François

 

Bonjour,

Toi qui souffre d'alcoolisme ou de celui d'un proche, je comprends ton problème ; je n'ai aucun moyen de le résoudre à ta place et surtout, surtout je ne voudrais pas de donner de conseils ou même d'avis.

Je voudrais simplement essayer de t'expliquer ce que c'est que l'alcoolisme et comment il est ressenti par celui ou celle qui en souffre.

Tout d'abord je n'aime pas le mot "alcoolique" que je réserve aux affections purement physiques du type cirrhose etc..

L'alcoolisme est avant tout une chose qui se passe "dans la tête" et j'emploierai le terme "buveur dépendant" ou BD en abrégé.

Au départ on a un être "normal" qui pour des raisons qui lui sont propres va se mettre à boire. On boit pour oublier, pour se souvenir, pour se donner du courage, pour se détruire volontairement etc... la liste est longue et chacun a son motif.

Devenu buveur dépendant c'est à dire qu'il ne peut plus s'arrêter de boire, et surtout qu'il n'en a pas envie (souligné), le BD va insensiblement changer de raisonnement ou si tu préfères il ne "raisonne" plus pareil. Très peu de médecins prennent en compte ce phénomène. Le BD est toujours logique et raisonne comme tel sauf que c'est sa logique qui a changé.

Première erreur à ne pas commettre : essayer de "raisonner" le BD, le menacer (je te quitte...), le supplier, lui faire promettre que...lui casser les pieds jusqu'à ce qu'il dise "oui" (il ne le fera pas et te dis cela pour être tranquille).

La seule et unique solution consiste à essayer de comprendre son type de raisonnement et à arriver à ce que, de lui-même, il décide d'arrêter. C'est à ce moment là seulement qu'on lui proposera de l'aider s'il le souhaite.

En ce qui me concerne j'ai eu envie d'arrêter : j'ai bien dit "envie" c'est à dire que je le souhaitais intensément mais je n'avais pas la volonté de le faire. Mon médecin m'a parlé d'une cure qui durerait un mois. J'ai été catégorique : pas question car je ne suis pas fou!! J'ai eu la chance de connaître un homme qui en revenait, et en qui j'avais confiance.

Quand je lui ai dit que le mot "cure" évoquait pour moi un asile d'aliénés, une prison volontaire cela l'a fait rire, il m'a expliqué ce qui s'y passait, je l'ai cru, j'y suis allé et voila ce qui s'est passé :

Premier jour : C'est une clinique spécialisée (il n'y a que des BD) à 350 km de chez moi (je n'ai pas voulu courir le risque que l'on sache où j'étais) Nous sommes 23 nouveaux (il y a 20 anciens qui sont là depuis 15 jours), 14 hommes de 38 à 57ans (c'est moi le patriarche) et 9 femmes de 33 à 46ans. Le premier soir à table la conversation est rare ; je n'ose pas parler car je sais que tous savent que je bois, évidemment les autres en pensent autant.

Deuxième jour : visite médicale le matin ,une perfusion vitaminée d'une heure, retour dans la salle commune : on s'ennuie tous. Pour passer le temps on commence à parler.

Troisième jour : perfusion vitaminée et c'est fini pour la journée! Alors on reparle entre nous, un peu plus intimement, chacun avoue être ici pour des problèmes d'alcool etc.

Quatrième jour : Idem ; on commence à se tutoyer et à parler très librement.

Cinquième jour : On est répartis en trois groupes de 8, je comprendrai plus tard que ces groupes ne sont pas le fait du hasard mais des observations discrètes des infirmières les 4 premiers jours (affinités et niveau de connaissances)

Sixième jour : Information sur la façon dont l'alcool est éliminé par l'organisme : construction d'un graphique théorique d'élimination (durée 1 heure) Sans se donner le mot chacun retourne dans sa chambre ; je fais mon graphique à moi sans tricher puisque personne ne le verra. Je suis stupéfait du résultat : je recommence : pas de doute, il n'y a pas d'erreur!!!!

Retour à la salle commune : tout le monde fait une drôle de tête et reconnaît que son graphique n'est pas beau (mais ne le montre pas aux autres) Après midi : ballade dans la forêt.

Septième jour : On visionne une émission de télé enregistrée où d'anciens buveurs expliquent les raisons pour lesquelles ils étaient tombés dans l'alcool. Il y en a un c'est exactement mon cas et il avait bien raison de boire : les autres c'est différent : je ne comprends pas leurs raisons. Fin du film. On discute entre nous et on s'aperçoit que chacun s'est reconnu dans un cas mais pas dans le même!! C'est là que je commence timidement à me poser la question de savoir si mes raisons sont aussi valables que je le croyais.

Et puis le mois s'est passé comme cela. Pas de drogues, pas de leçons de morale etc.

J'ai compris que je m'étais trompé : je l'ai compris seul, j'ai décidé arrêter seul ni contraint ni forcé ni pour faire plaisir à quelqu'un (si! pour me faire plaisir à moi) c'est après et seulement après que je me suis tourné vers des anciens buveurs pour ne pas oublier, ne pas être tenté de nouveau, pour retrouver des gens qui ont connu ce que j'ai connu et qui eux peuvent comprendre.

 

En résumé je crois que l'on peut aider quelqu'un APRES. En tout état de cause la décision d'arrêter ne peut venir que du BD, de lui seul, librement, ni contraint ni forcé.

 

. La deuxième erreur à ne pas commettre serait, de la part d'un non-BD, de demander à un BD ce qu'il pense de ce texte. Cela ne regarde que lui.

 

Un grand merci à François qui a autorisé la publication son témoignage le 02/12/98.

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