queue du mot ami a été prolongée sur un fragment appartenant au corps de la pièce

que les deux pièces portent de nombreuses maculatures montrant qu'elles ont été décollées et recollées; on trouve sur la même pièces des bandes de dimensions différentes

que les formes bizarres des morceaux échangés respectent, sur chaque pièce, le numéro et le paraphe du gnéral Gonse correspondant au classement du rapport Gonse-Wattine [ mai 1898] .

Targe concluait que l'échange n'avait pu se faire par inadvertance et que cette falsification avait été faite postérieurement au 1er juin 1898, date de l'établissement du rapport Gonse-Wattine. Mais il concluait aussi que cet échange semblait avoir été fait sciemment en vue de rendre le faux éclatant aux yeux de tous. Il se disait convaincu que << certains, en s'abritant derrière lui [ Henry] , veulent en faire le bouc émissaire de leurs propres crimes >>. (Cela devait viser du Paty, avec la complicité de Gonse et de Cuignet).

Targe constatait aussi que toutes les photographies et les clichés qui avaient dû être faits des deux pièces, avaient disparu. Il demandait à la Cour de faire vérifier ses constatations par un expert.

Il eût fallu montrer la pièce à ceux qui l'avaient vue antérieurement au 1er juin, en particulier à Wattine, et aussi à Brisson et à Sarrien qui l'avaient examinée un peu plus tard. On ne fit rien du tout.(2)

(1) Les calques existent encore (pièces 369, 369 bis, 370 et 370 bis du dossier secret), mais le calque 370 (le corps de la lettre nommant Dreyfus avec l'en-tête et la signature de la lettre datée de 1894) est inachevé: seules les premières lignes sont quadrillées horizontalement et laissent sans quadrillage le fragment portant <<ller sur >> et <<deman >>

(2) voir page 3

page 1 

 


 

L'explication proposée par Targe est tout à fait invraisemblable: comment Cuignet et Gonse auraient-ils pu apporter leur concours à une opération qui ébranlait rudement la position des généraux, tout particulièrement de Boisdeffre, et ridiculisait Cavaignac? Et, si le ministre montrait la pièce à Henry, celui-ci constaterait aussitôt la falsification. Si l'explication avancée par Targe n'est pas recevable, ses constatations demeurent; simplement, ce qui n'a pu être fait avant l'aveu, a dû être fait après. Et le mobile se dégage déjà de l'insistance sur l'impossibilité de percevoir la différence à la lumière du jour; elle couvrait tous ceux qui avaient vu la pièce, la découverte du faux ne pouvant être l'effet que d'un improbable hasard.

On a accusé Targe d'avoir lui-même falsifié la pièce. Cela ne tient pas car, pour l'essentiel, les constatations faites par Targe se trouvent déjà dans le rapport du 3O août et sur les calques de Cuignet.

Marcel Thomas, qui connaît la déposition de Targe bien qu'il ne la cite pas, écrit qu'Henry a fait volontairement l'échange << pour que la fausse lettre ait au moins quelque chose d'authentique >> (p.335-336). Il tient en effet la lettre datée de 1894 pour authentique, mais arrivée en 1896. Il sait aussi que la ressemblance d'écriture était loin d'être parfaite; dès lors, si l'en-tête et la signature avaient été authentiques, le faux eût été criant.

La thèse de Marcel Thomas serait plus crédible si l'on supposait qu'Henry avait fabriqué les deux pièces en même temps, les avait déchirées l'une sur l'autre et avait mélangé les morceaux en les recollant, puis, s'en apercevant, avait ajouté la queue du mot ami. Mais il est alors difficile d'admettre que l'erreur ait pu se produire pour les signatures comme pour les en-tête et en respectant les morceaux où, dix-huit mois plus tard, Gonse inscrirait son paraphe et la cote. Et surtout Henry, sachant que les morceaux avaient été échangés, n'eût pas été surpris par les questions de Cavaignac; il aurait eu tout le temps de préparer une réponse toute simple: les deux pièces étaient arrivées en même temps, il les avait reconstituées ensemble; seule la date de 1894 était fausse, c'était tout ce qu'on pouvait lui reprocher. Comment n'y aurait-il pas pensé?

* * *

J'ai vu pour la première fois l'original du faux Henry dans les derniers jours d'août 1985.

Je m'attendais à voir sur le corps de la pièce un quadrillage peu apparent. Je ne vis rien du tout.

Je portai la pièce à la présidente de salle qui comprit aussitôt et regarda la pièce par transparence à la lumière de sa lampe de bureau. Elle ne vit rien non plus. Je rentrai à Bruxelles persuadé que le corps de la pièce était sur papier non quadrillé. Mais un peu plus tard, voulant en avoir le coeur absolument net, je retournai à Vincennes avec une loupe. Et cette fois, je vis. Encouragé par ce résultat, en tenant la pièce en oblique pour avoir une lumière incidente, j'arrivai à distinguer

note (2) de la page 2: Dans son second volume, paru en 1902, Joseph Reinach avait déjà proposé sa version de la fabrication du faux: l'habile faussaire qu'était Lemercier-Picard avait, sur les instructions d'Henry, fabriqué le corps de la lettre en imitant à la perfection l'écriture de Panizzardi. Pour que l'illusion fût complète, Henry y avait joint un en-tête et une signature détachés d'une lettre authentique (413-415). C'était sans doute à cette explication que pensait Targe quand il disait que, si Henry avait fait l'échange, il avait fait un faux destiné à être découvert.

page 2

 


 

André avait appelé Reinach au ministère pour lui montrer le faux; Reinach maintint sa thèse, ce qui l'obligea, dans son sixième volume, à défendre avec acharnement la version de Roget (264-267).

Le 26 juillet 19O3, André avait demandé à Gribelin comment il s'expliquait la maladresse du faux si c'était Henry qui l'avait fait. Réponse de Gribelin notée par le ministre: ne se l'explique pas (Archives nationales BB19, 8O,1, 38)

quelque chose à l'oeil nu. Depuis j'ai revu plusieurs fois la pièce, chaque fois avec une impression un peu différente. De toute façon, il y a une différence tout à fait nette entre le quadrillage des fragments de l'en-tête et ceux du corps de la lettre.

Le quadrillage du corps se serait-il effacé avec le temps? On ne gagne rien à avancer cet argument car, selon le rapport daté du 30 août, Cuignet constata, le 13 août, que le quadrillage des fragments de l'en-tête et de la signature lui apparaissaient de teinte gris bleuté tandis que les fragments formant le corps de la lettre lui semblaient quadrillés en violet ou rouge lie de vin. Pour autant qu'on puisse se fier à ses yeux, le quadrillage du corps est bien rouge lie de vin, et donc la différence était visible. Et même si la différence de couleur se voyait mal, le décalage des quadrillages, lui aussi relevé par Cuignet, devait être bien visible. A supposer que la pièce fût déjà dans son état actuel, c'était la différence entre un quadrillage bien visible et l'autre qui l'était à peine qui devait sauter aux yeux.

Sur la pièces 367 (la lettre du manuel), on voit la cote (62) et le paraphe de Gonse sur un morceau détaché au-dessus de << Mon cher ami >> (le coin supérieur droit manque). La reconstitution de la pièce a été faite de façon extraordinaire: les morceaux ne se raccordent pas, les lignes du quadrillage sont de guingois. Aucune photographie de cette pièce n'a jamais été publiée. Henry n'aurait pas reconstitué une pièce avec autant de maladresse, surtout si elle devait servir de pièce de comparaison.

