Énée

 

    Le prince troyen Énée était le fils d'Aphrodite. La déesse avait prédit, avant la naissance de son fils, que celui-ci régnerait et fonderait une dynastie éternelle. Il épousa Créüse, fille de Priam. Pendant la guerre de Troie, il tenta vainement d'éviter le conflit en proposant de rendre Hélène. Pour certains, il ne participa pas aux combats, mais pour d'autres, Il fut un grand guerrier.

    La nuit de la chute de la ville, les soldats grecs se déchaînèrent dans toute la ville, semant la terreur et la désolation. Énée se battit avec acharnement, mais quand il vit le roi Priam mourir, il comprit que tout était fini. Il jeta son père Anchise sur son épaule, prit son fils Ascagne par la main, sauva les Pénates et s'enfuit à travers les ruines fumantes. Son épouse Créüse les suivit, mais il la perdit dans la mêlée. Désespéré, il chercha à la retrouver, mais, dans une hallucination, il la vit et l'entendit lui dire de renoncer et de partir pour échapper à une mort certaine.

Mythologies, une anthologie illustrée des mythes et légendes du monde, p.238, Édition Gründ, Paris, 2002

    Les survivants troyens se rassemblèrent sur le mont Ida où ils construisirent des navires, se préparèrent au voyage en mer et s'embarquèrent pour la Thrace, sous le commandement d'Énée. Là, l'âme de Polydore, le plus jeune fils de Priam, apparut à Énée et lui conseilla de repartir. Les Troyens se rendirent à Délos où l'oracle d'Apollon à Énée de trouver la "mère" de son peuple. Anchise expliqua que cela voulait dire la Crète, dont un prince, Teucer, fut roi de la Troade. Il s'arrêta un instant sur l'île des cyclopes où survivait un rescapé de l'Odyssée d'Ulysse.

    Quand la flotte troyenne arriva en Crète, un rêve révéla à Énée que sa future patrie serait l'Italie, pays de Dardanos, l'un de ses ancêtres. L'étape suivante fut l'Épire, sur la mer ionienne, où le devin troyen Hélénos recommanda à Énée de se rendre  d'abord en Sicile. La flotte eut plus de chance que celle  d'Ulysse, car elle échappa à Charybde et Scylla, mais Anchise, épuisé par ce long et difficile voyage, mourut dès l'arrivée en Sicile. Énée fut accablé de chagrin. Les obsèques eurent lieu à Drepanon (aujourd'hui Tripani), le port d'Éryx, où se dressait déjà un monument en l'honneur d'Aphrodite, la mère d'Énée. Les Troyens essayèrent plusieurs fois de fonder une ville, mais toutes leurs tentatives échouèrent. Énée et ses compagnons errèrent, tout en suivant les conseils de leur rêves. 

    Héra avait appris qu'Énée était destiné à fonder une race si puissante qu'elle détruirait un jour Carthage, ville construite sur la Méditerranée, en Afrique du Nord, sa préférée à toute autre. Aussi, quand la flotte troyenne quitta la Sicile pour l'Italie, elle ordonna à Éole de déchaîner une terrible tempête. Le désespoir d'Énée fut immense quand nombre de ses navires coulèrent ou se brisèrent sur le récifs.

    Les survivants furent poussés vers Carthage où la reine Didon les accueillit avec un somptueux banquet. Quand il furent restaurés, Énée raconta l'histoire du cheval de Troie, la chute dramatique de la ville puis la suite de ses aventures mouvementées. Aphrodite, désireuse d'aider son fils, chargea Éros d'insuffler la passion dans le cœur de Didon. Celle-ci, fascinée par le récit d'Énée, sentit son sang bouillir dans ses veines. Un peu plus tard, incapable de trouver le repos, elle courut frénétiquement dans la ville comme un biche percée d'une flèche.

