Vive le Mardi Gras 1993

 

     Les étrangers, ( entendez par là tous ceux dont les limites dépassent une carte d'identité délivrée à la rue St-Paul...), les étrangers donc, me posent régulièrement la question : " Et pour toi finalement, le plus beau moment du carnaval, c'est quand ? ".

     Facheux dilemme à résoudre lorsqu'au bout de tant d'années de participation (quand on aime, on ne compte pas...), on demeure bêtement incapable de faire la part des choses, d'établir une hiérarchie préférentielle.

     C'est vrai, je pourrais sans doute leur répondre : le grand déclenchement des hostilités, le Dimanche Gras, quand tout reste encore à faire; ou encore la bienséante quiétude du lendemain, à mesure qu'approche le jour J; et puis, alors là oui, bien sûr, les avis sont fatalement unanimes là-dessus, ce ramassage du Mardi lorsque tout est encore dilué dans une aube qui naît trop vite à notre goût...

     Mais non...l'instant le plus poignant du carnaval, j'ai le privilège de le partager avec quelques-uns d'entre nous. Ceux qui, parallèlement à leur statut de Gille, jouissent également de celui de papa.

     Lorsque la boule de nerfs s'est enfin dénouée au creux de l'estomac, quand on s'est déjà brûlé au feu qui couvait sous la cendre dans le haut de la ville et que l'horloge de la gare indique ses huit heures, on sait que c'est l'instant. Un furtif coup d'oeil vers l'ami aussi impatient que vous, qui a déjà consulté sa montre dix fois, vingt fois, et on met fin au supplice : c'est le moment d'aller rechercher les gamins...

     Inconsciemment, j'accélère l'allure en tête du petit groupe qui nous accompagne.

     La veille, avant qu'il se mette au lit, je lui ai encore fait les recommandations d'usage : ne pas mettre maman sur les dents en refusant obstinément de déjeûner, ne pas oublier le petit caca de précaution avant le bourrage (rigolez pas les mecs, je connais plus d'un grand cadet qu'il a fallu rapatrier à la maison, en vitesse supersonique, pour cause de catastrophe intestinale !), bien coller les bras aux flancs afin d'éviter les fétus de paille sournois et ne pas venir se planter sur le seuil de la porte en Gille.

     Je sais que dans l'effervescence, il aura fait l'impasse sur l'une ou l'autre des consignes, la dernière n'étant certainement pas la plus aisée à respecter. La preuve, du haut de la rue d'où nous débouchons, j'ai eu le temps d'apercevoir une petite tête blanche se planquer subrepticement derrière l'encoignure.

     Il est là, fin prêt, tout lumineux, encore un peu guindé mais sans doute aussi impatient que je l'étais deux heures plus tôt. Il s'est mis à danser, à balayer l'air piquant de son petit ramon. Un peu plus en rythme encore que l'année dernière, un peu moins que l'an prochain.

     L'émotion me noue les tripes. Pendant qu'on videra une coupe de champagne, j'en profiterai pour m'isoler quelques minutes à la salle de bain, prétextant un pipi urgent pour écraser une larme encombrante en ce si beau jour.

     Chez Karl, chez André et chez tous les autres, où une grande et petite paire de sabots ne s'endorment jamais dans le courant de l'année, je suis sûr que ces retrouvailles ont la même irrépressible magie.

     Quelques minutes de bonheur total pour oublier les premiers pas hésitants de la première fois, l'apprentissage parfois chaotique du respect des traditions que l'instinct finit par imposer naturellement.

     Jusqu'au passage à l'Hôtel de ville, on se relayera pour zieuter par-devant : voir s'il danse bien, s'il n'a pas froid, s'il n'a pas chaud, s'il n'a pas mal à l'appertintaille, si sa barette est bien ajustée...

     Qué d'Gille... quand il s'en redonne à la batterie : c'est tout s'papa ! Qué arsouylle quand il faut le rappeler à l'ordre parce qu'il confond son ramon avec l'épée à Zorro : c'est tout s'maman!

     Le midi, il aura fallu faire du chantage : c'est la tranche de rôti entière dans l'estomac, ou alors, tintin pour les oranges. Ca, ca marche à tous les coups. Surtout pour les costauds, qui vous ficheraient des complexes en supportant le chapeau comme s'il s'agissait d'une simple casquette.

     L'exemple, c'est vrai, parfois vient d'en bas. Car eux, qui ont déjà tant d'heures dans les mollets, continueront à danser sans spéculer autour des feux de bengale tout au long du cortège du soir.

     Alors, quand les cuivres se seront tus, que leur tête se fera lourde et qu'ils nous demanderont : "Papa, on r'tourne ?", de grâce, ne leur faisons pas le coup du "encore un café!".

     Eux, plus que n'importe lequel d'entre nous, ont mérité que le plus beau jour de l'année se termine comme il avait commencé : avec cette lumière inhabituelle dans le regard candide, dans cette osmose naturelle avec nos conceptions folkloriques.

     MERCI LES GAMINS d'assurer la pérennité de notre race.

 

                                                                                    Papa.

     Extrait Réguénairement Vôtre n° 4 (1992)