L'écriture est exactement celle de la lettre nommant Dreyfus, une imitation des plus maladroites de l'écriture de Panizzardi. On peut le constater en regardant la signature Alexandrine qui figure au bas de la lettre nommant Dreyfus et qui appartenait à la lettre du manuel. (L'emploi du gros crayon bleu justifiait quelque peu la dissemblance avec l'écriture de Panizzardi: on écrit autrement avec un gros crayon qu'avec un fin, que Panizzardi utilisait souvent). On trouve quelques pièces au crayon bleu dans le dossier secret (pièces 249, 259, 268, 279); la pièce 249 est une carte de visite au nom de << Panizzardi Alessandro maggiore >>, indiquée comme étant de 1892; il était facile à Henry de gommer une phrase écrite au crayon noir et d'en écrire une au gros crayon bleu..

Sur la pièce 367, on voit en haut à gauche la date ' 14 juin 1894'. A Rennes (I 513), Cuignet a affirmé que cette date se trouvait << à cheval sur deux morceaux n'appartenant pas à la même pièce >>. Roget (II 217) soutenait aussi que << la date avait été inscrite après coup et qu'elle y a été inscrite probablement au moment où on a fabriqué le faux Henry >>. La date se trouve bien à cheval sur une petite déchirure, mais il s'agit du même fragment de l'en-tête. Demange avait demandé à Cuignet: << Alors la date de juin 1894 serait de la main du colonel Henry? >> (I 513). Cuignet répondit :<< Je crois que oui >>. La sténographie note: Mouvements. Il y avait de quoi: si c'était Henry qui avait fait l'échange, la date ne pouvait être que de lui.

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On arrive à la même conclusion par une autre voie: tout à la fin de sa dernière déposition à la seconde révision (II 193-194), Roget est revenu sur l'interrogatoire d'Henry; il rappelle que le ministre avait renoncé à pousser l'interrogatoire plus loin. << Je puis en parler savamment, c'est moi qui suis intervenu à ce moment et je l'ai beaucoup regretté plus tard; car Henry en avait assez dit pour qu'on pût en rester là. Je trouvais qu'il était bien inutile et cruel de le pousser jusque dans ses derniers retranchements. Je l'ai trouvé depuis et je m'en accuse >>. Il n'y a pas de trace de cette intervention dans le procès-verbal rédigé par Roget (2de révision III 420-428 - les notes prises par Roget (à ce qu'il dit) au cours de l'interrogatoire figurent en BB19 75, 3, 7). Ce procès-verbal n'est donc pas fidèle.

C'est évident par ailleurs, car, dans la première partie de l'interrogatoire, Cavaignac aurait fait admettre par Henry qu'il avait reconstitué une partie de la pièce de 1896 en prenant des morceaux dans l'autre: <<Lorsque la pièce de 1896 est arrivée, il y avait quelques mots que je ne comprenais pas très bien; j'ai pris quelques découpures de la première pièce [ celle de 1894] pour les mettre dans la seconde >>. Et Henry précise qu'il s'agissait de la dernière phrase 'Il faut que on sache jamais personne' (2de révision III 423, aussi 424). Henry aurait donc admis quelque chose qu'il n'avait jamais fait, qu'il était impossible de faire.

Et encore: après avoir admis qu'il avait fabriqué la dernière phrase, Henry admet qu'il y a des mots dans le corps de la lettre qui proviennent de l'autre, mais le commencement de la lettre

- sans importance- est de Panizzardi (425). Henry a donc avoué l'essentiel; et pourtant à ce moment l'interrogatoire paraît terminé et Henry est invité à se retirer, quand le ministre, se ravisant, le rappelle (426) et parle des différences de coloration. Henry avoue très vite avoir fabriqué l'entièreté de la lettre; il est alors envoyé dans la pièce voisine sous la surveillance de Roget

Tout cela est absolument invraisemblable: comment Cavaignac aurait-il pu laisser partir Henry alors qu'il venait d'avouer que, pour l'essentiel, sa pièce était un faux? Le moment où le ministre se ravise offre une place à l'intervention de Roget; mais tout ce qui précède n'est pas acceptable.

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Autre preuve encore: ce qui s'est passé après l'aveu d'Henry, d'après ce qu'en dit Roget à Rennes: << Lorsque Henry eut fait son aveu, nous avons été encore embarrassés. Nous avions bien prévu qu'il pouvait avouer, mais nous n'avions pas pris de mesures pour le cas où il avouerait. On envoya chercher les ordres du général Zurlinden [ le gouverneur militaire de Paris] >> (I 319). (Dans le compte rendu révisé par Mercier, c'est devenu: << On envoya chercher le général Zurlinden >>; la sténographie n'a certainement pas inventé le texte qu'elle donne). Comment Cavaignac et Roget n'aurait-il pas pensé aux mesures à prendre en cas d'aveu, si c'était bien l'objet de l'interrogatoire? L'affolement s'explique si, par suite d'une réaction impulsive de Roget, la question du faux s'est posée brusquement et inopinément. Et ce n'est pas seulement Zurlinden qui a été appelé: dans son rapport du 1er septembre 1898, le colonel Féry, qui conduisit Henry au Mont-Valérien, signale qu'en arrivant au cabinet de Cavaignac, il y a trouvé les généraux Jamont, de Boisdeffre et Gonse (2de révision III 43O). Zurlinden n'était sans doute pas encore arrivé. Jamont était le successeur de Saussier à la vice-présidence du conseil supérieur de la guerre, autrement dit: le généralissime désigné en cas de guerre, le vrai patron de l'armée.

Ajoutons encore ceci: de l'échange des en-tête et des signatures, on pouvait seulement conclure que les deux pièces avaient été reconstituées ensemble; on ne pouvait donc reprocher à Henry qu'une fausse date, celle de juin 1894 inscrite sur la pièce 367. Roget s'en était aperçu à Rennes (I 319). Gonse en tirait même argument pour prouver sa bonne foi: il n'aurait eu qu'à conseiller à Henry de dire: << Ce sont des papiers que j'ai mélangés. Au lieu de les reconstituer à leur date, je les avais oubliés. Je me suis trompé >> (I 556). Cavaignac disait par contre: << C'est ainsi que je suis arrivé à me faire une conviction absolue, et c'est cette conviction obtenue ainsi qui m'a permis d'obtenir dans l'interrogatoire l'aveu du lieutenant-colonel Henry >> (I 199).

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L'oeuvre d' Henry était déjà suspecte bien avant le 13 août: du Paty a répété à chaque occasion qu'il avait mis Cavaignac en garde au sujet de la pièce (par exemple: 1ère rév. I 454). Dans sa déposition à l'instruction Tavernier contre du Paty (8 juillet 1899 - Archives nationales BB19 85), Cavaignac a déclaré que les souvenirs de du Paty étaient, sur ce point, en contradiction formelle avec les siens. Mais il ajoute: << Il est possible, et je crois en effet m'en souvenir, que, dans ces entretiens (à une date que je ne puis d'ailleurs préciser mais qui doit être postérieure aux premières observations faites par le commandant Cuignet), j'aie interrogé le lieutenant-colonel du Paty sur la pièce de 1896, que je lui ai parlé de la similitude de la pièce de 1896 et de la pièce de comparaison et qu'il m'ait donné sur ce point une impression vague du genre de celle qu'il indique lui-même dans sa déposition à la Cour de cassation >>.