   Héra y vit une occasion d'écarter Énée de son destin italien. Le lendemain, alors que Didon et Énée participaient à une chasse, elle fit tomber une pluie torrentielle. Les chasseurs s'égaillèrent, la reine et son hôte se réfugièrent dans une grotte où ils s'aimèrent charnellement . La reine de Carthage considérait déjà Énée comme son époux, et Énée souhaitait le devenir. Mais après deux années d'idylle, Zeus, mécontent, chargea Hermès de rappeler à Énée sa glorieuse destinée et de lui ordonner de quitter Carthage immédiatement.

Atlas de la mythologie, "Didon de Carthage", Éditions Atlas, UE, 2003

    Énée, qui ne savait comment annoncer à Didon son départ, préféra se taire. Quand elle apprit que la flotte troyenne se préparait à prendre le mer, Didon, d'abord incrédule, promit à Énée de le poursuivre de sa colère où qu'il aille. Énée était déchiré entre son amour et son devoir, mais l'appel du destin fut le plus fort. La même nuit, Hermès ordonna à Énée de hisser les voiles avant le jour.

    La désespoir de la reine fut immense lorsqu'elle vit les navires de son bien-aimé quitter le rivage. Elle maudit Énée en souhaitant que son voyage lui apporte le malheur et en prédisant que ses descendants connaîtraient une longue guerre avec Carthage. Accablée de douleur, la reine demanda à sa sœur d'élever un grand bûcher sur lequel elle voulut jeter tout ce qui lui rappelait Énée, et notamment l'épée qu'il lui avait laissé. Ensuite, elle monta sur le bûcher couvert des effets de son amant, se tua avec son épée et se précipita dans les flammes. Ce feu funeste embrasa le ciel carthaginois. Au large, les Troyens virent des flammes monter vers le ciel sans connaître leur terrible signification.

Atlas de la mythologie, "Didon de Carthage", Éditions Atlas, UE, 2003

    Les Troyens revinrent en Sicile pour organiser des Jeux Funèbres en l'honneur d'Anchise. Héra en profita pour inciter les Troyens à brûler leurs vaisseaux et à refaire leur vie sur place. Certains se laissèrent convaincre et fondèrent la ville de Ségeste. Pourtant, la déesse ne put empêcher les autres de gagner l'Italie continentale. Ils débarquèrent à Cumes, près de Naples, où Énée voulut consulter la mystérieuse Sibylle. Elle lui annonça que son chemin serait semé d'embûches en Italie car la guerre y faisait rage. 

    Énée la supplia de l'accompagner aux Enfers où il voulait revoir son père une dernière fois. La Sibylle l'avertit que la descente était facile, mais la remontée périlleuse. Elle accepta toutefois de l'escorter au royaume des morts, mais lui demanda de trouver un rameau de gui sacré (ou d'or) qui les protégera. Des colombes précédèrent le héros vers sa destination. 

    Ils pénétrèrent dans l'abîme obscur du monde souterrain et parvinrent enfin sur la rive du Styx où Charon repoussa brutalement les âmes des morts pressés de traverser. L'horrible nocher accepta de prendre à son bord Énée et la Sibylle bien que leur poids rende sa barque dangereusement instable. 

    Après avoir débarqué sur l'autre rive, ils passèrent d'abord devant les âmes des morts pendant l'enfance, puis celle des morts d'amour. Énée vit celle de Didon. Il ne se laissa pas attendrir et il voulut lui dire son amour et qu'il avait été contraint de la quitter pour accomplir son destin, mais l'ombre de Didon resta de marbre. La Sibylle l'entraîna plus loin, vers les Champs des guerriers morts où il parla avec de nombreux amis, puis au-delà du fleuve de feu qui entourait ceux condamnés à une éternité de souffrances.

