VÉCU

Je suis une alcoolique

 

PENDANT DE LONGUES ANNÉES, GENEVIÈVE A VÉCU SOUS L'EMPRISE DE L'ALCOOL. MARI, ENFANTS, DIGNITÉ: ELLE A TOUT PERDU. MAIS ELLE A TROUVE UNE SECONDE CHANCE GRÂCES AUX ALCOOLIQUES ANONYMES.

Je suis alcoolique.Bien que j'aie arrêté de boire il y a sept ans, je suis aujourd'hui encore, et pour la vie, une alcoolique. Je ne dois jamais l'oublier.

J'ai maintenant 49 ans. Lorsque j'ai rencontré les Alcooliques Anonymes, en 1973, j'avais 33 ans. Grâce à eux, j'ai eu la chance de m'arrêter de boire de suite, sans cure, sans médicament, sans autre assistance que leur compréhension. Immédiatement, je me suis reconnue au travers de leurs histoires, et j'ai compris que ma place était parmi eux, qu'avec leur soutien j'allais essayer, 24 heures durant, de na pas toucher un verre. Cette formule simple m'a sauvée. Il ne s'agissait pas de m'arrêter de boire pour toute la vie. Il s'agissait, jour après jour, d'apprendre à résister à l'alcool.

Pour repousser mon envie de boire, les Alcooliques Anonymes m'ont transmis des numéros de téléphone que je pouvais composer à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit., ils m'ont donné des brochures et m'ont expliqué comment tenir à l'aide de petits "trucs" de première urgence. Par exemple en buvant beaucoup d'eau très sucrée pour compenser l'absence du sucre contenu dans l'alcool.

J'ETAIS RONGÉE PAR UN SENTIMENT DE CULPABILITÉ

A l'époque, je passais mon temps à me juger, à me justifier, à refuser d'avouer que j'avais bu alors que je tenais la bouteille à la main. A cette période de ma vie, j'étais mariée, j'avais déjà mes deux enfants. Depuis près de dix ans je sentais que je dérivais dans un système qui risquait de me détruire mais aussi de détruire mon entourage.

Je savais que j'étais devenue alcoolique, mais je ne savais pas comment m'en sortir.

Évidemment, mon comportement entraînait de nombreuses difficultés familiales. Ces difficultés n'étaient pas basées sur la violence, mais sur l'absence. Je dormais toute la journée.

A peine avais-je posé le pied à terre que je cherchais de l'alcool, sans souvent me rappeler où j'avais posé la bouteille de la veille. Pour les enfants, l'absence est la pire des choses

 

 

 

Lorsque j'ai rencontré les Alcooliques Anonymes, ma fille aînée avait tout juste 15 ans, la plus jeune 3. Ce dernier enfant je l'ai voulu dans l'espoir qu'elle allait me permettre d'arrêter de boire.

C'était presque devenu une évidence. Hélas! Je n'ai pas pu me contrôler. Ma grossesse a été terrible. J'étais absolument persuadée que, par punition, j'allais accoucher d'un monstre, que cela était inscrit dans la logique des choses. Par bonheur, cela n'a pas été le cas, mon enfant est née sans séquelles. 

A mon arrivée chez les Alcooliques Anonymes, j'étais totalement désespérée. J'avais conscience d'avoir eu une attitude criminelle pendant ma grossesse et je m'en voulais terriblement. J'étais atrocement culpabilisée et convaincue que je ne pourrais jamais me libérer de l'alcool.

Le jour de ma première réunion, nous étions 5 à vivre le même enfer. C'était dans un petit groupe des Yvelines, j'étais la seule femme ce jour-là.  Je me suis identifiée à eux, j'ai réalisé que ma place était là. Je me suis promis de ne pas toucher un verre le lendemain. J'y suis parvenue immédiatement alors que cela faisait des années que j'essayais.

Pendant les 5 années qui ont suivi ce jour merveilleux, j'ai alors mené une vie tout à fait positive.

J'ai obtenu je divorce, changé de département, trouvé du travail et assumé mes enfants.