A la 1ère révision, (le 24 novembre, I 12O), Roget disait que sa première impression de doute lui avait été donnée par Cavaignac qui avait remarqué que la pièce ressemblait trop à la pièce de comparaison; à la 2de révision ( II 176-177), Roget déclara que c'était après l'article de Picquart, publié en réponse au discours de Cavaignac, que Cuignet avait été chargé de vérifier l'authenticité des pièces du dossier secret.

Dés le 17 novembre 1897, du Paty avait, à ce qu'il dit, émis devant Gonse des doutes sur l'authenticité de la pièce Alexandrine (2de rév. I 252). Notons que c'est au moment où Esterhazy fait état en public de ses hautes protections. Au cours de ses entretiens avec du Paty, Esterhazy lui avait parlé de personnages qui le renseignaient, tant sur les agissements de ses adversaire que sur certains faits qui se passaient au ministère. Plus tard il précisa qu'il avait été en rapport avec un des agents civils du ministère et il en nomma un (du Paty 1ère rév. I 449). C'était Guénée, l'homme de confiance d'Henry: après sa mort en 1899, ses papiers furent saisis, Targe les examina et y trouva une lettre d'Esterhazy, où ce dernier parlait de ses relations avec les partisans de Dreyfus et donnait des informations sur leurs agissements (Targe 2de rév. II 764 - l'intermédiaire devait être le journaliste Rowland Strong qui avait su gagner la confiance d'Esterhazy). du Paty a eu l'impression qu'Henry le << doublait >>. A tort ou à raison? Guénée était homme à agir pour son propre compte, sans en référer à Henry.

En février 1896, du Paty réitérait ses doutes devant Gonse en présence d'Henry (du Paty 1ère rév. I 444-445). Il disait à Henry: << Méfiez-vous, vos papiers sentent mauvais >> et il expliquait à Gonse qu'il craignait qu'on n'eût glissé à Henry de la mauvaise marchandise (du Paty 2de rév. I 252-253). Gonse a démenti que du Paty lui ait tenu ce genre de propos. A partir de ce moment, du Paty n'eut presque plus aucune relation avec Henry (1ère rév. I 456). En retour, Henry rapportait à Roget une conversation sur "Ce canaille de D..." qui pouvait faire suspecter du Paty d'avoir fourni à Esterhazy le << document libérateur >>.(Roget, Rennes I 323). C'est aussi à Roget qu'Henry va rendre compte de propos de Marie Pays qui laissent entendre que du Paty serait l'instigateur des télégrammes Blanche et Speranza; du Paty fut aussitôt rappelé d'Angoulême (Roget, 1ère rév. I 625). Il n'y aurait donc rien d'étonnant à ce que du Paty ait attiré l'attention de Cavaignac, après son grand discours, sur les similitudes étranges entre les deux lettres (du Paty, 1ère rév. I 454-455)

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Ce n'était certainement pas du Paty qui avait pris l'initiative de cette conversation. La position de Cavaignac était bien connue, dès son arrivée au ministère: Dreyfus était coupable et devait rester à l'île du Diable, Esterhazy n'avait rien à voir avec le bordereau, mais c'était un officier indigne qui devait être chassé de l'armée. Au début de juillet, Esterhazy envoya au général de Pellieux une lettre où il menaçait de se servir de documents compromettants si on lui faisait des ennuis. Quelques jours plus tard il se rétractait, mais Pellieux avait fait rapport. Cavaignac maintint sa décision de traduire Esterhazy devant un conseil d'enquête en vue de sa mise en réforme. Mais il tint compte de ce qu'avait dit Esterhazy: après avoir interrogé du Paty, il convoqua Gribelin; celui-ci avertit Henry, en présence de Gonse, qu'il invoquerait devant le ministre l'ordre qu'il avait reçu d'Henry de se rendre avec du Paty au parc Montsouris (Gonse, 1ère rév. I 566 - Gribelin, information Tavernier, 29 juin, BB19 85). Le 25 juillet Gonse avait dû remettre ses clés à son successeur, le général Delanne; le lendemain, il était à la clinique des frères de Saint-Jean de Dieu (Gonse 1ère rév. I 255, Rennes I 658). Dans sa déposition devant Tavernier, Cavaignac dit avoir soumis du Paty à des interrogatoires portant sur ses relations avec Esterhazy et sa participation éventuelle aux télégrammes Blanche et Speranza. Ce qui menait tout droit aux lettres adressées par Esterhazy au président de la République en novembre 1897, lettres dont le ton était la base principale de l'accusation portée contre Esterhazy devant le conseil d'enquête (faute contre la discipline). La procédure fut retardée en raison de celle engagée par le juge Bertulus qui menait pour sa part une enquête au sujet des télégrammes Blanche et Speranza dont les auteurs étaient selon lui du Paty et Esterhazy. Au mois d'août, Esterhazy fut libéré et le conseil d'enquête se réunit le 24. Esterhazy essaya de faire dire par du Paty que ces lettres avaient été dictées. du Paty admit que l'article Dixi (publié dans la Libre Parole du 15 novembre 1897) avait été donné à Esterhazy; mais quant aux lettres il refusa de confirmer ce que disait Esterhazy. Celui-ci déclara alors qu'il pourrait produire un document à l'appui de ce qu'il disait, mais le document était entre les mains de son avocat, absent du conseil. Le conseil s'ajourna au 27; ce jour-là, Esterhazy présenta la note aux deux écritures (une note d'une écriture inconnue avec des ajoutes de la main de du Paty; la note donnait des instructions à Esterhazy en vue de sa comparution devant le général de Pellieux en 1897). du Paty reconnut alors que les lettres avaient été dictées à Esterhazy, mais pas par lui. Ce ne pouvait dès lors être que par Henry

Un membre du conseil d'enquête a rédigé quelques notes complétant le procès-verbal (BB19 89, 1O, 6). L'addition la plus importante est un dialogue entre du Paty et Esterhazy (à intercaler à la page 179 du second volume de la 1ère révision - 1ère séance): devant le refus de du Paty de dire que les lettres avaient été dictées, Esterhazy menace de dire le nom; du Paty l'adjure de ne pas compromettre << une personne à qui vous devez tant >>. Esterhazy dit qu'il ne la nommera pas. Le président dit à du Paty que lui doit la nommer; du Paty refuse.

Le rédacteur des notes avait gardé l'impression qu'il s'agissait de Mme du Paty. Ce n'était certainement pas ce qu'on avait dit à Cavaignac: à la page 185, (27 août) du Paty déclare: << Je ne veux pas suggérer quel est l'auteur de la lettre; j'ai tout dit au ministre actuel; il est au courant de tout, sauf de certains noms impossibles à dire >>. Le président ne s'expliquant pas que, dans ces conditions, on ait fait de ces lettres une charge contre

Esterhazy, le témoin reconnaît qu'il n'a pas parlé de ces lettres au ministre.

Dans son rapport du 28 août, le général Zurlinden, gouverneur militaire de Paris, écrivait: << Le procès-verbal mentionne des révélations graves sur le rôle de certains officiers de l'état-major de l'armée dans la première affaire Esterhazy. Ces révélations ont fortement impressionné le conseil d'enquête et ont eu une grande influence sur le résultat des votes >> (par deux voix contre trois Esterhazy était dans le cas d'être mis en réforme pour inconduite habituelle; c'était non à l'unanimité pour les fautes graves contre la discipline et non, par quatre voix contre une, pour fautes contre l'honneur). Zurlinden proposait comme sanction, la mise en non-activité, ajoutant qu'en cas de mise en réforme, il faudrait préciser << loyalement >> qu'elle était prononcée pour inconduite habituelle (BB19 89, 2, 69).