Atlas de la mythologie, "L'Énéide", Éditions Atlas, UE, 2003

    Finalement, ils atteignirent la demeure verdoyante des champs Élysées, où la lumière  était éclatante et l'air délicieusement frais. Anchise les aperçut et pleura de joie. Énée, le visage mouillé de larmes, voulut l'embrasser, mais ses bras ne rencontrèrent que le vide, le corps de son père n'étant qu'apparence. Anchise lui expliqua les mystères de la mort, des rites purificateurs, de la réincarnation, et lui montra une rangée d'âmes attendant leur naissance. Il y avait là les propres descendants d'Énée, qui, un jour, apporteront la gloire à Rome. Son père précisa que leur origine sera le futur mariage de son fils avec une princesse italienne nommée Lavinia. Énée, stupéfié, regarda ces âmes avant que son père ne le reconduise, toujours accompagné par la Sibylle, à la porte donnant son le monde réel, après qu'ils aient bu de l'eau du Léthé, le fleuve de l'oubli.

    Énée retrouva son équipage, gagna le Latium et débarqua à l'embouchure du Tibre. Un prodige leur confirma qu'ils avaient atteint leur terre promise. Le roi Latinus avait rêvé qu'un étranger épouserait sa fille Lavinia et que cette union engendrerait une grande nation. Le roi l'avait déjà promise à Turnus, chef de la tribu des Rutules, mais quand il reçut un message d'Énée, il se souvint de son rêve et l'offrit à l'étranger. 

    Héra, toujours hostile aux Troyens, tira parti de cette situation et envoya Alecto, l'une des Furies, pour provoquer une altercation entre les Latins et les Troyens. Elle prévint Turnus de la situation par le biais d'Iris. Deux Latins furent tués, et les peuples de la région s'unirent sous le commandement de Turnus pour expulser les envahisseurs troyens. 

    Les armées latines se massèrent sur les rives du Tibre, sous les yeux d'Énée qui céda au désespoir car les Latins étaient beaucoup plus nombreux que les Troyens. Mais le dieu du fleuve apparut à Énée dans un rêve et lui conseilla de s'allier à Évandre, roi des Arcadiens. Celui-ci  entreprit de convaincre les Étrusques de se joindre à eux. Pour prouver sa bonne foi, Évandre demanda à son fils bien-aimé Pallas de repartir avec Énée et le plaça sous sa protection.

    Comme pour donner son approbation à cette alliance, Aphrodite descendit dans un roulement de tonnerre et offrit à son fils un magnifique bouclier représentant sa descendance forgé par le dieu Héphaïstos, qui le rendrait invincible. Toutefois Héra, qui ne voulait pas être jouée, dévoila à Turnus qu'Énée s'était absenté pour aller chercher des renforts. Sans plus attendre, Turnus fondit en une attaque surprise sur le camp troyen et la bataille commença.

    Énée revint avec les troupes arcadiennes et étrusques et le combat devint acharné. Pallas, le fils d'Évandre fit des exploits, mais, dans le feu de l'action, Turnus tua Pallas, le dépouilla de son ceinturon et le ceignit comme un trophée. Cette mort tragique ne troubla pas les relations entre Énée et Latinus qui l'avait reçu amicalement et lui avait offert sa fille. Afin d'éviter un bain de sang, Latinus proposa d'affronter Turnus en combat singulier. Son épouse Amata, tenta de l'en dissuader car elle appréciait Turnus et gardait espoir qu'il épouserait Lavinia.

    Héra était toujours déterminée à faire tout ce qui était en son pouvoir pour créer la confusion chez les Troyens. Elle averti la sœur de Turnus, Juturne, que son frère pourrait trouver la mort dans un combat contre Énée et l'exhorta à le sauver en intervenant pour éviter un tel duel. Juturne se déguisa en guerrier latin, ranima l'ardeur combative  des Rutules et les ramena sur le champ de bataille.

   Énée, blessé par une flèche, fut contraint de rompre le combat. Turnus, encouragé par le départ de son ennemi, chargea furieusement avec son char et tua de nombreux Troyens. Alors que la bataille se rapprochait, le chirurgien d'Énée se désespérait de ne pouvoir extraire la pointe de la flèche. 