Il y avait très longtemps que j'étais mal à l'aise dans mon couple. J'ai perdu mes parents très tôt et ma famille m'a mariée à un homme plus âgé que moi quelques jours après ma sortie de pension. Je suis issue d'un milieu aristocratique, auquel je me sentais étrangère, et il était alors impensable que je divorce. J'ai eu rapidement mes enfants. Quand à mon mari, il étais très souvent absent. Tous ces éléments peuvent être autant de raisons qui m'ont poussée à boire.

 

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ON TROUVE TOUJOURS UNE "BONNE RAISON" DE BOIRE.

Mais beaucoup de médecins pensent que l'on naît alcoolique, et je ne suis pas loin d'être d'accord avec eux. Il se trouve que dans ma famille, mon père était aussi alcoolique. Il peut y avoir eu un phénomène d'identification. Les statistiques prouvent qu'environ 50% des personnes qui boivent ont dans leur famille un membre qui a ou a eu des problèmes avec l'alcool.

Admettons que cela aussi puisse être une "bonne raison". Mais je pourrais en énumérer aussi 50 mauvaises. Quoi qu'il en soit, je suis condamnée à ne plus boire une seule goutte d'alcool de ma vie. Comme si j'étais diabétique et que je n'avais plus droit au sucre....

Pendant ces 5 années de bonheur, la petite fille que j'étais a donc appris à se conduire en adulte. Je me suis "restructurée", toujours grâce au soutien que continuait de m'apporter régulièrement les Alcooliques Anonymes.

Jusqu'au jour fatidique où, au cours d'un soirée, j'ai accepté la coupe de champagne que l'on m'a proposée. Ce verre n'a pas eu d'effet immédiat. Mais le lendemain, j'ai bu 2 bières. A la fin de la semaine, il y avait à nouveau du whisky caché sous mon lit. C'était reparti.

Le drame, c'est que je n'acceptais pas cette nouvelle rechute. De mensonge en mensonge, j'ai tout perdu, y compris mes filles, qui m'ont dit un jour que, si je voulais continuer à me démolir, elles préféraient partir. En m'abandonnant, elles m'ont sauvé la vie, j'ai choisi de réagir. J'ai recontacté les Alcooliques Anonymes.

J'ai dormi 48 heures avant la réunion pour être sûre d'y arriver sobre. Curieusement, on met des années à tomber sur le verre de trop qui va vous entraîner dans la dépendance, alors qu'il faut quelques jours seulement pour retomber sur ses pieds.

 

Cela fait maintenant 7 ans que je n'ai plus bu. Je n'oublie pas que l'alcool reste le problème majeur de ma vie, mais je revis. Je travaille, depuis que je suis rétablie, au siège de l'association à Paris. Parce que je m'en suis sortie alors que je croyais ma situation désespérée, j'ai décidé d'aider à refaire surface ceux qui vivent l'enfer que j'ai vécu si longtemps.

JE RESTE A LA MERCI D'UNE RECHUTE.

En l'état actuel de la recherche scientifique, il n'y a aucun remède à l'alcoolisme, s ce n'est l'abstinence.

Ce qui est encourageant, c'est que l'alcoolisme progresse dans les deux sens: plus on boit, plus on a besoin de boire, mais aussi, et fort heureusement, plus on s'éloigne de l'alcool, moins on y pense.

Hélas! je suis parfois confrontée à des cas désespérés. Un de mes frères est mort en juin dernier à cause de l'alcool. Il n'avait pas 50 ans, je me suis battue pour essayer de l'aider. En vain.

Nous n'avons pas tous la chance de nous en sortir, pour parvenir à un résultat positif, il faut d'abord ressenti au plus profond de soi l'envie et le besoin de se libérer. Cela acquis, le soutient moral de personnes qui sont ou ont été dans le même cas que vous est essentiel.

L'alcoolisme est une "maladie de la communication". L'alcool est une béquille qui nous donne le courage d'affronter les autres. Ici j'ai appris à parler de mon problème, amis aussi à communiquer sans alcool.

Sans l'aide de mes amis je boirais encore aujourd'hui.

 

Propos recueillis par Hélène P. en 1989

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