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L'expression <<certains officiers >> visait manifestement du Paty et Henry. Henry avait déjà dû s'expliquer par écrit sur une visite chez Esterhazy. C'est le 27 août que le conseil d'enquête rend sa décision, c'est aussi le 27 août que Cavaignac décide d'interroger Henry et convoque Boisdeffre et Gonse. On peut donc présumer qu'il voulait l'interroger sur les responsabilités qui lui étaient attribuées dans la première affaire Esterhazy. L'interrogatoire a dû porter en premier sur ce qui s'était passé au conseil d'enquête: Henry avait-il dicté à Esterhazy les lettres au président de la République? Henry se sera défendu avec d'autant plus de conviction que, de fait, il n'y était pour rien (Esterhazy était tout à fait capable de concevoir et de rédiger ces lettres). Cavaignac autorise alors Henry à se retirer mais Roget, persuadé qu'Henry a, de l'une ou l'autre façon, trempé dans la collusion, lui lance une question sur la lettre nommant Dreyfus.

Telle que Roget la présente à la seconde révision, son intervention paraît en faveur d'Henry, il aurait voulu empêcher Cavaignac de pousser plus loin l'interrogatoire. Mais on ne peut croire que le chef de cabinet qu'était Roget ait interrompu son ministre (Cavaignac!) pour lui dire que cela suffisait. Son intervention n'est possible que pour relancer l'interrogatoire au moment où Cavaignac autorise Henry à se retirer.

Henry, persuadé que ses chefs savent depuis le début ce qu'il en est, ne fait aucune difficulté pour en convenir. On ne se gênait pas à l'état-major pour dire ce qu'on pensait de la preuve apportée par Henry. Pauffin de Saint-Morel, directeur du cabinet de Boisdeffre, avait vu la pièce chez le général; Hirschauer, un officier d'ordonnance, était aussi là. Le lendemain, Gonse dit à Pauffin: << Hirschauer dit aussi que c'est un faux >> (interrogatoire de Pauffin par André, le 31 juillet 19O3; BB19 80, 1, 35). Cela ne veut pas dire qu'Hirschauer ait cru à l'innocence de Dreyfus; dans son idée, Henry y était allé << au culot >> pour faire taire les récalcitrants.

On a parlé plus haut de l'affolement manifeste de Cavaignac et de Roget après l'aveu d'Henry, affolement inexplicable si l'aveu avait été prévu. Certes Cavaignac avait déjà de gros soupçons concernant la lettre, mais maintenant il se trouvait brusquement en face d'un aveu formel. C'est, semble-t-il, la seule explication qui puisse rendre compte de l'ensemble des données.

 

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Reste la question: comment expliquer l'état actuel du faux?

Le 5 septembre, Zurlinden remplaçait Cavaignac comme ministre de la guerre. Il arrivait avec la réputation d'être maintenant favorable à la révision (mais il allait vite changer d'avis).. Pouvait-on lui dire que, depuis longtemps, la lettre nommant Dreyfus était suspecte et qu'il fallait vraiment manquer de bon sens pour n'avoir pas eu de soupçon? Roget et Cuignet ont donc dû, dans l'urgence, élaborer un scénario de la découverte qui en faisait un imprévu. Il fallut arranger les pièces en fonction du récit. L'explication la plus simple est que Cuignet n'a fait qu'échanger les en-tête et les signatures. mais l'état des pièces, déjà noté par Targe, paraît indiquer que ce fut plus compliqué. Seul un examen des pièces en laboratoire permettrait d'y voir plus clair.

Ce que conçurent et réalisèrent Roget et Cuignet n'avait vraiment rien de génial. Ce fut pourtant efficace puisque cela tient encore. Tous ne furent pourtant pas convaincus: Mathieu Dreyfus dit de << la version officielle:>>: << Nous ne crûmes pas un instant à cette version >> (Bibliothèque nationale, Nouvelles acquisitions françaises, 14378, f° 280). Mais comme ils n'avaient pas accès à la pièce et au dossier, ils durent garder leur opinion pour eux. Et Joseph Reinach consacra la version de Roget.

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Cavaignac, Roget, Cuignet ont tiré grand prestige du rôle qu'ils s'étaient attribué. Et même Joseph Reinach a rendu hommage à la démission de Boisdeffre. La conséquence la plus importante de cette étude est évidemment la remise en cause de ce prestige. Mais on aurait certainement tort de remettre en cause leur conviction de la culpabilité de Dreyfus, au moins en ce qui concerne Cavaignac, Roget et Cuignet. Cette conviction n'avait plus aucun fondement un tant soit peu sérieux. mais ce ne serait pas le seul cas où la conviction est d'autant plus forte que la certitude est faible ou nulle.

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D'autres points de l'Affaire sont aussi à revoir en corrélation avec la falsification du faux:: le grattage du petit bleu ne peut sensément se situer qu'au début de septembre 1898 (il a convaincu Zurlinden que le faux Henry n'était qu'une réplique à un faux Picquart; ainsi le procès de 1894 était hors de cause; en septembre 1898, le petit bleu était chez Cuignet). On peut établir aussi que la réfection des rapports Guénée/Valcarlos n'a pu avoir lieu qu'en ce moment (ils se substituaient à la note d'Henry qui figurait dans le rapport Gonse-Wattine, note dont le crédit était ébranlé par l'aveu d'Henry). Avec, corrélativement, la fabrication d'un nouveau registre (celui portant les mentions VC);Valcarlos, qui avait rendez-vous avec Henry au moment de sa mort, ne voulait plus être mêlé à l'affaire; les mentions VC permettaient éventuellement de l'y impliquer. Tous ces faux ont en commun leur totale invraisemblance, si l'on y regarde d'un peu près; ainsi, sur le petit bleu (où ce n'est pas le nom d'Esterhazy qui a été gratté mais l'intervalle entre les lettres), l'adresse n'a pas été grattée; or il ne pouvait y avoir au 7 rue de la Bienfaisance que le commandant Esterhazy. Le capitaine Tavernier, chargé en septembre 1898 d'une information contre Picquart pour faux et usage de faux, s'en est vite rendu compte et a fait modifier l'inculpation en ne gardant que l'usage de faux. Tout cela ne s'explique que par la nécessité de rétablir au plus vite, dans la plus totale improvisation, une situation soudainement et brutalement compromise.

Cependant l'adoption d'une nouvelle stratégie, imposée par l'aveu d'Henry, avait déjà été préparée par les travaux faits par Roget au printemps (centrés sur << l'analyse technique >> du bordereau); le terrain était ainsi déjà préparé pour poursuivre le combat contre la révision après l'abandon du faux d'Henry.