Mythologies, une anthologie illustrée des mythes et légendes du monde, p.243, Édition Gründ, Paris, 2002

    Aphrodite, grâce à une herbe magique, soigna la blessure en un instant. Aussitôt, Énée reprit l'offensive à la tête de son armée, et, quand Juturne le vit, elle se souvint de la mise en garde d'Héra. Prenant elle-même les rênes du char de Turnus, elle parcourut le champ de bataille en tous sens, essayant vainement d'échapper à Énée et d'éviter le duel annoncé entre son frère et le troyen.

    Amata, qui observait le déroulement chaotique de la bataille du haut des murailles de la ville, pensa que celui qu'elle espérait voir épouser sa fille était mort. Désespérée, elle se pendit. Turnus se fatiguait et, comprenant le rôle joué par sa sœur, était de plus en plus effrayé. Finalement, il fut incapable de se cacher plus longtemps. Inévitablement, Énée et Turnus allaient s'affronter pour la dernière fois. La Destinée resta immobile car les dieux avaient aussi compris que le moment de vérité était arrivé. Zeus les convoqua tous, y compris Héra, et leur fit promettre de cesser d'intervenir dans les évènements d'en bas. 

    Pour commencer, Turnus frappa Énée, mais son épée se brisa. Comprenant que le destin lui était contraire, il se figea dans l'immobilité. Il était comme une personne qui veut s'échapper mais dont les membres refusent d'obéir. Ne pouvant ni fuir ni attaquer, il regarda vainement autour de lui pour trouver son char.

    Au moment même où Turnus hésitait, Énée projeta sa lance de toutes ses forces. Comme un éclair, elle transperça l'armure de Turnus et pénétra profondément dans la cuisse du roi des Rutules. Ce formidable guerrier tomba à genoux tandis qu'une clameur sortie des rangs de ses hommes résonnait dans les bois et dans les collines. 

    Reconnaissant sa défaite, il tendit la main en déclarant qu'Énée avait gagné le droit d'épouser Lavinia. Il dit aussi qu'ils ne devaient désormais plus être des ennemis et supplia Énée de renvoyer son corps blessé à son père. Énée hésita un long moment, pensant à son propre père et touché par les paroles de son adversaire. Il l'aurait peut-être épargné si son regard ne s'était pas posé sur le ceinturon du roi des Rutules. Reconnaissant celui du jeune Pallas que l'on avait confié à sa garde, il devint ivre de rage et plongea furieusement son épée dans la poitrine de son ennemi vaincu. Turnus poussa un cri effrayant et son âme descendit dans le royaume des ténèbres.

Atlas de la mythologie, "L'Énéide", Éditions Atlas, UE, 2003

    Énée épousa Lavinia, avec qui il eut de nombreux enfants. La fusion des populations opérée, il fonda la ville de Lavinium ; son fils Ascagne, qui éleva Albe la Longue, était l'ancêtre de Romulus, fondateur de Rome. Quand Énée mourut, il monta au ciel dans une nuée. Ainsi que le dit l'Énéide, chaque Romain a un peu de sang troyen dans les veines. 

 

 

 

 

 

sources : texte : Mythologies, une anthologie illustrée des mythes et légendes du monde, p.238-243, Édition Gründ, Paris, 2002

                         Atlas de la mythologie, "L'Énéide", Éditions Atlas, UE, 2003

                         Atlas de la mythologie, "Didon de Carthage", Éditions Atlas, UE, 2003

                         Myriam Philibert, Dictionnaire illustré des mythologies, p.85-86, Éditions de Lodi, France, 1997.

                         Le petit Robert des noms propres, p.662, France, 1997

             images : Mythologies, une anthologie illustrée des mythes et légendes du monde, Édition Gründ, Paris, 2002

                          Atlas de la mythologie, "L'Énéide", Éditions Atlas, UE, 2003

                          Atlas de la mythologie, "Didon de Carthage", Éditions Atlas, UE, 2003