Histoire d'une  "bourreuse"

de Réguénaires

 

Je suis née dans une famille typiquement binchoise, il y a maintenant plus de cinquante ans. Petite-fille de cafetiers de la Grand'Place et environs, j'ai toujours, durant toute mon enfance, vécu en fonction du carnaval, de "notre carnaval".

La cagnotte durant l'année, le choix d'un costume, les soumonces, les bals de la Jeunesse, l'effervescence de la dernière semaine avant le carnaval, j'y ai toujours été mêlée de très près. Je suis donc sûr de savoir ce que c'est d'être "Binchois".

C'est dans cette ambiance spécifique à Binche que les années se sont écoulées (bien trop vite d'ailleurs !)pour moi comme pour mes parents.

Au fil du temps, m  aman se plaignit et se trouva trop vieille pour se lever aux petites heures le Mardi-Gras afin d'aller bourrer mon frère.

C'est alors que Jean-Claude commença à me dire :"Dis, chère sœur, il faudra apprendre à bourrer, hein !".

A ce moment-là, j'étais déjà mariée et à mon grand regret, j'avais été obligée d'habiter la commune où j'enseignais (à l'époque, c'était la règle).

Une collègue avec qui j'ai sympathisé tout de suite avait un mari qui adorait et qui adore toujours faire le gille (ça arrive, même hors de Binche).

Une année donc, cet ami me demanda de le bourrer car, dit-il, il me faisait confiance en tant que Binchoise.

Des dizaines de fois, j'avais vu maman bourrer mais bien sûr, lorsqu'il s'agit de s'y mettre soi-même, c'est tout à fait différent. C'est ainsi qu'après maintes explications, le premier gille que je bourrai fut un "Bourletti".

Savez-vous bien que mon frère est allé jusqu'à se déplacer le dimanche du Feureu à Anderlues pour voir si mon ami Francis était bien bourré !

Mais il faut croire que j'avais réussi l'examen car l'année suivante, Jean-Claude me dit : "Bon, est'année-ci, chère sœur, c'est toi qui m'bourre, hein !".

Et voilà comment, depuis maintenant plus de vingt ans, je suis "bourreuse" le Mardi-Gras de chaque année.

Du même coup, non seulement, je bourrais Jean-Claude mais aussi Edmond (mon beau-frère), Eric (mon filleul) et maintenant Julien (mon petit filleul).

Dans ma vie, je n'ai raté aucun carnaval si ce n'est celui de la naissance de ma fille Valérie et celui malheureusement qui a suivi le décès de mon frère.

Depuis ce malheur, trois Mardis-Gras se sont déroulés et maintenant, c'est toujours le cœur serré que je bourre Edmond, Eric et Julien.

Mais je continue car j'aime ça et je sais que Jean-Claude m'aurait dit de ne pas m'arrêter. De plus, il est toujours là en pensée parmi nous et s'il y a un "trou" dans la société, c'est lui que je vois, brandissant son ramon, dansant pour lui seul, un sourire aux lèvres.

Mais revenons au Mardis-Gras ; le scénario de ce matin spécial est toujours pareil chaque année et l'ambiance reste unique. En effet, à quatre heures, le jour n'est pas encore né, la ville semble toujours dormir. Et pourtant, des stores se soulèvent et des têtes ébouriffées écartent un coin du rideau pour voir si j'arrive.

A la maison du gille, tout le monde est debout pour assister au bourrage même si c'est encore en pyjama, robe de chambre ou peignoir.

Une manne à linge remplie de "torquettes" préparées la veille par Jeanine et même Julien est en plein milieu de la cuisine.

Et c'est à moi de jouer !

Méthodiquement, j'introduis la paille dans la blouse et petit à petit, les bosses s'arrondissent. J'essaie la collerette (pour éviter les "tututtes") avant de serrer définitivement la sangle de cuir autour de la taille. Et tous les gestes se répètent machinalement. Lorsque la collerette est fixée, il reste à coiffer mon gille d'une barrette, à passer, plié largement autour du menton, un mouchoir de cou et nouer celui-ci au-dessus de la tête.

Pour respecter la tradition, c'est Jeanine et Catherine qui épinglent le nœud. Il ne reste plus alors qu'à serrer l'appertintaille puis à attacher le grelot et "mes gilles" sont prêts.

Déjà, on entend des roulements de tambour sur le trottoir.

Le premier verre de champagne bu, ils partent, flambant de fraîcheur, marteler les pavés de Binche.

Je les suis fièrement du regard … et les accompagne la plupart du temps toute la journée du Mardi-Gras.

La société des Réguénaires, je la connais donc très bien ainsi que tous ses membres car cela fait maintenant plus de trente-cinq ans que je danse derrière eux.

Elle fait partie de ma famille comme ma famille en fait partie.

De plus, comme mon ami Francis le dit si bien : "Chez les Réguénaires, c'est spécial, ils se marient même entre eux."

Réflexion qu'il s'est permise lorsque le Réguénaire Laurent (un Rochez parmi les quatre de la société) est devenu mon beau-fils qui, lui, est bourré par Valérie (vous voyez, la relève est assurée).

C'est ainsi que papa, frère, beau-frère, filleul, petit filleul et maintenant un beau-fils ont fait et font partie de cette belle société "Les Réguénaires", la plus belle de toutes les sociétés quand il s'agit de la "sienne".

 

                                                        Georgette Cottin

                                             Extrait : Réguénairement Vôtre ! N° 29 ( 12/1999 )