 

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En dehors de la découverte du faux d'Henry et des corrélations, il y a encore bien des choses à dire:

Ainsi, un document dont le texte est imprimé depuis 1907, reste inconnu aujourd'hui: . Dans son Mémoire, adressé aux Chambres réunies, l'avocat de Dreyfus, Me Mornard, avait donné le texte de la note finale de stage donnée par Boisdeffre à Dreyfus en 1894; il l'avait trouvée dans le dossier personnel de Dreyfus): << Bon officier, ayant un esprit vif, saisissant rapidement la question, zélé, travailleur, favorablement apprécié partout où il a passé. Fera un bon officier d'état-major >> (p.395). Au SHAT, à Versailles, existe encore une feuille d'inspection générale, celle de juillet 1894; c'est le colonel de Sancy, chef du deuxième bureau, qui donne la première appréciation, favorable. Puis vient celle du sous-chef d'état-major, le général Renouard::

<< Officier très intelligent, Mr le capitaine Dreyfus a tout ce qu'il faut pour réussir >>. Puis vient la note finale, celle de Boisdeffre, déjà citée, écrite et signée par lui. Me Mornard avait aussi donné le texte d'une note très favorable, donnée par Gonse en 1893. Dans Souvenirs et correspondances, édité par son fils en 1936, Dreyfus a repris le texte cité par Mornard (p.408)

On voit qu'on peut exclure tout antisémitisme de la part de Boisdeffre et des deux chefs d'état-major. En ce qui concerne Gonse, on doit redresser une erreur commis par Jean-Denis Bredin (L'Affaire, p.163 -édition de 1982): Jean-Denis Bredin rapporte une conversation entre Gonse et Picquart, tenue le 15 septembre 1896 (Picquart avait découvert l'écriture d'Esterhazy et concluait à l'innocence de Dreyfus): Gonse dit à Picquart; << Qu'est-ce que cela vous fait que ce Juif reste à l'île du Diable? >> et, un peu plus tard: << Si vous ne dites rien, personne ne le

saura >>. Jean-Denis Bredin précise qu'il s'agit là du récit fait par Picquart mais ajoute (note ***): <<Gonse a démenti les termes, non l'esprit de cette conversation >>. Jean-Denis Bredin reprend là une phrase prononcée à Rennes non par Gonse mais par Picquart (I 440-441): << Le général m'a dit: << Mais pourquoi tenez-vous tant à ce que ce Dreyfus s'en aille de l'île du Diable? >>. Remarquez que je cite ci de mémoire. Je ne dis pas que ce sont les termes exacts, mais c'est la pensée...>> (Même chose dans la réédition de 1994, p.234)

Dans sa lettre au Garde des sceaux en septembre 1898, Picquart avait attribué les deux phrases à Gonse. En octobre, devant la Cour de cassation jugeant de la recevabilité du pourvoi en révision, le rapporteur reprit ces affirmations comme des faits établis. Gonse l'apprit en lisant son journal et envoya aussitôt une lettre de protestation qui fut lue à la séance suivante. Gonse persista dans ses dénégations. On a vu qu'à Rennes, Picquart était déjà moins sûr au sujet de la première phrase. A la seconde révision, il n'en parla plus mais maintint celle << S vous ne dites rien...>>, ce qui entraîna un duel où Picquart jeta son pistolet quand ce fut son tour de tirer.

Les responsabilités de Gonse sont bien assez lourdes pour qu'il ne soit pas nécessaire d'y ajouter. Mais il est surprenant que personne n'ait remarqué cette confusion qui doit sauter aux yeux d'un lecteur un tant soit peu attentif.

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On sait l'importance que Joseph Reinach et bien d'autres ont donné à l'article paru dans la Libre Parole, le 1er novembre 1894, sous le titre << Haute trahison. Arrestation de l'officier juif A. Dreyfus >>. Marcel Thomas a eu le mérite de faire remarquer, en 1961, que, dès le 31, l'Eclair annonçait l'arrestation d'un officier, la Patrie précisait qu'il s'agissait d'un officier israélite attaché au ministère de la guerre et le Soir, daté du 1er novembre mais paru la veille, révélait que l'officier s'appelait Dreyfus, qu'il était capitaine d'artillerie et attaché au ministère de la guerre.

La réfutation de la thèse de Reinach par Marcel Thomas est pertinente, elle n'a pas été contestée et ne peut l'être. (Mais elle a été tout simplement ignorée dans le téléfilm sur l'affaire Dreyfus dont Jorge Semprun a fait le scénario; allant encore bien plus loin que Reinach, il a imaginé des rencontres entre Henry et Drumont, alors que Drumont s'était réfugié à Bruxelles après le vote des lois contre les anarchistes (qui permettaient de ratisser large). On a critiqué dans ce téléfilm l'importance indue donnée à Léon Blum et l'oubli presque total de Jaurès, mais on ne paraît pas s'être aperçu des inventions concernant Henry. Ce téléfilm de très mauvais aloi est passé et repassé sur toutes les télévisions francophones.)

Marcel Thomas n'a pas été le premier à rétablir la vérité historique quant à l'importance de l'article de la Libre Parole. Patrice Boussel l'avait déjà fait un an plus tôt (L'affaire Dreyfus et la presse). Et, en 196O, André Chouraqi, dans son Théodore Herzl, après avoir, à la page 98, parlé de l'annonce triomphale faite par la Libre Parole le 1er novembre, écrit à la page 1OO:<< Le 31 octobre, vingt-quatre heures avant la Libre Parole, Théo câble à Vienne la nouvelle de l'arrestation de Dreyfus >>. André Chouraqi avait examiné à Jérusalem les informations envoyées de Paris à la Neue freie Presse dont Herzl était le correspondant parisien. Déjà en 1957, une traduction française de ces articles avait été publiée par Léon Vogel. Herzl télégraphiait à Vienne, le 31 octobre: << On présume au sujet de la récente affaire d'espionnage que des secrets de la Défense nationale auraient été vendus à l'Italie. Suivant le journal Le Soir, l'officier, dont la culpabilité aurait déjà été prouvée, serait le capitaine Dreyfus, âgé de 35 ans. Le ministre de la guerre aurait décidé de le faire fusiller aussitôt après le jugement >>.

La nouvelle parut dans la deuxième édition du Soir daté du jeudi 1er novembre, qui porte l'indication: << donnant à huit heures les dernières nouvelles de la journée>>. En première page, on voit un grand titre << Un crime de haute trahison >>. Suit le texte: << Plusieurs de nos confrères parlaient ce matin d'un gros scandale que l'on s'efforcerait, non pas d'étouffer - car ce scandale n'est pas de ceux que l'on étouffe - mais tout au moins de tenir secret jusqu'au jour où les tribunaux auront à se prononcer[ ...] Un officier français serait en ce moment à la prison du Cherche-Midi, accusé [ ...] du crime de haute trahison. Pour une somme d'argent presque insignifiante, ce soldat aurait vendu à l'étranger des documents intéressants la défense nationale >> Le journaliste raconte ensuite son enquête, à la Préfecture de police, au Cherche-Midi, au ministère de la guerre. Il parvient à obtenir d'intéressants renseignements << grâce à une indiscrétion qui ne provient ni de la Préfecture, ni du Cherche-Midi, ni de la Sûreté >>: l'officier habiterait les environs de la rue du Bac, il serait lieutenant, cette affaire serait à mettre en relations avec la condamnation, un an auparavant, d'une femme nommée Millescamps. L'officier a été arrêté par le commissaire Cochefert et conduit au Cherche-Midi. Interrogé Cochefert refuse de rien dire aux journalistes, mais on rapporte qu'il y a quatre jours, il était allé opérer sur la frontière italienne.

Le nom de Dreyfus n'apparaît pas; il faut regarder la deuxième colonne, sous la rubrique << Dernières nouvelles >>: : << Voici ce que l'on apprend au dernier moment: l'officier accusé d'espionnage s'appelle Dreyfus. Il a trente-cinq ans. Il est capitaine d'artillerie. Le ministre de la guerre serait décidé à le faire fusiller >>.

C'est donc à huit heures du soir que le nom de Dreyfus est livré au public. Mais, durant toute l'après-midi, l'agitation avait été grande parmi les journalistes; on trouve dans tous les journaux le même récit de courreries à la préfecture, à la prison, au ministère. L'agitation avait déjà gagné le public. Le Petit Parisien écrit; le 1er novembre: << L'histoire est déjà connue à Paris et fait l'objet de toutes les conversations. Au Cercle militaire, au Café Solferino où déjeunent les employés du ministère de la guerre, on s'arrachait, dans la journée d'hier, tous les journaux au fur et à mesure de leur apparition et on cherchait avidement à connaître le nom de l'officier coupable. Tout le monde était unanime à flétrir sa conduite;

<< Dans les grands cercles également, le scandale avait produit une impression profonde, qui avait bientôt gagné les boulevards où, dans la soirée, des groupes nombreux de promeneurs discutaient le cas de l'officier félon>>.

C'est donc bien le 31 octobre qu'explosa l'affaire, alors que le nom de Dreyfus n'était pas encore connu. C'est << l'affaire de trahison >> qui va progressivement devenir << l'affaire

Dreyfus >>

Le Soir écrivait: << Plusieurs de nos confrères parlaient ce matin...>>. Le premier est le Matin. La Bibliothèque nationale n'a que la seconde édition. J'ai lu et relu le numéro du 31 octobre, qui n'est pas antidaté, je n'y ai rien trouvé. Dans le numéro du 1er novembre, le Matin a repris son information de la veille: <<La nouvelle que le Matin a publiée hier sous les plus expresses réserves, se trouve malheureusement confirmée. Un officier de l'armée française a été provisoirement incarcéré sous l'inculpation de trahison. Cette nouvelle ayant pris dans la journée d'hier une consistance troublante, nous nous sommes rendus au cabinet du ministre de la guerre pour y obtenir des renseignements précis >>. On y confirme l'arrestation, mais en ajoutant qu'il n'y a que des présomptions << sérieuses assurément puisque l'on a arrêté le coupable, mais enfin, rien que des présomptions >>. Aussi le ministère ne peut donner aucune précision sur le grade, l'emploi, le nom. Silence aussi sur l'origine des soupçons, la nationalité des étrangers compromis.

La nouvelle lancée au matin par le Matin n'avait donc pas grande consistance, elle était donnée sous les plus expresses réserves; ce n'était qu'une version à peine modifiée de la question posée le 29 octobre par la Libre Parole, rien de plus que la rumeur qui courait depuis quelques jours mais qui a pris ce jour-là plus de consistance. Cela, c'est l'oeuvre de l'autre confrère du matin, l'Eclair.

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Patrice Boussel, pourtant spécialiste de la presse, situe au soir l'information, donnée par ce journal (p.35) C'est une erreur: en 1896, ce fut l'Eclair qui, le premier, parla d'une pièce communiquée secrètement aux juges. Lucie Dreyfus adressa aussitôt une pétition à la Chambre; le texte précisait que le numéro, daté du 15, avait paru le 14, à onze heures du matin. Et c'est bien le cas de l'Eclair daté du 1er novembre 1894: le Voltaire du 1/11/94 écrivait: << Un de nos confrères du matin, l'Eclair, faisait hier le grave récit suivant...>>. De même la Patrie, antidaté du 1er novembre, écrivait: <<Un de nos confrères du matin annonçait à grands renforts de détails, l'arrestation mystérieuse d'un officier subalterne qui se serait rendu coupable du crime de haute trahison >>. puis vient le texte de l'Eclair. (La Patrie paraissait en début d'après-midi, elle est citée par des journaux du soir.

Dans des notes prises au cours de l'enquête de la Chambre criminelle en 1898-1899, le conseiller Sallantin écrivait: << L'Eclair, daté du 1er novembre, mais paru le mercredi matin, 31 octobre, contient une note de 15 lignes parlant de trahison, mais ne nommant ni Dreyfus, ni aucune puissance. Le Temps, daté du 1er novembre, avait paru le mercredi soir 31 octobre. En 3ème page, faits divers, même note que l'Eclair. Personne n'est nommé [ souligné deux fois en rouge] . Jeudi matin, 1er novembre, tout est révélé << (Archives nationales 53 AP)

L'Eclair était donc un journal de soir dont la première édition sortait le matin mais était datée du lendemain... Je n'ai vu que la seconde édition de l'Eclair; peut-être est-elle plus développée que la première; mais, à voir les commentaires, le sens général était déjà bien marqué dans la première: << Plusieurs journaux ont publié une note de quelques lignes pour demander s'il n'avait pas été procédé à une importante arrestation pour crime de haute trahison [ ...] . Les faits sont malheureusement exacts et beaucoup plus graves que la question posée ne le laisserait croire.

<< Un officier - non toutefois un officier supérieur - est, en ce moment au Cherche-Midi.

<<<Il a commis le crime le plus abominable qu'un officier puisse commettre: il a, par vénalité, trahi sa patrie.

<< L'enquête, menée secrètement, est terminée, le dossier établi, la preuve faite matériellement [ ...]

<< Nous ne voulons pas autrement insister. Des considérations d'un ordre que l'on comprendra nous l'interdisent. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que cet officier est brillant, distingué, qu'il donnait de grandes espérances.

<< Aucun doute ne subsiste plus sur le crime abominable qu'il a commis. Mais que l'opinion publique se rassure; l'oeuvre de la défense nationale par ce méfait ne sera pas compro-mise >>

Puis vient le récit de l'enquête au ministère, l'arrestation par Cochefert, les aveux du coupable. L'Eclair termine en disant que le crime d'un officier ne flétrit que lui-même. << Et c'est pourquoi l'armée appelle une expiation qu'elle veut éclatante >>.

L'Eclair a fait, dès le lendemain, le commentaire de son article: << Il serait indigne de lancer à la légère la nouvelle d 'un crime commis par un officier français. Aussi ne nous sommes-nous décidés à parler hier que parce que nous avions la conviction de n'avancer que des faits d'une exactitude scrupuleuse. Il y avait plusieurs jours que la rumeur de cette arrestation courait; le ministère, sollicité de dire vaillamment la vérité, reculait devant l'aveu. Nous n'avons voulu que hâter, dans un esprit de légitime angoisse patriotique, la divulgation fatale du terrible secret .

<< Aujourd'hui la vérité est connue tout entière, en dépit des obscurités dont on cherche à la voiler encore. Au ministère de la guerre, à la préfecture, à la prison, on cherche à donner le change.

<< Il y a mieux encore, ou pis. l'agence Havas a publié cette note, d'allure officieuse et d'esprit singulier: << Des présomptions sérieuses ont motivé l'arrestation provisoire d'un officier soupçonné d'avoir communiqué à des étrangers des documents peu importants, mais confidentiels. L'enquête se poursuit avec la discrétion que comportent les affaires de ce genre et une solution pourra intervenir à très bref délai >>. L'Eclair s'indignait: << Qui trompe-t-on? Que se passe-t-il? A quelle influence obéit-on déjà que l'on ose ainsi travestir la vérité? Que veut dire << arrestation provisoire >> quand l'arrestation a été faite il y a plus de quinze jours et qu'on a reçu des aveux

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[ ...] Il faut croire qu'on cherche à influencer et le gouvernement et l'opinion

<< L'accusé qui est israélite se nomme Alfred Dreyfus [ ...] Jusqu'ici on a en vain cherché à deviner à quel mobile il a pu obéir[ ;;;] Le crime est formel. Il a été accompli

L'Eclair ajoute encore que le traître n'a pas fait tout le mal qu'il aurait pu ou voulu faire. Et il en vient aux informations données par les journaux, qu'il traite de romans: il n'y a aucun rapport avec l'affaire Millescamps, la puissance en cause n'est pas l'Italie, le voyage de Cochefert est sans rapport avec l'affaire, mais c'est bien lui qui a arrêté le misérable à son domicile, rue du Trocadéro.

Dans le numéro daté du 4 novembre, l'Eclair revient encore sur la note Havas: il est maintenant certain que le ministre n'y était pour rien: << Désormais le fait est officiellement avoué

 

[ ...] C'est à obtenir ce résultat du ministre lui-même que nous nous sommes employés depuis le moment où, mettant les points sur les i, nous avons poussé à l'aveu nécessaire >>. Et le journal ajoute: << Ce n'est pas avec l'Italie que Dreyfus entretenait des intelligences. C'est avec l'Allemagne >>. Dans le même numéro, on explique que l'enquête a dû être faite avec beaucoup de prudence. << Ce que l'on doit s'empresser de reconnaître, c'est que le ministre de la guerre s'est montré réellement décidé à aller jusqu'au bout pour faire un exemple. Il ne tiendra qu'à lui que l'exemple ne soit terrible.>>.

On voit que l'article de l'Eclair ne visait pas seulement à informer le public. Il s'agissait de faire pression sur Mercier, tout en évitant de le mettre en cause. A l'origine de l'article, il y a un, ou des informateurs bien placés, manifestement à l 'état-major qui s'inquiètent et s'irritent de la lenteur du ministre, mais ils préfèrent attribuer ces lenteurs à des pressions venues de l'extérieur ou de l'entourage du ministre. Dès qu'on apprend qu'une instruction est ouverte, Mercier est couvert de louanges

L'Eclair est encore revenu sur cet épisode dans son numéro daté du 1O septembre 1896: l'auteur commençait par dénoncer les manoeuvres qu'il attribuait à la famille Dreyfus pour faire évader le condamné ou pour faire douter de sa culpabilité; déjà en 1894 << on voulait faire le procès incognito >>. Si la nouvelle de l'arrestation a été connue, c'est que, << prévenus par une personnalité qui avait assisté à toutes les péripéties et qui nous en avisa, nous avons publié dans l'Eclair la nouvelle qui révéla à l'opinion qu'on lui cachait depuis quinze jours l'arrestation du traître. Cette note fut publiée à dessein et pour forcer la main à ceux qui cherchaient le moyen, par peur du scandale, de simplement envoyer le traître se faire pendre ailleurs. C'était, remarquez-le bien, l'opinion de certains ministres. Le général Mercier, qui avait vu les dossiers, avait dit:

<< Si vous me donnez la preuve absolue, irréfutable, je marcherai, envers et contre tous >>. Il marcha. Néanmoins on allait neutraliser par le silence son énergie, quand l'Eclair lui rendit le service, indirectement souhaité, de faire juger le procès à peu près au grand jour >>.

L'article donne ensuite les preuves de la culpabilité de Dreyfus << d'après une personne admirablement informée de tout ce qui s'est passé et qui nous dit hier encore: << Il n'y a que la générosité enthousiaste et irréfléchie de quelques-uns qui puisse un instant supposer que Dreyfus n'est pas coupable. Il n'a été pincé qu'après une longue surveillance [ ...] >>. L'article insiste surtout sur un aveu fait par Dreyfus dans un premier mouvement d'égarement, alors qu'avant de partir pour Cayenne, il se trouva seul à seul avec un officier des bureaux qui avait été de ses amis. Celui-ci lui proposa d'atténuer le mal qu'il avait fait en disant quelle était son étendue, en la délimitant en toute franchise. Dreyfus se borna à rugir, montrant du poing des complices invisibles: << Ah! si j'étais libre, une heure seulement et que je tienne ces imbéciles >>. Les imbéciles, c'étaient ceux qui l'avait laissé prendre. Mais il se ressaisit et ne laissa plus tomber de ses lèvres un seul mot qui ressemblât à un aveu.

Et l'auteur parle alors de mettre, encore cette fois, les points sur i, mais cette fois, il s'agit d'avouer très franchement sur quelles bases irréfutables s'est appuyé le conseil de guerre pour déclarer traître à la patrie l'homme qui semble bénéficier d'une inexplicable pitié et d'un doute qui paraît plus généreux que perspicace. En clair: ce que nous avons fait en 1894, nous pourrions le refaire maintenant; c'était alors pour empêcher d'étouffer l'affaire, ce serait maintenant pour empêcher de susciter un mouvement d'opinion en faveur du prisonnier. Dans le numéro daté du 15 septembre, l'Eclair va révéler qu'un document a été communiqué aux juges en chambre du conseil, où Dreyfus était nommément désigné. Bernard Lazare n'aura qu'à s'appuyer sur cet article, venant apparemment d'une source autorisée, pour affirmer l'illégalité de la condamnation , tout en précisant qu'il n'y avait qu'une initiale.

Dans l'article du 10, il est question, tout à fait clairement, de la visite faite par du Paty à Dreyfus dans sa cellule après sa condamnation. En octobre 1897, du Paty a rédigé une note racontant l'incident. Ce n'est pas du Paty, aussi imprudent qu'il ait été, qui allait raconter à un journaliste un épisode qui le mettait aussi directement en scène. Forzinetti, le directeur de la prison, tout acquis à la cause de Dreyfus et très hostile à du Paty, a pu, lui aussi, raconter la scène en se présentant au journaliste comme un partisan de la culpabilité et préparer le terrain pour la publication de l'article suivant, éminemment utile à la cause de Dreyfus. Mais on ne peut en présumer autant en 1894, la situation était bien différente. Certes l'article du 1O septembre paraît bien désigner du Paty, mais Cordier, l'adjoint de Sandher, qui à l'époque était violemment antisémite, a fort bien pu s'attribuer le rôle avantageux de celui qui a assisté à tout. En 1898, il prétendit bien avoir été présent au moment de l'arrivée du bordereau alors qu'il était en congé. Mais on ne peut rien affirmer.

Retenons donc que l'article du 31 octobre 1894 vise incontestablement à pousser à la condamnation, qu'il a, peut-être, été influencé par l'antisémitisme chez son inspirateur, mais l'article lui-même n'y fait aucunement appel. On est sur le terrain du << patriotisme >>.

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Dans l'après-midi du 31 octobre, la Patrie, le journal des boulangistes, qui sera ardemment antidreyfusiste, apporte du neuf: après avoir cité le texte de l'Eclair, la Patrie donne les résultats de sa propre enquête: d'abord le silence au ministère et à la préfecture, un démenti formel au Cherche-Midi. Le journal commente: << La vérité sur cette affaire, à laquelle on a donné brusquement et un peu à la légère, disons-le, peut-être plus de retentissement qu'elle n'en comporte en réalité, est née de bruits réels, mais dont le sens a été faussé >>. (Il s'agit bien ici d'une critique de l'Eclair). Selon le journal, deux versions circulent - un officier étranger, de la Triplice, a été pris en flagrant délit - un officier israélite attaché au ministère de la guerre aurait tenté de vendre à l'Italie certains documents confidentiels

<< De toutes façons il convient d'attendre des renseignements plus précis avant de porter une accusation de cette espèce. << Jusqu'au jour où le doute ne sera plus permis, nous demandons à ne pas croire >>. Il est bien difficile après cela de parler d'une explosion d'antisémitisme. C'est le respect, la vénération de l'uniforme français qui domine chez les rédacteurs de la Patrie, et cela vaut pour tous ceux qui le portent, israélites ou non..

L'Intransigeant, (de Rochefort qui est en exil à Londres) s'en prend durement à Mercier qui serait par sa négligence le premier coupable. Mais << C'est en vain qu'il aura voulu sauver ce sans-patrie, cet odieux juif qui a vendu le pays qui l'avait accueilli >>. L'Intransigeant qui mène depuis tout un temps campagne contre Mercier, voit surtout dans l'affaire une nouvelle arme contre Mercier , les ministres et les << républicains de gouvernement >> (les opportunistes)

On écrit couramment que Rochefort était de droite en 1894. Il serait mort de rire, et les autres aussi, s'il avait entendu cela. Tous s'accordent pour situer à l'extrême gauche cet ancien communard, proche des blanquistes et des anarchistes. Ce n'est qu'en décembre 1897, quand Rochefort prendra la défense de l'état-major que se fera la rupture avec la plupart de ses anciens amis. Il en va de même de Drumont, qui, jusqu'en décembre 1897, s'entend fort bien avec les socialistes. Tout comme Barrès dans la Cocarde. C'est dans la presse de droite, le Figaro, l'Autorité, le Gaulois que s'exprimeront, en décembre, les défenseurs de Dreyfus, ou plus exactement, les adversaires de Mercier, Tandis que l'Intransigeant, la Libre Parole , la Cocarde célèbrent Mercier comme le seul honnête homme dans un gouvernement de bandits.

La Libre Parole fait bien pâle figure au matin du 1er novembre car elle n'a vraiment rien à mettre au-dessous de son titre. La moitié de la première page est consacrée à Baïhaut (le seul des panamistes à avoir fait de la prison) et à Casimir-Perier, accusé de couvrir les dix, vingt panamas de la République. Puis vient un article sur la santé du tsar, puis une rubrique << Haute trahison>>. Le journal ne peut qu'invoquer son entrefilet du 29 et dire qu'il était avisé dès le dimanche 28, ce qui lui permet de faire la morale à ses confrères plus heureux. (Ce n'est qu'en 1899 que Joseph Reinach put obtenir d'un rédacteur de la Libre Parole une copie de la lettre signée 'Henry', et, plus tard, une photo; mais on ne vit jamais l'original. Les journaux du 31 parlent de rumeurs qui couraient depuis quelques jours; il n'y a pas à chercher plus loin l'origine de l'entrefilet du 29). Après quoi, la Libre Parole recopie ce qu'ont dit l'Eclair et la Patrie, nomme Dreyfus, cite le communiqué Havas et donne alors le texte d'une lettre confirmant l'avertissement. Encore quelques commentaires d'un député. Pas de grand article, Drumont est à Bruxelles et ne pourra se manifester que le 3. A part la manchette, c'est insignifiant.

L'importance prise par après par ce numéro est un exemple tout à fait caractéristique de restructuration de la mémoire collective: tout le reste a été oublié et seul a subsisté le titre, qui apparaît alors comme le lancement de l'Affaire, lié à une campagne antisémite. Marcel Thomas avait ramené le rôle de la Libre Parole à d'assez justes proportions, mais il l'avait fait discrètement. Après avoir repris ce qu'il y a chez Marcel Thomas, Jean-Denis Bredin n'en écrit pas moins:

<< Le journal La Libre Parole lance la campagne qui ne va cesser de s'enfler. Il la place sur le terrain qu'elle ne quittera plus, celui de l'antisémitisme. [ ...] La Libre Parole dresse le portrait, fait le procès du Juif traître: << Nous avons pourtant une consolation. C'est que ce n'est pas un vrai Français qui a commis le crime >>.

<< C'est comme un coup de tonnerre. Tous les journaux reprennent la nouvelle, le nom de Dreyfus est partout cité. Plusieurs ministres, dont le ministre des finances, Raymond Poincaré, apprennent ainsi l'arrestation de Dreyfus, par la lecture du journal. Ils s'étonnent>>. (L'Affaire p.80)

En réalité, la Libre Parole lance, bien médiocrement, sa campagne à elle, qui sera évidemment celle de l'antisémitisme. Mais quant à dire que ce numéro est un coup de tonnerre.... Les ministres s'étonnent, surtout de n'avoir pas été informés Tous les journaux, du 31 au soir et du 1er novembre, parlent d'inquiétude, d'agitation. Et ce n'est pas à la Libre Parole qu'on reprend des nouvelles qu'elle est obligée d'aller emprunter à d'autres.

Jean-Denis Bredin a tout simplement fait succéder à l'exposé des arguments de Marcel Thomas quelques emprunts faits à Joseph Reinach. Dans son tome I, à la page 204, Reinach signale, dans le texte, les articles du Matin et de l'Eclair. Au milieu de la page d'en face, il commence un nouveau chapitre. Et là, en début de paragraphe, bien en évidence, il place:

<<Le lendemain matin, le journal de Drumont lança la bombe >>. De l'article il ne retient que la visite au domicile des Dreyfus et une conversation avec un député qui explique qu'on ne pourra pas condamner Dreyfus à mort et qui conclut: << Nous avons pourtant une consolation. C'est que ce n'est pas un vrai Français qui a commis ce crime >> (p.206). Joseph Reinach s'empare alors de cette phrase: << Dès le premier jour, à la première rumeur, la politique des guerres religieuses, le fanatisme, factice ou sincère, s'emparait de l'affaire et, sur leur drapeau, inscrivait la formule des jésuites: << Un juif n'est pas un Français>> >>.

Cela est vrai de la Libre Parole, mais ce n'est pas la caractéristique de l'affaire à ses débuts, ni même par la suite. Certes les antisémites ont exploité l'affaire, avec des succès d'ailleurs limités, mais pour l'immense majorité de la population, le ressort de l'Affaire est un patriotisme exacerbé, avec un vrai culte de l'armée qui rend impensable qu'un officier ait pu être condamné injustement. La défense des Droits de l'Homme a été le grand argument des partisans de Dreyfus, mais pour ceux qui s'opposent à la révision, Dreyfus ne peut être que coupable, puisque l'armée ne peut avoir condamné un innocent.. L'opinion ne commence à évoluer qu'après l'aveu d'Henry.

Il fait s'arrêter ici, bien qu'il y ait encore beaucoup à dire sur la presse en 1894 et aussi sur bien d'autres points: sur l'arrivée du bordereau, l'authenticité de la pièce, le rôle d'Esterhazy (vraisemblablement, il n'était pas un agent de Sandherr, mais il fournissait des informations de nature importante, sans doute en bonne partie inventées), le télégramme du 2 novembre, la communication secrète (où figurait sûrement ce télégramme), le petit bleu (dont l'auteur ne peut être qu'Henry, pour relancer l'affaire Weil sans penser à Dreyfus), le memento de Scheurer-Kestner (l'origine de la conviction de Scheurer et de Zola). Et j'en passe.

La raison d'être de ce site, c'est de montrer qu'une histoire critique de l'affaire est encore loin d'être faite. Ce qui pose un problème beaucoup plus général: comment est-il possible qu'une conviction commune s'établisse chez les historiens, leur imposant d'admettre qu'il n'y a plus rien d'important à trouver dans un domaine encore fort peu étudié de façon critique?

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FIN

 

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